VI
Les États convoqués pour éUre un roi. — Sortie inattendue de Rose contre l'Espagne. — Conjectures sur ce fait. — Folie subite du docteur Martin. — Prêches du ministre Damours en présence de Henri IV. — Efforts des prédicateurs royalistes Chavagnac et Morenne. — Benoisl est appelé auprès du Béarnais, et hésite. — Guincestre se retire de la Ligue. — 11 est mandé par le roi. — Chavagnac se décide le premier à aller trouver Henri IV. — Fureur des Seize. — Proposition du docteur Mauclerc. — Manifeste du Parlement. — Les orateurs de l'Union se rassemblent pour tenter un dernier effort. — Feuardent, Génébrard, Aubry, Boucher, se distinguent par leur emportement. — Le jeune duc de Guise, futur époux de l'Infant?. — Les bouchers et le curé de Saint-Benoit. — Abjuration de Henri IV.
Les ligueurs protestaient de toutes parts contre la Conférence de Suresnes. Mayenne, plein d'alarmes et pressé par les agents de Philippe II, assembla solennellement les principaux des États. Pour couper court aux projets de transaction, on agita la question de la royauté; on discuta l'opportunité d'une élection immédiate. Le duc do Feria proposa formellement de donner la couronne à l'infante Isabelle. Rose, alors, qui était du nombre des députés, se récria vivement et déclara que le sceptre de France ne pouvait appartenir ni h un étranger ni à une femme (2). Cette sortie inattendue et la
(1) Jouni. de Henri IV, p. 133 B, 135 B, 138 A, 169 B. — On ne voit guère ce Normandin marquer dans b^s derniers temps de la Ligue. Je trouve seulement que, le '-20 j-uin 1593, il alla demander au duc de Guise quel évangile S. M. voulait qu'il prêchât (les Seize s'étaient alors rejetés sur l'élection de ce prince à la royauté), et que le duc de Guise lui fit répondre : « VévaiKjile de VaveiKjle. «(V. Ibid., p. 147 A.)
rnal.'Kln'ssr (i(!s oralnirs «^spa^Tifjls, r|i]i avainii soiirinmi .m iioiHM^ rinlenliofi dr iiiarirr rinlaiilc à ranliKlijr KrrHsf, niiiirrfnl 1rs pri^icrilions di' PliilipiM! II. On ne |MîUt sr dissiinulcr les chances (jn'eiil un nioinenl rinlante : si ses agents avau^nl aimonei^ (h'^s l'ahonl, el comme ils le firent Irop lard, rinlenlion de lui donner jjonr <![)oux le jeune duc de (iuise, peut-^lre Henri IV n'aurail-il jamais n'^^né.
Rose par son discours fit une (ruvre vraiment nationale, et contribua fi sauver U) pays des intripues presqui; triomphantes de la maison d'Autriche. Mais faut-il lui en siivoir Kr<5? Je n*h(^site |)as h dire (jue non. Anquelil, tort impartial d'ordinaire, a sint;uliei'ement m('na^^<W;ui!laumeKose; il le traite (V homme (le mcritc, et il semble le louer mcme de s'être acquis rt'stimc de la cour (il^spatjvr (1). La plupart des historiens, M. Ch. Lacretelle est du nombre (^), ont enregistré l'apostrophe de TévOque de Senlis comme un acte de dévouement. Je regrette de ne pouvoir parlager cette opinion. \ moins d'admettre un repentir soudain et inespéré, un brusque et vertueux retoui\ qui cessa aussi tout à coup, la conduite antérieure, la conduite postéiMCure de Rose ne permettent pas d'expliquer son rôle aux États autrement que par une boutade mécontente, par un de ces accès de colère subite auxquels il était sujet. Il est manifeste pour moi que l'évéque de Senlis était vendu à l'Espagne, DonYbarra nous le laissait entrevoir tout à riieure, et Rose lui-même la pour ainsi dire avoué quand, quelques mois plus tard, à la fin de décembre 1593, il avait le cynisme de piocher contre d'Aubray, l'un des chefs des Politiques, parce que d'Aubray avait donné à THôtel-Dieu l'argent que les Espagnols lui avaient tait remettre pour le corrompre (3). La vei^satilité funeste de l'évéque de Senlis
(1) Esprit de la Linue, t. III, p. !257.
(2) flistoire des çiuerres de rpUgion en France t. III, p. io'i.
(3) Lestoile, hc. cit., p. 186 B. Herrera, qui devait être bien informe, ne laisse aucun doute à cet égard. 11 aflirme qu'en 1590 Aymar Hennoijuin et Rose ice dernier avait, dit-ii. sous sa direction 1,300 moines)
Tavait discrédité, même dans le clergé ligueur (1), et son entêtement était proverbial. Gela remontait aux premiers temps de l'Union. Ainsi, Rose était le seul qui, en signant en tête le formulaire , eût ajouté après son nom : <i utinam qui prœit sacramento antecedat martjjrio ! » Rose sera le dernier aussi dont Tobstination persistera jusqu'au bout : nous le verrons plus tard condamné à faire amende honorable devant le Parlement. Mais, pour nous en tenir à la conduite de Rose à cette époque même, on ne peut croire de sa part k aucun sentiment modéré. Il avait attaqué précédemment la loi salique, et Mayenne le comptait nu nombre de ses plus ardents adversaires. Madame de Montpensier elle-même avait été en chaire l'objet de ses invectives, et Brienne, sortant quelques semaines auparavant d'un de ses sermons, disait tout haut que le respect qu'il portait au lieutenant général Tempêchait seul de poignarder Rose au seuil de Téglise. A regard de la Conférence de Suresnes, le turbulent d(%agogue avait montré une incroyable fureur, jusqu'à injurier Tarchevêque de Lyon et tous les députés à leur nez. Personne ne le prit au sérieux. D'Espinac se contenta de le traiter de fou, et Lestoile, racontant sa sortie contre l'Espagne, au sein des États, ajoute : « C'estoit parler fort à propos pour un fol. » Lestoile a raison : c'est, à mon sens, le plus favorable jugement que Ton puisse porter de Guillaume Rose. Si, comme on Ta insinué, l'évêque de Sentis sauva presque la monarchie, ce serait le cas de redire le beau vers de Régnier :
Les fous sont aux échecs les plus proches des rois.
recevaient une subvention, socorros y ayudas. Herrera ne cache pas (ce qu'on sait d'aiUeurs) que des fonds furent également distribués, durant les États de 1593, aux députés pauvres, aux députés bien intentionnés, bien intencionado<, afin d'entretenir le zèle du peuple de Paris et des Seize, los XVI regidores, comme il les appelle. (V. Ilist. de los sucesos de Francia, Madrid, 1598, in-4o, p. 141, 215, 270, etc.)
(1) Journal inédit de la Ligue. — [Revue rétrospective, publiée par M. Taschereau, sér. II, t. XI, p. 80.)
CHAPITaK Ml, § VI. •!*
On a piihlMî, il est vrai, dans un rmi^îil «lu n'^rn» de Louis Xill, uik; Lcllni de l'évesque de Setilis à un lunnme d' estai de ses amis (1), qui semlih; inlinner nos conj^Mluns. (lelle pitee, (jue le P. Lrlon^^ rapporte à Tanncie 15M, osl elle aullienli(iur, y Une sini[)le analyse siillira h ain(îner au moins le doute. Voici les principaux points établis dans cette missive :
« Quatre personna|i:es tiennent la France. |)lon'/n;dansunr profonde mis(>re : ce sont le roi de Navarre, le duc de Mayenne, Philippe II et le pape.
« 1. — Le B(iarn:ns est le |)lns i\ craindre h cause de son hérésie. Mais il n'est pas si hlamahh^ qu(î les trois aiitnîs, puis(iu'il ne l'ait (|ue poursuivre le droit qu'il suppose avoir à la couronne de Fr.nice, et puisqu'il est appuyé par Jf'si plm. apparents du clerjîé et de la noblesse.
« "à. — Sans doute, le débonnaire Mayenne n'est pas des plus ambitieux du numde ; mais k quels reproches légitimes ne s'est-il pas exposé ? Pourquoi n'a-t-il point fait couronner son neveu, le duc de Guise, aussitôt que ce jeune prince s'est échappé de prison? Il le pouvait. Pour«iuoi est-il si opposé aux prétentions du duc de Lorraine, tandis que celles de Philippe II et celles du duc de Savoie ne le choquent point ? Les menées de Villeroy ont même failli le convertir au B&irnais. Cela lui vient, ou du défaut de cœur, ou du défaut de jugement. Il ne sait ce qu'il veut, et tandis que ses ambitieux désirs le tienjient en suspens, là relig:ion périclite. En résumé, le duc de Mayenne est un homme bon à commander en sons-ordre, et qui succombe sous le faix des affaires. Personne ne veut de lui pour roi, sinon par adventure deux ou trois altérez. (Cela tombait sans doute sur Pigenat.)
« 3. — Quant à Philippe II, il abuse la Ligue par des pro-
(l) Jean de Lannel, Rec. de phisicurs harangues, remonstrances, eic Paris, 16ââ, m-8^\ p. 560 à 576. (Cf. le P. Lelong, qo 19,374.)
252 lES PRÉDICATEURS DE LA LIGUE..
messes; il n'a de zèle qu'en apparence. Ses projets tendeni exclusivement à usurper la couronne, h nous mater, kadvaneer la maison d'Autriche, k s'élever sur notre ruine.
« 6. — Enfin il y a le pape. C'est de lui que tout dépend et il ne fait rien. Ses prédécesseurs au moins envoyoient de l'argent. Qu'il reprenne donc dans les affaires de France la place influente qui lui appartient; qu'il excommunie les prédicateurs favorables au Navarrais, et qu'il envoie des instructions aux chefs des Ordres, afin qu'ils fassent parler leurs moines dans les chaires. Le saint-père doit partir de deux principes, à savoir qu'il ne faut pas lascher la bride à l'Espagnol, lequel veut tout ejigloutir, et qu'en France la religion ne fait qu'un avec TÉtat. C'est au pape que revient le droit de désigner le roi de France. Seul il est désintéressé, seul il a ce pouvoir. Qu'il choisisse donc, qu'il se hâte. La nation lui obéira. »
On peut juger. Cette pièce ultramontaine est-elle réellement de la Ligue ! N'est-ce pas une supercherie d'érudii! Cela n'a-t-il pas été plutôt écrit à la veille de l'avènement de Richelieu qu'au temps de l'Union ? Quel ligueur a eu cette modération de langage ? Quel ligueur s'est préoccupé des envahissements de la maison d'Autriche? Quel ligueur a traité Henri IV avec cette indulgence? Est-ce Rose qui, dans une lettre demeurée secrète, aurait montré ce calme de raisonnement qu'il n'avait pas en public, qu'il n'avait pas dans sa chaire?
Je crois reconnaître là une main exercée et sûre; c'est le ton, c'est la manière de d'Ossat, de Du Perron, de Villeroy. Les pamphlets de l'Union sont tout autrement fougueux. On ne peut considérer la Lettre de Vévesque de Sentis que comme une plaisanterie de collecteur.
Mais revenons à l'histoire réelle, à la prédication.
Henri IV, prenant son parti, s'amusait quelquefois de toutes ces violences de la chaire, qu'il se faisait raconter. Tout k l'heure nous accusions Rose de folie : un des Seize,
ciiAPiTKK m, ^ VI. 2K3
le (loctnir M.irlin, pcniil loiit à coup l'rspril vu pm:liafil con- Ur U\ H('arn;us. à SaiiiloClroixMh^la-HrclornKîne. OdU; dérncîico iiyMr iW \'{\\\ des plus ardents seniionnaircs de TUnioii fit beaucoup rire WvAwi IV. La division qui eornrrien<;ait à ré^çner pai'ini l(;s prédieateurs acheva de leineltre en belle humeur. « Si j(^ vouhùs bi(în tromper mes K<îns, disait-il, j'attendrais à me résouldre à cpiand nos niaistres prédicaleurs seroient d'accord. Je erois qu'ils en auroient pour lonjclemps (1). »
(iC mot manpiait chez le Béarnais un projet de prochann; conversion. Mais si Henri IV commen(;ait à ne [ilus redouter autant les attaipies des chaires cathoiiiiues, il avait, en revanehe, à subir celles des sermons protestants. Le ministre Damours, prêchant devant lui à Mantes, l'aceusa avec amertume de nourrir des projets d'apostasie, et Henri dut courber la tète et accepter le reproche.
Henri IV, en eiïet, était complètement décidé à une abjuration. Pour se réserver des intelligences dans Paris même, il résolut de se faire instruire par les curés qui lui étaient favorables. C'étaient, on le sait, ceux de Saint-Sulpice, de Sainl-Eustache et de Saint-Méry. Tout récemment encore ils avaient montré en chaire leur bonne volonté envers le monarque néopiiyte. Chavagnac appelait les adversaires du roi des ministres de Satlian, pires que les Pharisiens, et prêchait qu'il fallait aller au-devant de la brebis perdue, admettre h résipiscence l'enfant prodigue, et imiter enfin saint Remy quittant son évéché pour coiivertir Glovis (2). Morenne, de son côté, malgré la protection des marguilliers, s'était vu, à cause de son royalisme, violemment exclu de la chaire de Saint-Germain-rAuxerrois par le curé Cueilly (3). Henri IV songea donc à appeler près de lui Chavagnac et Morenne. Tout d'abord, il s'adressa pourtant à Benoist, qui, comme Ta
(1) Lestoile, Journ. de Henri IV, p. 131 B, 126 B, 132 B, 133 B.
(2) Ibid., p. 143 A, 144 B, 149 B.
(3) Ibid., p. 143 A, 149 B.
vmmr(iué^ii\x(ié,{\c\9i\imanierdextrement sa conscience (1). Benoist recul, le H juin 1593, des lettres qui le mandaient i\\\\fVbs de Sa Majesté, avec charge de se faire accompagner par deux théologiens choisis à son gré. Benoist, avec la timidité et l'indécision habituelle de son caractère, hésita et eut peur. Dans ses perplexités, il s'avisa de consulter Mayenne et le Inégal, qui, comme on se Timagine, le détournèrent, le retinrent, assurant qu'il fallait au moins rautorisationdupapc.
Benoist ne savait que faire. Le 23, de nouvelles missives lui parvinrent ainsi qu'à Morenne, avec ordre de se presser. Les deux curés étaient fort embarrassés. Henri IV, un peu impatienté de ces retards, écrivit, le o juillet, à Guincestre (2). Ce nom étonne sans doute et Ton ne pensait guère trouver Tun des plus sanguinaires démagogues de la Ligue, à l'abjuration du Béarnais. Dans un pareil conflit d'opinions, dans tous ces entraînements de partis, il faut s'attendre aux plus étonnantes mutations, aux plus singuliers revirements.
Guincestre avait beaucoup à réparer, et, depuis plusieurs mois, par une soudaine métamorphose, dit Lestoile, il prêchait la paix. Était-ce perspicacité prévoyante de l'avenir? Était-ce repentir? Pour l'honneur de la nature humaine, j'aime mieux croire au repentir. Le nouveau adjoint, comme l'appelèrent désormais les Seize, avait eu le courage de louer, devant le Légat qui en fit de grandes plaintes, la conversion et la trêve. Il protestait tout haut qu'il était encore de la Ligue, « mais pour la manutention de la rehgion, et non autre chose. » C'était là un engagement formel; Henri se hâta d'en profiler. Il apprit que Guincestre était Gascon (3) : « Jamais bon Gascon ne fut Espagnol, » s'écria-t-il, et il lui écrivit.
Guincestre alla trouver le Légat, le consulta, le pria, Tad-
(0 Cottps d'État, éd. de Dumay, t. 1, p. 399,
1^2) Journal de Henri IV, p. 144 A, 148 B, 156 A.
(3) Ihid., p. 147 A, 147 B, 155 B. 156 A.
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jwra à (çwioiix do l(» laisser partir. Le I.<»}çal fui irilloxible, ei Guincoslrc alt(Mi(Jil (i).
Enfltl, plus d*nn nioisapr^s les prclnl^r<s insinuations du ht^arnais, (ihava^nac se df^cida à donner l'exemple ; il annonça son dessein, et pariil counipensenj<;nt le \4 juilhi, nmiptv le cardinal de Plaisance, ni |)lcin jour, seul, sans se eacher. Uenoist et Morenni^ l'innlrn'nt deux jours après. Ce d(^parl eshranla heaunnii) di* consciences [2) et au^nnenli singnlif'remenl le nombre des royalistes. On se figure, en revanehe, la colère des li^nieurs.
(Vile colire (Uilala dans les chaires. Le l^<*f,^il en^,^•lf^:ea la Sorhonne à d(Hibércr surcescun'sd^îserlcurs et à les retrancher de lacoiinnuiiionde TK^^lise. IMiisieursprôlres ambitieux, vautours faméliques (3), comme les appelle De Thou, y poussaient dans l'espérance de les supplanter et de s'emparer de leurs bénéfices; mais on n'osa point prendre une mesure aussi décisive. Leur probité reconnue et patente, leur orlhodoxie avévéi^, viras pcrspectœ doctrinœ lande insignes, les préservaient. On se contenta de les déchirer dans des prédications pleines de fiel. C.ueilly dit qu'il serait très- fâché d'avoir été mandé de la sorte, que c'était là une mauvaise note et que les méchants se cherchaient entre eux ; Aubry excommunia tous ceux qui assisteraient à leur messe ; Garin reprocha vingt-cinq hérésies à Benoist, quinze à Morenne et seize à Gliavagnac. Ce fut un concert unanime de malédictions. Le jésuite Commelet ne se donna même pas la peine de déguiser sa pensée et déclara que si le Parlement avait valu quelque chose, on aurait pendu Benoist. Le docteur Mauclerc
(1) Journal de Henri /F. p. 157 B, 158 A. — Thuan. Hist., 1. CVII, ?6; t. V, p. 290.
(2) Dialog. du Maheastre, ap. Méiiipp., t. III, p. 501.
(3) Nec deerant vullures famelici qui in absentium sacerdolia involare geslientes nuilta criminose in eos cumulabant, quasi publiée in concio- HÏbus contra veram fidem perperam quaedam asseruissent... (Thuan.. 1. CVII, g 6; T. V. p.29iî.)
renchérit encore sur son confrfire et proposa de brûler Tun, (1(; ro ;er l'autre et de pendre le troisième (1).
Houcher, qui, en pareille circonstance, avait toujours des injures en réserve, déclara l'absolution impossible et se moqua beaucoup de « ces sacs à charbonniers qui se frottoient et gastoient Fun Taultre ; » mais il s'en prit particulièrement à Morenne (2). « Ce prophète, comme il l'appelai!, qui à peine estant écloz du limon de sa grenouillère, crioit deux fois plus qu'il n'estoit gros. » Puis venait un bon mot bien lourd, tiré h grand' peine du grec : « Luy qui parle avec tant de passion qu'il semble à l'ouïr qu'il ait besoin de vinaigre pour lui faire revenir le cœur, se trouve aussi plat que les autres, et pour ne luy dire pis que son nom , {j.wpaiv£iv en ses discours, je dy inventer les propositions pour nous imputer ce qui n'est pas, comme s'il disputoit contre son bonnet. »
Mais, en rappelant ces puériles déclamations d'un parti aux abois, je vais plus vite que la chronologie. L'apostrophe de Rose n'avait pas suffi pour faire renoncer les Espagnols à leurs prétentions. Le Parlement dut intervenir par un manifeste vraiment national qui fait date dans son histoire. Les États avaient déclaré que l'élection d'un étranger dépassait leur mission et leur pouvoir. Toutes les ambitions étaient en éveil ; les Espagnols ne se tinrent pas pour battus ; de plus, on parlait du duc de Nemours,frère de Mayenne; on parlait de M.iyenne lui-même, on parlait surtout de son neveu le jeune duc de Guise. Au milieu de ces intrigaes,de ces cabales, de ces rivalités,leVonseillerDu Vair proposa à la courde déclarer non avenu tout choix qui serait fait en dehors de la famille de Bourbon.
Le procureur général, Edouard Mole, et le président le Maistre,joignirent leur insistance à celle de Du Vair (S), et le 28 juin 1S93, le Parlement rendit un arrêt solennel par le-
(1) Lestoile, Journ. de Henri IV, p. 155 B, 162 A, 168. (ti) Sermons de la aimulée conversion^ pag. 253, 254, 410. (3) V. Les œuvres du chancelier du Vair. Paris 1641, m-f", p. 601. Cf. Mcm. df, la Ligue, t. V. p. 397.
ciiAPiritK Ml, jî; M. 2.'$7
(|ii('l il inainlcnail la loi saliqur et (h'clarail i\\w la oouronne iW iM-anci; ne [muvail appartenir (ju'à nn prince français. ('i'(4ait s'exposer aux ven^^^eaneesdes Seize, (pii firent menacer les nmjçislrats par leurs or^^ines habituels. Auhry attafjuaouvcrlement la (hicision. et IV.*lletier (l(5sij,ma nomrm^inmt vingtdeux conseillers au fanatisme aveu^^Me de ses auditeur; (1).
l/arriH du Parlement fut un coup terrible porté aux plans (le Philippe II. Toutes les convictions se rallirrenl à cet acte loyal de politique vraiment fran(;aise, et le parti espagnol s(» trouva ruint^ en (}uel(iiies semaines. Le duc de Feria, réduit à prendre une résolution extrême, et poussii à bout par les prédicateurs et les Seize, vit qu'il fallait rabattre de ses [)rétenlions et se borna h proposer le maria;re de l'Infante avec le jeune duc de Guise, qu'on ferait roi. Il s'offi'it même en olage comme garantie du consentement de son maître à cet arrangement. iMais cette combinaison désespérée échoua dans les complications des intrigues et devant les elïorts multipliés des ambitions particulières.
La faction des Seize, voyant qu'on touchait à un dénoûment, se rallia à ce projet, et, dans une dernière tentative, épuisa toutes les ressources afin de le faire réussir. Le Légat et les agents espagnols appointèrent de ce qu'ils purent le^ prédicateurs pour faire goûter cette nouvelle royauté. La pension de Boucher fut augmentée, et il fut convenu que Cueilly (le détail est caractéristique) recevrait <c chaque semaine un « quartier de mouton et un quartier de veau, chaque mois (( un seiier de bled avec dix doublons (2) .» Tous les minotiers enfin (on nommait ainsi ceux qui recevaient deTEspagne un minot de froment tous les trente jours), tous les minotiers obtinrent quelque nouvel avantage. Les chaires ne retentirent donc plus que deTéloge du jeune duc de Guise ; on rappelait déjii Sire. Ce prince en rit d'abord et en fut fiatté ;
(1) Lestoile, Journal de Henri IV. p. 150 B, 153 B. [H) Ibid pag. 157 A, 159 B.
2o8 LES PRÉDICATEURS DK LA LIGUE.
puis, prévoyant l'avenir et ne se faisant pas illusion sur ses chances, il se (ûclia et alla même jusqu'à vouloir poignarder quelqu'un qui le qualifiait ainsi (1). G'éUiit une véritable et triste comédie. Mais les prédicateurs et la faction espagnole continuèrent à vouloir faire de Guise un roi malgré lui ; on en verra des exemples tout à Theure.
C'était lii l'effort suprême et désespéré, les dernières violences et, si j'osais dire, les convulsions d'un parti à Tagonie. L'événement capital, l'événement qui dominait la situalion, c'était l'abjuration de Henri IV. Mais je n'ai pas dit encore comment l'annonce formelle de cette importante conversion avait été accueillie dans les chaires. On soupçonne que ce fut par des invectives.
Quatre orateurs se firent surtout remarquer par leur activité dans ce moment décisif : Feuardent, Génébrard, Aubry et, comme toujours, Jean Boucher. Tous ces noms nous sont connus; je ne dirai que quelques mots de chacun.
Feuardent s'en prit surtout aux mœurs de Henri IV, et en parla dans des termes que la plume osée de Lestoile peut seule reproduire. Mais bientôt, cédant sa chaire à Lucain, il s'occupa à meilleure affaire que dej)rescher, et les intrigues actives l'absorbèrent tout entier. Il fut un des agents les plus actifs du duc de Feria, dans ce dernier plan qui combinait les intérêts des Seize et les intérêts de l'Espagne par le mariage projeté du duc de Guise, si jeune encore, avec l'Infante déjà sur le retour. Le lieutenant général était un grand obstacle aux yeux de Feuardent, el le bruit se répandit même que le moine préparait « quelque petit Cousteau de jacobin pour Mayenne (2). » Peut-être était-ce une calomnie, car il n'y eut même pas de tentative.
(1) Herrera assure cependant qu'il écrivit au roi d'Espagne pour le remercier et lui offrir de régner sous sa protection, « ofreciendo de bivir perpeluamente debajo de su amparo y servicio. » (Hist. de hs siicesos de Francia, Madrid, ir>98; in-i«, page 270.)
(2) Lestoile, Journal de Henri IV, pag. 143 A, 148 B.
ciiaphih: m, S vi. 259
fii^nt^brani, aïKiui^l la Li^^ue avait (\omft le sir^^o (^pisrnpal (l'.Vix, mollira sa rcconiiaissaiici' v\\ faisant le sihlH'wui pardessus les autres, v\ vu cinpioyaiil contre le Hrarnais tout<î la rhétorique du Velii-Vont. Les violrncrs diî (^huîhranl devinrent telles, (pie le bruit en arriva plus [jartieulierernent jus- (pi a Ilein'i IV. « U^^l ^'st donc ce Géin'hrard? » demandait le roi durnm un de ses dîners a Saint-Denis ? — « C'est, r(^pondil D'Kuieri, un moine cpii ne sait ni parler ni écrire que par injures.» — Je lis dans Lesloile que (it^nébrard parlit en mission pour Rome, vers la fin d*août, avec d'Kspinac, arclievùiiue de Lyon (1) . Quand il revint, la Ligue avait perdu toutes ses chances, et nous verrons (ju'il ne rentra pas dans Paris.
Feuardenl et (léni'brard reparaissaient dans la lutle après ([uelque intervalle. Nous les avions perdus de vue depuis plusieurs amiécs déjà. Aubry, au contraire, ne quitta pas la scène un moment, et, à la veille de la conversion de Henri IV, il redoubla son emportement forcené (2). Tous les moyens lui étaient bons, et, habile à remuer la populace, il avait été jusqu'à accuser les Politiques et Mayenne d'accaparer les grains. C'est un moyen qui réussit toujours auprès de la foule. On se pressa dès lors autour de la chaire du curé de Saint-André-des-Arcs. C'était principalement au vieil esprit des corporations religieuses que s'adressait Aubry ; c'était avant tout sur les confréries, si puissantes alors et Tun des plus efficaces instruments de la Ligue, qu'il s'appuyait. A l'entendre, on était à la veille d'une autre Saint- Barthélémy : a Si nos princes font la paix, disait-il, qu'ils prennent garde ! ils sont hommes et se peuvent changer. Il y a encore de bons frères à Paris qui batailleroient à rencontre, et y mourroient tous les bons catholiques plutost que de l'endurer. On me traisneroit plutost à la rivière et me jeteroit-on dans un saq en Peau que de jamais y consentir. Si on
(l) Lestoile, Journal de Henri /F, p. U3 A, 158 A, 170 B. (:>) Ibid.y p. 144 A, 147 A, 149 A, 15S B, 159 A.
t200 LCS I»aj:DICATEUP»S DR l\ lic.ve,
en vient Ih, il y aura bien du sang répandu. » Et il disait encore : « Il faut poinj!:narder les Politiques... Si j^avois la force niesme que le courage, j'en tuerois bien... Jem'olfre à servir de porte-enseigne... Le Légat a promis de mourir avec nous... » Voilà le langage ([ue tenait le curé de Saint-Andrédes-Arcs contre les partisans de la paix, et cela au profit de l'élection du jeune duc de Guise. Comme tous ses confrères, à l'exception de trois ou quatre, il mafjnifia ce choix, qu'il déclara « divin et miraculeux. » C'était un nouveau et cher bergerut David, qui venait sauver la chrétienté. Les Judas seuls ne se ralliaient pas à son drapeau. — Ces déclamations faisaient illusion aux auditeurs, « Vous êtes une poingnée de gens sanguinaires, disait le président Le Maistre à Aubry ; ce sont vos sermons qui empêchent le repos du peuple. »
Le Maistre eut pu en dire autant à Boucher (1). En toute occasion le curé de Saint-Benoît était à la tête des factieux. Feria lui avait promis la place d'aumônier du nouveau roi, si le duc de Guise était élu. On conçoit l'ardeur de Boucher ; il se multiplia dans toutes les chaires, et il eût pu répéter le mot familier d'Olivier Jlaillard : Nec habeo 7iisi linguam.
Le mariage de l'Infante et du fils du martyr de Blois était, selon lui, le vœu de tous les honnêtes gens, l'unique moyen de sauver la France. Ceux du Parlement qui avaient maintenu la loi saîique étaient dt's r/^^s; ceux du Conseil qui ne voyaient dans cette alliance qn idées de prédicateurs étaient des sots. Boucher ajoutait avec une imperturbable assurance qu'avant quinze jours le (jra}2dcoui) seroit frappé.
Le curé de Saint-Benoit ne se fit pas défaut non plus d'attaquer tout ce qui pouvait entraver l'élection du duc de Guise. La conversion du Béarnais, ce passeport, comme il l'appelait, l'inquiétait peu jusque-là; c'étaient surtout les obstacles intérieurs qui l'irritaient, les Politiques et xAIayenne.
« Il faut changer d'officiers et de justice, disait-il. Ce sont
(1) Lestoile, Journal de Henri IV, p. 142 B, 143, 144 A, 146, 148 A. 168 A, 169 B.
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(1rs Iraistrrs; c/cst I a^nraii (iiii voit 1(î loup a Iravrrs les Contins (1(5 la \H)vU' v\ i\m oiivn'. J(^ ne parle pas dr la ladrcrir (Ir (Mîux dr la CiOiilV'rrncc; v\W ne Sf [)Ont giif'Tir (|iio (Kir la poinrhî. LcsPolilhiiicsonl «•li^ dcniandcrla paix h.MaycfirK!. (i'cst honte h lui de ne pas faire pendre ces coquins plus couards (|ue poulies. Il sufliroil de vinj^l-cinq deTlnion pour donner la chasse à trois ou ([uatre cents. »
Ces haran^aies incendiaires effrayaient le faihh! et indfUis Mayenne, (|ni n'osait les rd[)rinier. Roucliei" poussa Tinsolence jusiprà Patlacpier en sa propre |)rt5senee, en prcisence de madame de Nemours, sa mi'^re, jusqu'à dire eiifm : « Ceux qui nous gouvernent ont beaucoup de chair et peu d'esprit. » (Vi'Mail une j;rossiere plaisanterie contre l'olnisilc^ du lieul(înant p:(Mi(^ral. Miyenne morli(i(î sortit de l\^f(lise en fun'ur, protestant (pi'il saurait se passer dos prédicateurs, et « qu'il leur monstreroit, ce (jue jmssihle ils craignoient le plus, qu'il n'avoit jamais été traistir à sa patrie. » Boucher se moqua de ces menaces, et, pour montrer (pril savait les braver, il alla trois jours après trouver Mayenne, et il eut l'audace de lui demander un roi, un roi au nom du clergé, qui, ajoutat-il, a jeté son dévolu sur voire neveu M. de Guise. Piqué dans oon amoui'-propre, blessé dans ses prétentions, le lieutenant général se contint i)Ourtant et se borna à répondre aux rodomontades de Boucher : « Si un autre que vous eut fait cette requeste, j'eusse bien sceu ce qu'il lui falloit f.iire. »
Il parait d'ailleurs que le curé de Saint-Benoit avait soulevé Tanimosité de plusieurs corporations. Les bouchers surtout lui en voulaient et raccusaient de prolonger les troubles et de les empocher de vendre. C'était une congrégation puissante. Cet état était exclusivement exercé, à Paris, par un certain nombre de familles unies entre elles, et qui transmettaient leurs étaux du Parvis-Notre-Dame, puis du Chàteleî, comme un héritage à leurs descendants. Suffisamment reconnus, les bouchers n'avaient pas fait, sous Louis IX, enregistrer leurs statuts par Boileau et ne s'étaient pas mis sous
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la dépendance de la prévôté. Au milieu de la république des corporations, ils formaient donc une espèce de nipublique à part, se f^ouvernanl elle-même d'après des coutumes traditionnelles non écrites et faisant juger ses différends par un chef de son choix (1).
On sait Tomnipotcnce que les bouchers avaient conquise dans la querelle des Armagnacs et des Bourguignons; on sait Tappui qu'ils avaient prêté aux doctrines régicides de Jean Petit. Ces traditions s'étaient perpétuées. Les descendants des bouchers de 1411, les Saint-Yon et les Legoix reprirent, dans la Ligue, le rôle influent de leurs pères. Eh bien, ces représentanfs d'une démagogie brutale trouvaient que le curé de Saint-Benoît allait trop loin.
Le prédicateur reçut des menaces de mort de leur part ; il ne s'en effraya pas, et se mit h attaquer en chaire toute la corporation avec beaucoup d'humeur et de mépris : « Ils ne vendent point leur chair assez à leur gré, s'écriait-il, ce sont tous des Politiques. » L'orateur des Seize, on le voit, en était réduit à dédaigner la popularité; or la popularité, c'était le principe même de la Ligue; il y a donc transformation, et une solution est imminente.
Mais pourquoi recueillir, glaner ces textes épars ? Laissons le Béarnais se convertir , et bientôt nous retrouverons les doctrines de Jean Boucher développées dans leur unité, et se produisant dans un gros livre qui résume ses théories et qui met en lumière ses intérêts et ses passions.
Les conseils de Biron et de Sully, les instructions des curés et aussi l'insistance de Gabrielle d'Eslrées avaient décidé Henri IV h se convertir ouvertement. Les conversations théologiques qu'il eut avec Du Perron effacèrent ses derniers scrupules. Du Perron avait une éloquence tout à fait persuasive; on sait que, sous Henri III, il avait un jour prouvé
(1) V. le Livre des Métiers d'Élienne Boileau, pubL par M. Depping. 1837, in-40, intr., p. Ivj.
CIIAPITHi: III, .^ VI.
rftxislrnce de l)iru avec, chaleur cl rniralncrnciil, et qu'il striait oll'crt à prouver le leiideinain le contraire avec autant de sii(!C<''s. L'amer (iiiy I*alin s'est m{)(\\\r (ks (irands discoun (|iie Du Perron faisail aux dames, et il nous l'a monln* hur déclamaiil des iioinr'jies a sur l'tHre nï<''iaphysi(|uc elle principe de rindividiiation. n ,]() ne s«'us si ce fut là le lan^'a(;e que riiahile lh(''olot,nen tint à Henri IV; ce ([u'il y a de sur, c'est (|ue ce fui lui (|iii l(Mlt5cida à fixer le jour (l(; l'abjuration. Outre plusicMirs (H(^(|ues (jui assistèrent !i cett(; solennité, outre frère Olivier Hi'iin^a'r, dominicain et prc^dicateur ordinaire du roi, on y dislin^nia Ciliauveau, ancien cun'' de Siiint- (l(M'vais, Henoist et Cliavaj2:nac. Quand Henri IV prêta serment sur l'Kvangile, ce furent Guincestre et Morcnne (fui se tinrent à ses côtés (1).
(l) ProccS'Verbal dr l'nhjKralitm, ap. D.injoii, s«t. I, l. Mil, [). ti43 »'l suiv. — Cf. Mnn. </«• la Liyur, l. V, [^. 38.*i; cl l^'sloilo, Journal de Hrtiri l\\ \K KiG B.