OBSERVATION VI
La nommée Gr..., 44 ans, est entrée dans mon service le 10 février 1872.
La famille de cette femme est une famille d'extravagants ; son père, homme des plus excentriques, est mort d'alcoolisme ; son frère s'est toujours fait remarquer par des bizarreries de caractère et de conduite,
La femme Gr... elle-même avait toujours eu des façons singulières : presque continuellement agacée, énervée, susceptible, versatile, passant sans motif et avec la plus grande facilité de la gai3té à la tristesse, de l'apathie à l'activité exagérée.
D'ailleurs très bonne, obligeante, honnête, travailleuse.
Elle avait toujours été souffreteuse, se plaignant sans cesse de
i Voisin et Burlureaux ; De la Mélancolie, dans ses rapports avec la paralysie générale.
piilpilations, de névralgies lombaire et iatercoslalc ; plusieurs fois elle fut prise de syncope dans la rue ; cepoiidatit elle n'avait jamais fait de maladie sérieuse. Sa vie se passa ainsi jusqu'au moment du bombardement de Paris: alors son intelligence commença à faiblir. Elle manifestait de la façon la plus exaltée ses émotions, ses terreurs ; elle répétait sans cesse qu'elle craignait que Paris ne devint tout entier la proie des flammes, et elle continua à manifester ses craintes, môme l'armistice signé.
Ses inquiétudes imaginaires s'accrurent encore pendant la Commune. Habitant Belleville, eile put voir le cortège des victimes conduites rue Haxo,et, quelques heures après, des fédérés furieux vinrent faire des perquisitions chez elle pour trouver son mari, qui avait refusé de prendre les armes. Dès lors cependant les deux mois qui suivirent, elle n'eut plus qu'une seule pensée, un seul ordre de paroles : « On va venir nous voler, disait-elle sans cesse à son mari ; emportons nos meubles, on va venir les prendre : fuyons. » Elle cesse de s'occuper de son ménage, de faire la cuisine; cependant elle travaillait encore chez elle de son état de couturière et prenait ses repas sans difficulté.
Six semaines avant son entrée à l'hospice, un soir, elle ne rentra pas chez elle, et vers dix heures son mari la trouva dans la rue allant à l'aventure.
Puis elle ne parla plus que de pétrole : une fois même elle en versa en guise d'eau dans la soupe de son mari. Enfin elle se mit à jouer avec des allumettes enflammées ; elle tenta de mettre le feu et de se jeter parla fenêtre, cassa ses meubles, déchira ses vêtements.
Cette excitation était surtout déterminée par des hallucinations de l'ouïe. Elle entendait souvent le bruit de la canonnade et des pas d'hommes qui venaient la voler. On avait la plus grande peine à lui faire accepter quelque nourriture.
Eile fut traitée par des potions calmantes et des bains sinapisés, puis enfin son mari se décida à la placer ici.
A son arrivée, nous la trouvâmes considérablement émaciée. Ses joues présentaient une teinte terreuse et cyanique ; les yeux étaient ternes, les pupilles égales mais resserrées.
Elle refusa de s'approcher de nous, se débattit violemment,
déchirant qu'elle ne voulait pas voir de médecin, et nous injuria.
C'est avec beaucoup de peine que je parvins à l'ausculter. Je ne trouvai rien d'anormal, ni au cœur ni dans les poumons. Le pouls, petit, régulier, donnait 80 pulsations à la miimte. T. 37», 4.
Pendant les premiers jours, à ces pliases d'excitation succédèrent des périodes oû. la malade restait immobile, plongée dans une sorte de stupeur; puis l'agitation recommençait. Plusieurs matins nous la trouvâmes couchée, ne répondant à aucune question, prononçant quelques mots de terreur. Elle avait d'abord mangé Bans trop se faire prier, mais bientôt elle refusa obstinément toute nourriture ; on fut donc obligé de la nourrir à la sonde œsophagienne.
L'amaigrissement augmente ; toujours nulle trace de Gèvre, nul indice d'une affection thoracique ou abdominale.
Le 14 février 1872, elle eut une attaque épileptiforme.
Le 16, nous la trouvâmes furieuse, essayant de déchirer son drap avec ses dents, parlant de feu, de poudre ; pleurant, fixant certains points à la manière des hallucinées. Toujours sans fièvre.
Elle voulut avaler un petit morceau de linge qu'elle avait pelotonné, et frappa les inQrmières qui s'y opposaient. On lui mit la camisole de force et on continua d'employer la sonde œsophagienne pour la nourrir.
Le lendemain, elle resta plongée dans une sorte de coma, les yeux continuellement fermés, ne répondant à aucune excitation. Elle succombe pendant la nuit.
Autopsie. — Au-dessous de la dure-mère, qui est normale, l'arachnoïde et la pie-mère étaient fortement congestionnées, et à travers des arborisations capillaires d'un rouge rutilant qui couvraient toutes les circonvolutions, serpentaient les veines, très dilatées.
Le sinus longitudinal supérieur était presque complètement obstrué par un caillot non adhérent, mais assez résistant et qui se prolongeait quelque peu dans quelques-uns des gros troncs veineux qui viennent aboutir à ce sinus ; ce sont les mêmes troncs qui se trouvaient les plus dilatés ; d'ailleurs ils étaient restés perméables.
Le tissu cellulaire sous-arachnoïdicn était imbibé d'un liquide
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abondant, qui en un point, vers la partie interne du lobule pariétal gauche, formait comme un petit kyste. A la partie la plus élevée des hémisphères, au voisinage du sinus longitudinal, autour des veines dilatées, l'arachnoïde et la pie-mère présentaient un aspect louche, et là semblaient confondues entre elles et avec la duremère. La pie-mère adhérait à la substance corticale sur l'étendue d'un centimètre carré environ, à la partie la plus antérieure de la première circonvolution frontale gauche. L'arachnoïde offrait une lésion sur laquelle je m'étendrai quelques instants. (Cette membrane présentait des taches qui, d'après la description qu'en donne . M. Voisin, paraissent constituées par des dilatations des vaisseaux capillaires.)
M. Yoisin, en nous indiquant les points principaux qui caractérisent l'aliénation mentale de Gr. .., va ramener cette observation dans le cadre de celles que nous avons recueillies nous-môme. « En résumé, . dit en effet le médecin de la Salpêtrière, cette malade, un an avant d'entrer dans mon service, avait été prise d'un délire mélancolique avec hallucinations et d'une légère teinte de débilité qui s'accentuèrent de jour en jour jusqu'à son entrée; » Quelques jours après son admission à la Salpêtrière, cette malade succombe à des congestions intenses du côté du cerveau, et, à l'autopsie, nous retrouvons des altérations semblables à celles constatées chez nos malades.