‹ De la démence mélancolique [electronic resource]Chapitre 35 sur 79 · OBSERVATION XIX · texte numérisé non relu

OBSERVATION XIX

Le 14 avril 1882 entraità l'Asile M™" Rou..., femme âgée de 45 ans.

Élat de la malade pendant son séjour à V Asile. — Lors de l'admisBion de cette malade dans l'Établissement, ledélire revêtait

ÉTIOLOGIE. •

complètement l'apparence de la Qianic à direction erotique, avec agitation excessivement intense et idées d'empoisonnement. Ces dernières idées entraînaient après elles un refus absolu d'alimentation, d'où un état d'inanition marquée et un profond délabrement de la santé.

L'état précédent reste tel jusqu'au commencement du mois de mai; à partir de ce moment, l'agitation diminue insensiblement, et, l'alimentation se faisant plus régulièrement, la santé physique devient meilleure.

Dès lors aussi, quoique M-» Rou... soit toujours récalcitrante et refuse de s'expliquer sur son délire, deux ordres d'idées délirantes se dégagent nettement : des idées de persécutions et des idées religieuses. Elle cherche querelle aux autres malades, qui, dit-elle, lui font des menaces et lui crient des injures; elle se lève la nuit et court d'un lit à l'autre, hantée toujours par ses idées de persécutions et ses perversions sensorielles. Elle croit reconnaître dans les personnes qui l'entourent des personnes qu'elle a vues au dehors, et prend entre autres une malade pour une de ses sœurs, morte il y a déjà plusieurs années. D'autres fois, M"'" Rou... passe de longues, heures en prières, et à ces idées religieuses se mêlent encore, quoique à un degré très atténué, unérotisme que réveille la vue d'un homme. Les idées d'empoisonnement, quoique moins marquées qu'au début, persistent encore ; la malade refuse de prendre les remèdes qui lui sont prescrits et de mander le régime spécialisé que réclamerait son état de saute : elle veut^manger le régime commun. La physionomie est fatiguée, les traits sont flasques et des stases sanguines arborisent les pom-

mettes. ,

Le 21 juin, nous examinions de plus près M- Rou. . et après avoir constaté l'existence des idées délirantes que nous venons de rappeler, nous cherchâmes à nous rendre compte de l'état de conservation de l'intelligence, et nous notions ce qui suit : « Nous ne pouvons exactement savoir où en est l'état de conservation de l'intelligence chez cette malade, qui refuse de répondre aux questions que nous lui posons. Cependant, derrière le délire nous parait se cacher un travail organique du cerveau et un peu dadaiblissement intellectuel, à en juger du moins : d'une part, par un

certain degrc^de niaiserie du délire, et, d'autre part, par les caractères suivants de la physionomie de la malade : yeux battus, paupières inférieures plissées, stases sanguines au niveau des pommettes, flaccidité des muscles de la face, mouvements fibrillaires des muscles orbiculaires des lèvres se produisant parfois au début d'une phrase, mouvements de trémulation très rapides des muscles de la langue, léger abaissement de la commissure labiale du côté droit, tôteun peu chaude ».

Depuis lors jusqu'à aujourd'hui, novembre 1882, l'état que nous venons de décrire a peu changé : les troubles somatiques restent ce qu'ils étaient au mois de juin et n'ont aucune tendance à l'extension, les idées de persécutions sont très nettes, et, pendant que nous l'interrogeons, cette malade, prêtant l'oreille à des voix qu'elle entend dans la pièce voisine, dit qu'on la traite de p..., de voleuse, etc. ; les idées d'empoisonnement, de religion et d'érotisme sont ce qu'elles étaient alors, et cèdent de beaucoup le pas aux idées de persécutions. Toutefois le calme s'est encore accentué ; la malade, beaucoup moins récalcitrante, ne refuse plus de répondre aux questions qu'on lui pose, et elle peut nous donner quelques renseignements pour reconstituer l'éliologie de son aliénation mentale; mais évidemment l'intelligence n'a plus chez M""=Rou,... la netteté qu'elle avait autrefois: cette malade ne peut pas arriver à débrouiller ses antécédents héréditaires ; elle confond ses frères les uns avec les autres ; bien plus, elle a eu deux enfants et une fausse couche, et elle ne peut nous dire si celleci est antérieure ou postérieure à la naissance de son second enfant ; elle ne sait ni l'année ni le mois dans lesquels nous sommes, et cependant ce ne sont pas les préoccupations délirantes qu'on peut rendre responsables des troubles psychiques que nous venons de rapporter; il n'y a pas de doute : l'intelligence est évidemment atteinte dans ses sources vives.

D'une taille au-dessus de la moyenne, M"" Rou. . . est fortement charpentée, sa constitution est boiuie, sou tempérament à prcdominance sanguine. Comme lésions des dilVcronls organes de l'économie, nous ne trouvons qu'un peu d'hypertrophie du muscle cardiaque, hypertrophie qui se traduit surtout par l'éner-

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gio des battements du cœur et de l'impulsion sanguine. Notons encore un sentiment de fatigue généralisé dont se plaint cette malade.

Causes et début de l'aliénation mentale. — Antécédents héréditaires. - A en croire les renseignements fournis par le mari de M-Rou.... et par la malade elle-même, l'hérédité ne joue qu'un très faible rôle, si môme elle joue un rôle dans le développement de l'aliénation mentale. Signalons cependant ce fait : c est qu'une des sœurs de la malade a succombé à une maladie que celle-ci désigne sous le nom de « tournement de sang », qui dura environ deux mois, et pendant laquelle existaient des idées de dépression intellectuelle excessivement marquées.

Le fils de la malade est atteint d'une surdité incomplète consécutive à une fièvre typhoïde à forme cérébrale.

La malade a perdu trois enfants, sans que les accidents cérébraux paraissent avoir joué un rôle dans leur mort.

Antécédents personnels. - M- Rou. ... n'a jamais été malade, ni dans son enfance, ni plus tard; la menstruation est apparue assez tard (l'âge exact ne peut être fixé), et, depuis son apparition, elle s'est faite réi^ulièrement jusqu'au mois de septembre 1881 . L'élément physique prédomine chez M-" Rou.... sur l'élément intellectuel. Tout en ayant beaucoup de bon sens et une intelligence bien suffisante pour les besoins de sa position M- Rou. . a cependant une intelligence difficilement educable et sa conformation crânienne laisse à désirer : le front est bas et le développement de la boite crânienne est faible. M- Rou.... était vive, nerveuse, mais elle avait un bon caractère Elle apparUent a une famille honnête et dans l'aisance, et jusqu a 1 âge de 27 ans environ cette malade a été heureuse et n'a pas connu la misère. A l'âge de 27 ans, étant veuve, elle se remarie ; à partir de ce moment, commençc pour elle une série de soucis qui sont ailes lu-ogressivement en augmentant, et qui sont évidemn.en a caus a plus importante du développement de l'aliénation mentale ac tue 1 ' Toutd'abord son mari la tron.pe --a fortune exacte don le passif l'emporte.sur l'actif: Cette première contrariété, M Kou Supporte très bien; en travaillant et avec ce qu'elle possède elle-

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même, elle peut faire face à toutes les exigcnc.cg ; mais bientôt d'autres ennuis s'ajoutent aux précédents. Son mari, libertin, dépensier, n'ayant aucun souci, ne se demande pas s'il y a ou non de l'argent à la maison. M""^ Rou.... est obligée de travailler encore plus ; les enfants arrivent, et aux soucis moraux s'ajoutent les fatigues et la misère pliysique. La forte constitution de la malade lui permet de supporter pendant assez longtemps ces mauvaises conditions. Toutefois, peu à peu, sa constitution se détériore et son système nerveux s'épuise. Elle devient de plus en plus impressionnable, un rien la met hors d'elle-même, et elle eu arrive à avoir des crises de nerfs à la moindre contrariété.Un jour même, à la suite d'une altercation, elle tombe par terre sans faire aucun mouvement.

Aux cbagrins que lui cause son mari viennent s'en ajouter d'autres occasionnés par son fils. Celui-ci ne peut rester nulle part, soit par suite de quelque défaut dans sou développement intellectuel, soit par suite de son mauvais caractère. Dans le courant de l'été 1881, les ennuis redoublent ; pendant le mois de septembre de la môme année, la menstruation se suspend, etàla On d'octobre une violente secousse morale vient mettre le feu aux poudres : dès le commencement de novembre, l'aliénation mentale est nettement établie. M^e Rou... s'imagine que son enfant a été empoisonné, qu'on l'a tué ; elle s'agite et court de ci et de là. Au bout d'une quinzaine de jours, le calme revient assez pour qu'on puisse la garder à l'hôpital de Béziers, où on l'avait conduite ; mais au commencement d'avril l'agitation réapparaît, revêtant la forme que

nous connaissons, et nécessite l'admission de M""" Rou à

l'Asile.

Notons que cette malade n'a jamais fait aucun excès, Boit alcoolique, soit vénérien.

Chez M'"" Rou..., l'aliénation mentale prend d'abord le masque de la manie, mais bientôt il ne peut plus y avoir de doute: l'agitation, une fois disparue, laisse se dégager nettement des idées mélancoliques qui forment le fond du délire et auxquelles s'ajoutent un certain degré d'alîai-

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l.blissement intellectuel et des troubles somatiques qui i ramènent complètement cette aliénation mentale dans le I cadre de la démence mélancolique. Parmi les causes \. de cette démence, nous en trouvons deux qui dominent |, de beaucoup toutes les autres : ce sont des chagrins i domestiques très longtemps prolongés, qui, de même 1 que chez Cous... (Obs.- iv) et chez Mol... (Obs. xvii), I rongent la malade, si je puis me servir de cette expression, et auxquels s'ajoutent des fatigues et des privations physiques.

Auxquels s'ajoutent, venons-nous dédire, des fatigues et des privations physiques. En effet, pour que les chagrins domestiques aient la puissance étiologique que nous retrouvons dans les Observations iv, xvii, xix, il faut non seulement que leur action soit longtemps prolongée, mais encore qu'elle soit complétée par les deux facteurs, fatigue physique et misère physique, que nous venons de rappeler. De ces deux facteurs, le premier est sans contredit le plus important ; d'après nos observations, il se retrouve d'une manière très nette chez Dup... (Obs. i), chez Gib... (Obs. m), chez Cous... (Obs. IV), chezSim... (Obs. v), etchez Ilou...(Obs. xix.)

La misère physique, sans avoir l'importance des deux causes précédentes, affirme cependant son influence étiologique sur plusieurs des observations que nous avons rapportées, et entre autres chez Dup... (Obs. i), chez Cous... (Obs. iv), etchez Rou... (Obs. xix).

Aux causes que nous venons de signaler il faut en joindre assez fréquemment une autre : ce sont les mauvais traitements, les coups sur la tête, et on se souvient que

pour Cous... (Obs. iv) en particulier, nous avons dû, de par nos renseignements, attacher une réelle importance il cette cause.

Vdge est lui aussi un facteur causal de la démence mélancolique. Celle-ci, à part quelques lares exceptions tenant à des conditions extérieures (Obs. xx), est une maladie de l'âge mûr, et même d'un âge assez avancé. Gib... (Obs. m), 38 ans ; Cous... (Obs. iv), 39 ans ; Sim... (Obs. v), 41 ans ; Nie... (Obs, vu), 41 ans ; Gr... (Obs. viii), 44 ans ; R... (Obs. Il), 44 ans ; Rou... (Obs. xix), 45 ans ; Hug... (Obs. ix), 46 ans : Mol... (Obs. xviii), 46 ans ; M... (Obs. viii), 53 ans ; Dup... (Obs. i), 56 ans ; Ma... (Obs. xvii), 60 ans. Enfin, dans deux cas que nous observons actuellement, l'un des malades a 36 ans et l'autre 55.

Les causes qui précèdent me paraissent être de beaucoup les plus importantes dans le développement del'aliénation mentale que nous étudions ; cependant assez souvent leur action est favorisée par l'adjonction d'autres influences communes aux différentes formes de folie.

L'hérédité se retrouve dans l'étiologie : ainsi, chezR... (Obs. Il), chez Gib... (Obs. m), chez M... (Obs.xvii), etc. Cette influence de l'hérédité est surtout intéressante à étudier dans les deux premières observations que nous venons de rappeler. Chez Gib.., l'hérédité n'est pas, à proprement parler, une hérédité mentale ; c'est une hérédité cérébrale caractérisée par do l'amaurose qui existe chez plusieurs des ascendants et des collatéraux de la malade ; chez R. à côté d'une hérédité mentale directe mais

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peu importante, existe aussi l'amauroso parmi les antél cédents héréditaires. Si je signale ce mode d'hérédité, ï Vamaurose, chez les individus atteints de démence mélanl colique, c'est que je crois ([u'il y a entre celle-ci et celle-là i autre chose qu'une coïncidence et qu'un lien les réunit l'une à l'autre. Nous verrons en effet plus loin que les lésions de l'organe de la vue peuvent entraîner après elles I la démence mélancolique.

I Les antécédents personnels des malades offrent parfois . des conditions qui aident évidemment à la réalisation de I l'aUénation mentale ; c'est dans certains cas un état de 1 faiblesse irritable dont l'observation de Gr..(Obs. vi) nous I offre un exemple. Cette malade avait toujours été souffre- I teuse ; elle se plaignait sans cesse de palpitations, de névralgies lombaires et intercostales, et plusieurs fois elle fut prise de syncope dans la nuit. Ma. . .(Obs. xvii) avait I un caractère très pessimiste, et depuis la ménopause elle souffrait de migraines excessivement violentes. R... ' (Obs. Il) était, elle aussi, sujette à des hémicrânies fréquentes ; elle éi^iivive, écervelée, extravagante, et se laissait aller complètement à ses premières impressions.

Quelle est l'influence des états constitutionnels dans l'étiologie de la démence mélancolique ? C'est là un point qui est pour moi encore loin d'être complètement

élucidé. . ,

, Chez un malade, en particulier, j'avais pense que I \, syphilis pouvait être incriminée. Cet homme âge de I 37 ans, présentait tous les symptômes de la démence ^ mélancolique: délire, affaiblissement intellectuel, trou- I bles somatiques, et une syphilis remontant a huit ans

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environ nous paraissait être, chez lui, la cause la plus importante de la maladie. Un traitement spécifique immédiatement institué suivant les règles actuellement admises dans les cas de syphilis cérébrale, loin d'avoir l'effet qu'on recherchait, amène une détérioration organique qui oblige h le suspendre et qui se reproduit chaque fois qu'on veut le reprendre. Ce fait, il est vrai, ne m'étonne pas ; il s'ajoute à nombre d'autres qui m'ont enlevé bien des illusions à l'égard de la syphilis envisagée comme source d'indications thérapeutiques dans la folie. Si, en effet, on retrouve assez souvent cette diathèse dans l'étiologie de cette dernière, généralement le traitement spécitique reste impuissant , même dans les cas où il paraît le mieux indiqué ; aussi, quoique je ne doute pas de l'influence de la syphiUs dans le développement de l'aliénation, la question des rapports de cette diathèse avec celle-ci a encore pour moi de nombreux points obscurs.

Dans un cas de démence mélancolique à forme lypémaniaque avec tendances offensives, du moins au début, chez une femme de 55 ans prédisposée par l'hérédité, l'aliénation mentale s'est produite consécutivement à la disparition rapide d'un érysipèle qui reconnaissait luimême pour cause un déplacement d'un rhumatisme ayant envahi plus particulièrement les articulations du côté droit du corps.

Là se bornent les données que je possède relativement à l'influence des états diathésiques sur la production de la démence mélancolique.

A côté dos causes que nous venons de rapporter, il en est d'autres qui, au premier abord, ne paraissent avoir aucun lien avec elles, et qui cependant peuvent être le

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poiat de départ de la périencéphalite localisée : ce sont des lésio7%s en foyer dio cerveau et des inflammations des organes de la vue et de Vouïe.

C'est plus particulièrement chez certains hémiplégiques , surtout chez les hémiplégiques à gauche, c'est-à-dire avec lésions siégeant à droite, qu'on voit des lésionscentraies se propager vers la périphérie du cerveau et donner lieu à des troubles psychiques qui se rapprochent beaucoup, qui se confondent même avec ceux qu'on constate dans les observations quonous avons rapportées. M. Luys a rapporté des faits qui confirment cette étiologie possible de la démence mélancolique ; ces faits, nous devrons les invoquer au chapitre de la Physiologie pathologique ; aussi, pour éviter toute redite, nous nous contentons de signaler ici cette cause.

Les lésions de Vœil peuvent être, disons-nous, une cause de démence mélancolique ; l'observation qui suit en est un exemple.

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