OBSERVATION V
Le 12 juin 1881, entrait à l'Asile la nommée Sim. . . âgée de 41 ans.
Tous renseignements sur les antécédents héréditaires et person-
DÉMENOE ^f^i;LANCOLIQUE. 49
nels de cette malade, et sur le mode de développement de la maladie, nous manquaient absolument. Nous savions cependant que M""» Sim... avait dû quitter son mari, qui la rendait malheureuse, et qu'elle se livrait à des travaux physiques fatigants. Nous savions encore que, malgré ces travaux, qui l'appelaient beaucoup au dehors, on ne s'était aperçu du dérangement de ses facultés mentales que depuis quinze jours environ ; elle faisait du bruit toute la nuit, descendait dans la rue en chemise, et allait voler de côté et d'autre. Alors on la conduisit à l'hospice de Béziers, où elle brisait, cassait tout, et frappait les femmes qui l'entouraient; elle chercha plusieurs fois à se donner la mort. Nous savions enfin que la forme revêtue par le délire était la lypémanie avec tendances au suicide, ainsi que le prouve le certificat suivant du médecin traitant : « La femme Sim... est lypémaniaque avec tendances au suicide; elle a tenté déjà de se couper la gorge avec un couteau: il est donc indispensable de conduire la femme Sim... dans un établissement spécial et de l'y tenir renfermée».
Etat de la malade pendant son séjour à V Asile. — Lors de son entrée à l'Asile, la malade se présente à nous avec les symptômes suivants : M""" Sim,.. est amaigrie, sa physionomie est fatiguée, son teint a un aspect jaunâtre sur un fond pâle ; des plaques de congestion passive existent au niveau des pommettes; son aspect extérieur exprime un état d'hébétude beaucoup plus marqué à certains moments qu'à d'autres; ses yeux ternes, ses traits étirés et flasques, indiquent l'atonie des muscles de la face ; la parole est lente, la prononciation n'offre aucun trouble paralytique ; la langue, légèrement déviée à gauche, ne présente aucune trace de tremblement. Pas de troubles paralytiques. Les idées délirantes sont très embrouillées, cependant on distingue nettement des idées de tristesse et de persécutions; M"'" Sim... s'imagine qu'on lui dit des injures, surtout pendant la nuit, et se plaint que des bêtes la piquent. A certains moments, cette malade semble plongée dans un véritable état de stupeur lypémaniaque. La mémoire est profondément atteinte ; M'"" Sim... ne peut donner aucun renseignement sur ses antécédents.
Démence et mélancolie évoluent donc ensemble dans ce cas.
L'examen des différents organes est négatif; seule la matité du
cœur est un peu abaissée et les bruits de cet organe sont sourds, profonds et lents. L'artère radiale est un peu sinueuse ; le pouls est normal en fréquence, assez énergique, dépressible. La conformation crânienne est bonne.
Lorsqu'on suit M^e Sim... dans le cours de sa maladie, on remarque quïl existe chez elle des périodes d'agitation et de dépression alternant entre elles, et d'une durée d'un jour en moyenne, souvent moins. Les signes d'affaiblissement intellectuel s'alBrraent : la malade ne se rappelle rien, ne retrouve pas son lit, se désbabille, ramasse tout ce qu'elle trouve autour d'elle, etc.. Elle est mécbante, brutale, frappe sans motif les autres malades, continue à se plaindre qu'on la tourmente. Quelques signes semblent indiquer qu'il existe chez M"" Sim... un certain degré d'excitation génésique que réveille la vue des bommes.
L'état précédent dure ainsi jusqu'au 5 juillet. A cette époque, M™' Sim... est atteinte d'une éruption de nature indéterminée, s'accompagnant de fièvre et ressemblant assez bien au début d'une variole. Au bout de trois à quatre jours, la fièvre disparait, l'éruption pâlit, et M"'" Sim... semble guérie de cette maladie incidente qui n'avait eu d'ailleurs aucune InQuence sur l'état mental. Bientôt l'éruption reparait et s'accompagne d'une diarrbée d'une odeur excessivement fétide. Au bout de quelques jours, nouvelle disparition de l'éruption, mais continuation de la diarrbée et d'un état fébrile assez intense. L'état général devient mauvais, l'adynamiese manifeste et s'accentue rapidement. Un abcès se produit au niveau de la région sacrée et donne lieu à de la gangrène ; la diarrbée persiste, conservant toujours son. caractère fétide; des plaques violacées se produisent du côté de la poitrine et se généralisent, des congestions hypostatiques des poumons se réalisent, i'aspbyxie se produit : la malade meurt dans cet état, 9 août 188L
Autopsie faite vingt-quatre bcures après la mort.
L'intestin, le foie, les reins, ne révèlent aucune lésion ; le cœur est normal, à part une légère hypertrophie du ventricule gaucho. Les poumons indi(iueiit une congestion hypostatique très marquée, avec quelques points d'infiamination.
DKMKNOE MÉLANCOLIQUE*. 51
'Encéphale. — Face convexe des hémisphères : A l'ouverture de la boîte crânienne, on trouve une congestion surtout veineuse des différents vaisseaux du cerveau. La dure-mère est normale dans sa texture; il en est de mtime de la pic-m6re, qui se sépare facilement de la substance cérébrale, qui n'offre aucune altération.
Face inférieure du cerveau: Les lohcs occipitaux et la très grande partie des lobes spliénoïdaux sont sains; il n'en est plus de môme des lobes frontaux, qui offrent en certains de leurs points, principalement le long des circonvolutions qui bordent les nerfs olfactifs, des traces très nettes d'inflammation de la pie-mère, avec ramollissement de la substance grise sous-jacente (Pl. V, fig. 1, a, b, c, d,) et adbérences (Pl. lY, fig. 1, n"' 1, 2, 3, 4, 5, 6). Cette inflammation gagne surtout à droite la partie interne et antérieure de l'extrémité des lobes sphénoïdaux (Pl. IV, fig, 1, n" 1) et plonge dans l'intérieur de la scissure de Sylvius. Cette même altération se retrouve encore h la région interne des lobes frontaux, à peu près exclusivement à leur partie inférieure (Pl. IV, fig. 2, n°' 1; fig. 3, 1, 2[.
Dès l'entrée de M"' Sim... à l'Asile, deux ordres de troubles frappent chez cette malade : c'est, d'une part, l'existence d'un délire à forme mélancolique, et, d'autre part, l'existence d'un affaiblissement de l'intelligence arrivé à un degré assez marque et s'accompagnant de troubles somatiques qui sont l'apanage des lésions organiques du cerveau. Des alternatives rapides d'agitation et de dépression se produisent, et à la mort, qui arrive à la suite de troubles généraux, on constate l'existence d'un ramollissement cérébral limité à une partie de la base du cerveau et à la partie inférieure de la face interne dos lobes frontaux (Pl. IV).
Avant d'aller plus loin, arrêtons-nous un instant sur les observations qui précèdent : ce sont elles qui ont attiré notre attention sur l'existence du type clinique dont nous poursuivons l'étude.
Et tout d'abord, si nous laissons de côté les questions de détail pour nous attacher seulement à ce qui forme le fond de ces différents faits, nous voyons que ceux-ci sont absolument semblables les uns aux autres.
Dans tous, le délire revêt la forme mélancolique; dans tous, existe un affaiblissement radical de l'intelligence ; dans tous enfin, on constate l'existence d'une lésion organique du cerveau que révèlent la clinique (habitus extérieur des malades, paralysies localisées, etc.) et l'anatoraie pathologique.
Ces éléments : délire, démence, lésions organiques, que nous étudierons en détail dans la seconde partie de ce travail, offrent des caractères et, au point de vue de leur développement, des rapports qu'il nous est nécessaire de connaître actuellement.
Quoique le délire se manifeste à nous dans ces différents cas, tantôt sous la forme d'une lypémanie, tantôt sous la forme d'une folie des persécutions, tantôt sous celle d'une manie avec prédominance d'idées de tristesse et de persécutions, ce délire est un, quant au fond : un lien commun, la mélancolie, réunit ces différentes manifestations.
La démence se présente à nous avec des caractères tels qu'elle ne peut être confondue avec la démence qui termine ordinairement les aliénations mentales par troubles fonctionnels .
Chez Dup... (Obs. i) et chez R... (Obs.ii), l'affaiblis- ^ sèment radical de l'intelligence s'affirme par des symptômes incontestables dès que tombe l'agitation du début, c'est-à-dire quelques semaines après la manifestation extérieure de la maladie; chez Sim... (Obs. v), cet atfaiblissement prédomine sur le délire dès l'entrée de cette malade à l'Asile, à une époque très rapprochée du début de l'aliénation mentale; et si chez Gib... (Obs. m), son apparition est plus tardive que dans les cas précédents, il se révèle cependant à un moment de la maladie où il n'est pas permis de le regarder comme étant un affaiblissement intellectuel consécutif à la folie simple. Ainsi, dans les faits qui précèdent, la date de son appa- • rition le prouve, la démence n'est pas consécutive au délire ; ces deux éléments ont chacun leur autonomie.
Ce n'est pas tout : dans ces mêmes faits, la démence revêt une physionomie spéciale ; elle s'accompagne de troubles somatiques.Ges troubles, très peu marqués chez Gib... (Obs. m) et chez Cous... (Obs. iv), existent cependant dans ces cas et se traduisent par une physionomie particulière, par des stases sanguines au niveau des pommettes, par la flaccidité des traits, etc.; tous symptômes dont nous apprécierons ailleurs la valeur diagnostique. Ces troubles s'accentuent chez Sim... (Obs. v) et surtout chez Dup... (Obs. i) etchezR... (Obs. ii), où, à côté des symptômes précédents, on constate des paralysies locahsées (chute des paupières, paralysie faciale, émoussement du sens de l'olfaction, etc.). En un mot, dans les observations que nous venons de rapporter, la démence s'accompagne de troubles somatiques révélatours d'un travail organique du cerveau.
L'anatomie pathologique nous montre quelle est, dans
ces mêmes observations, la nature do ce travail organique ; elle nous le montre (Obs. iir, iv, v) constitué par une lésion absolument semblable à colle qui existe dans la paralysie générale, mais qui, différence essentielle, au lieu d'être diffuse, comme dans cette dernière maladie, reste limitée à certaines régions du cerveau.
L'association de ce délire à forme mélancolique et de cette démence, celle-ci non consécutive à celui-là; l'existence de cette lésion du cerveau caractérisée par un travail organique semblable h celui de la paralysie générale mais restant limité, ne sont-ils pas tout autant d'éléments qui, en s'unissant, donnent aux faits qui précèdent une physionomie spéciale et les mettent en dehors des groupes actuellement admis en aliénation mentale ? Nous l'avons pensé. Ces faits nous ont paru se rattacher à un type clinique méritant une étude à part, et qui, comme nous le verrons, trouve naturellement sa place dans le cadre encore si incomplet de la pathologie mentale. A ce type nous avons donné le nom de démence mélancolique ; nous justifirons plus loin cette dénomination.
D'autres faits, soit personnels, soit empruntés aux auteurs, vinrent bientôt confirmer ce que les observations précédentes nous avaient fait entrevoir, et nous montrer que les faits du genre de ceux qui précèdent sont plus fréquents qu'on ne pourrait le croire. Les observations de celte nature devenant plus nombreuses, l'étude des causes put être faite sur une plus large échelle. Cette étude fit alors ressortir l'existence, dans ces différents cas, d'un groupe de causes nous indiquant, sinon pourquoi
se produisent des lésions cérébrales, du moins pourquoi ces lésions restent limitées et ne se diffusent pas comme dans la paralysie générale, et apporta ainsi l'indispensable appui de l'Etiologio aux données fournies parlaSymplomatologie et l'Anatomie pathologique.
La plupart des dernières observations dont nous venons de parler, nous les retrouverons, chemin faisant, dans la seconde partie de ce travail ; nous voulons seulement rapporter ici quelques-unes d'entre elles qui, en même temps qu'elles viendront confirmer les enseignements de celles qui précèdent, nous permettront de serrer de plus près et de connaître dans son ensemble la constitution du type clinique dont nous venons de mettre en relief les principaux caractères, soit symptomatologiques, soit anatomiques.
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