A PARIS
Lettres de Benoisl et de Morenne adressées de Saint- Denis à leurs paroissiens. — Sermons de la simulée conversion de Henri de Bourbon, par Jean Bouclier. — Analyse détaillée de cet ouvrage. — Mélange des idées démocratiques et sacerdotales. — Caractère littéraire de ces sermons. — Mot de Henri IV sur Boucher.
L'abjuration de Henri IV eut le plus grand retentissement. Le Légat fit en vain protester en chaire, et eut beau demander qu'on attendit la décision du pape (1); le coup était porté. Le seul principe vital de la Ligue une fois accepté par l'adversaire de la Ligue, l'Union n'avait qu'à se. dissoudre. L'esprit insurrectionnel , fortifié des intrigues espagnoles , de quelques ambitions particulières et d'un reste d'entêtement fanatique, la firent seuls durer.
Benoist et Morenne écrivirent et datèrent de la cour de Henri IV plusieurs épîtres, qui furent répandues à profusion dans Paris, et qui « eurent beaucoup de force à persuader le peuple (2). » On les peut voir dans les Mémoires de la Ligue (3). Celles de Morenne respirent une véritable chaleur chrétienne, un sage esprit patriotique. Le curé deSaint-Méry ne (latte pas les Parisiens : « G'estoit, leur dit-il, peine perdue
(1) Lestoile, ibid., p. 162 A.
(2) Dial. du Maheuslre, ap. Ménipp., t. III, p. 502.
(3) Voir t. V, p. 424 et 443, et t. VI, p. 31. — Cf. le P. Lelong, n» 19,470, 95, 96, 530.
r.iiApnnK IV, S I. î^
(l(î vous pn^cJicr \):\rcv. (|u'avi(7 ries orrillos fit m vouWn fin- Irndn», dfis yriiv rt refusiez (l(^ disccrfUT les choses. Vosln* l'urrur resseiiihloil nlle du ser|MMil, nomnir^ineiil de l'aspic houchaul l'oirilh; encoiilnî le chaut du saK^^'îichauteur. t> (:«^s lettres m parlaient (|ue iW, paix, craceomniodeiïient, de conciliation. Mlles cxerct'renl la plus salutaire iniluence.
Les Seize et leurs suppôts r\(\ s(i laissfîrent [)as, toutefois, ahattn* par ce nouveau et fatal contn^temps. Les currys ressemèrent leur assoeial ion el inirenl^en jeu toutnleurvi^^nlancc pour ne pas laisser péncîtrer dans hMirs i)aroisses ces idées de inodt^ration el de triH'e. Les chaires devinrent plus encore peut-(Mre qu'elles ne l'avaient (^té jusque-là, une tribune politique, une ar^ne pour les passions.
Jean Boucher montra l'exemple. Du 1"' au 9 août l.'>0:i, il s'empara, en l'absence do Moreiine, de la chaire de Saint- Méry, et, durant neuf jours, il récita neuf sermons aux(iuel il attachait la plus j;ran(le importance. Lestoile dit, il est vrai, à ce propos, qu'il n'était « qu'un oison préchant des oisons (i), » mais c'est là une injure de Politique. Boucher fit imprimer ces harangues (2) avec le plus grand soin, afin d'étayer la Ligue qui menaçait ruine ; el, dans la persistance de son entêtement, il les publia de nouveau à Douai quelques mois plus tard, quand Henri IV eut décidément triomphé (3).
(1) Lestoile, Journ. de fleuri IV, p. 168 A, 169 B.
(2) La dédicace au cardinal de Plaisance est datée du le»- mars 1594. Ainsi les sermons de Boucher, dont l'impression demanda plusieurs mois, ne furent publiés que vingt jours avant l'entrée de Henri IV à Paris. Je les place ici à leur vraie date, c'est-à-dire à l'époque précise où ils ont été prêches.
(3) Joannes Bucerus IX longas conciones ad Mederici fanum habuit de simulata Henrici Borbonii Benearni principis ad ecclesiam reconciliatione et irrita absolutione, quas, anno proximo, kalendis martiis, cardinali Placentino inscriptas ac typis in urbe excusas, postea cum ab ea exularet, Duaci in Atrebatibus recudendas curavit, furore nondum persecutam rerum conversionem aut locornm ac temporis inter capedinem domito. (Thuan. Hist., 1. CVII, g 10; t. V, p. î296.) — Cf. le P. Lelong, no 19,491, et les Mém. de d'Artigny, 1749, in- 12, t. I, p. 465.
260 LES PREDICATEUnS DE l\ LKiLE.
Les Sermons de la simulée conversion (1), qui sont fort recherchés des bibhophiles (2), donnent pour ainsi dire le dernier mol de la Ligue; ils en résument les idées et les opinions. On ne peut objecter ici que les historiens exagèrent, que les contemporains prêtent aux orateurs un langage plus violent que celui qu'ils ont véritablement parlé. Le manifeste est étendu, authentique, avoué, incontestable. La Faculté de théologie, dans son curieux priviléfie, en a loué officiellement rérudilion, la saine doctrine, la gravité; elle a déclaré que Boucher avait su admirablement raffermir la foi chancelante, et arracher le masque aux faux catholiques, aux Politiques impies (3). La doctrine professée par Boucher est donc acceptée par la Ligue, est donc la doctrine même de la Ligue.
On trouvera sans doute qu'il importe de citer, qu'il importe d'examiner avec quelques détails un monument peu commun, peu connu au fond, et dont on n'a extrait jusqu'ici que quelques phrases mutilées et prises au hasard. Je ne m'attache qu'aux points principaux. Après les personnalités viendront les principes, après l'attaque la théorie, après les faits le droit.
Boucher, dans ses sermons, prend pour texte les mots de l'Évangile : Attendite a falsis prophetis, et il part de là pour s'efforcer de prouver que l'hypocrisie a été le seul mobile de la conduite du Béarnais, et pour rétablir la vérité compromise.
Le curé de Saint-Benoît parle d'abord de lui ; il fait le
(1) Sermons de la siimtlée conversion et nullité de l'absolution de Henri de Bourbon, Paris, Chaudière, 1594, in-8». {Bibl. du Roi, L, 1528, 1.) Je me sers de la réimpression de Douai, jouxte la copie, 1594, in-8o. (Bibl. de l'Arsenal, T, 6,043 bis.)
(1) « L'édit. originale des sermons de Boucher est plus beUe et infiniment plus rare que la réimpression de Douai. » (Renouard, Cat. de la Bibl. d'uu amateur, 1819, in-8o, t. IV, p. 138.)
(3) Voici le passage même du privilège : « ... Quœ, praeterquam quod graves et erudit» sunt ac sanam doctrinam continent, larvalum catholicismum, impium politicismum acute retegunt, nutantemque hoc infelici seculo multorum catholicorum fidem mirifice confirmant... »
CHAPITHK IV, S I- 287
modesto, cl s'oxciisn sur son peu de suffigatire. Ce n*csl pa» pour briller (|u'il nicl ;iu jour son ;;ros volurni»; r'fsi [Kjur servir sa cause, c'est « pour lever les iinpastiires di ^ extraits qu'on a fait courir de cr qu'il auroil dit en public. » Sans doute celte publication est bien tardive, mais « des distrao lions tant publi(|ues qu(î particulières et son peu de santé en ont bien aleiity le pas. n
Houcher promet beaucoup h ses lecteurs; s;i façou d'entrer dans un sujet est cavalière et vive. Il entasse les images, les rappnu^liements, les mots familiers, et, dans un style bigarn» ;\ la m.niière d(^ d'Aubij;né, il s'écrie, avec une certaine outrecuidance : « Knfonçons oullre cestc monstre d\'il)solulion; voyons si c'est rien ([ui ait vie, ou bien si c'est (juelque plianlosme ou espouvenlail de cliennevière, quelque eflij^ie de représentation, pour faire peur aux petits oyseaux, quelque faux visaifî^e h moumon, (piehiue poupée à petits enfants, ou quelipie habit de fripperie pour jouer rAI)solution sur le théâtre de S. Denys, comme jadis la Passion tant à Paris qu'ailleurs en France (cause d'une partie de noz mau\ pour l'irrévérence y commise), ou comme les huguenots ont fait la tragédie du Franc- Arbitre et fait des farces de la Messe? Voyons ! et s'il n'y a vie ni sentiments, ne craignons d'en faire anatomie , d'y mettre bien avant le Cousteau... AJns seulement bouchons le nez à ce que la puanteur ne nous offense;... en matière de gens capiteux et variables en leurs discours, il convient fermer tous les trous, occuper toutes les avenues, à ce qu'ils ne puissent eschapper (1). »
Avant d'établir l'hypocrisie et la nullité de la conversion du Béarnais, Boucher trace longuement, et à bien des reprises , un portrait sanglant de Henri IV. On dirait qu'il s'agit de Caligula ou de Néron. C'est « un hérétique, un relaps, un sacrilège, un brusleur d'églises, un corrupteur de nonains, un massacreur de religieux et de prestres, un qui
(1) Pag. 2t>7, 228.
268 LES PHEDICATEIRS DE LA LUiLE.
n'a fait en la vie autre chose que faire la guerre à l'Église, espandre le sang dos catholiques, avoir matière d'excommunication... un enfin qui de tout temps s'est rebellé contre la patrie, a commis actes de félonie, introduit les ennemis, violé toutes les loix divines et humaines (1). » Voilà le ton général de Boucher. On conçoit ce que doit être le détail. « Quel fleuve de Léthé, quelle oul)liance, dit-il , seroient possibles pour les mœurs de ce satyre (2), pour des crimes avérés et en telle multitude que c'est horreur de les dire (3). » Henri IV, selon lui, n'a aucune qualité : « Il est grand moqueur, grand paillard, grand avare (4). » On vante, il est vrai, sa gaieté; mais ce naturel raïllavd n*est-il pas le propre des impies, le propre de Rabelais, de Henri Estienne et de ceux de leur confrérie (o) ? Boucher n'accorde qu'un seul point, c'est que le Béarnais est « soldat et grand guerrier (6). » Aussi le prédicateur, s'il ne désire pas la damnation d'un pareil monstre, désire-t-il au moins le voir périr d'une manière violente : « Que nous profite que le Béarnais meure, je dy meure éternellement (7). )) Au besoin, Boucher eût volontiers laissé la couronne céleste à Henri IV; il en fait bon marché; c'est du sceptre de France qu'il veut surtout le priver. Il l'avoue crûment : « Si ccste pillule semble trop dure d'estre despouillé du royaume, qu'il juge combien plus elle luy doit estre d'estre despouillé de celuy du ciel : comme de sauver tous les deux ce luy est chose impossible (8). » Le prêtre, au fond, serait indulgent; le sectaire est inflexible.
(1) Pag. 231.
(2) Sur les « mœurs corrompus et perveniz du personnaige en toute espèce d'ordure, « on peut voir particulièrement les pag. 141, 218, 531. GabrieUe d'Estrées y est attaquée nommément.
(3) Pag. 232, 311.
(4) Pag. lio.
(5) Pag. 143, 144.
(6) Pag. 589.
(7) Pag. 129.
(8) Pag. 583.
CIIAPITIIK IV, § 1. 9t9
Mais rahjiiraliod ain<*liore Ws cliaiicrs de Hriiri IV. Aussi Bouclior ii(' la |)eiit-il adiiieUre. « Si on l<; dicl absous entre les dents, on le dict roy à pleine houelie (i), » s^écrie le pnH^heur, et c'est l;i ce qui le ttclie. Il proteste contre cet acheminement an trAniî par la conversion. « C'est faire tort à la grAce de rivspril-Saint, (|ue de la faire si am^re qu'(.'lle ne se puisse avaler (juavec le sucre d'un royaume (^2). »
Ainsi toutes les armes sont bomies à Bouclier, même la plaisanterie et le sarcasme, mO.me les fmesses d'érudit. Il nie la réalité, la sincérité de cette conversion, qui n'est qu'une na%arde, et il ajoute : « Nous aimons mieux estre nkiux que nominaux; voilà tout (3). » Ce ton vif, pénétrant, familier, revient souvent . « On Fa vu, dit-il encore, en une mesme heure huj:;uenot, et en la mesme calholiqu(M et puis le voilà à la messe I et sonne le tabourin ! vive le roy (4) ! » Ne senton pas que c'est là un contemporain ^Tossier, mais enfin un contemporain reconnaissabie de la Ménippéel Le style ne manque pas d'une certaine allure hardie et abonde en termes l'apides, en images vult^aires et mordantes.
La cérémonie de l'abjuration de Henri IV avait été simple et grave. Boucher en déligure le récit et la rapporte en un langage qui devait faire impression sur le peuple : ^( Quelle cendre? quelle haire? quels jeûnes? quelles larmes? quels soupirs? quelle nudité de pieds? quels frappements de poitrine ? quel visage baissé ? quelle humilité de prières ? quelle prostration par terre en signe de pénitence ? Les gens de guerre embastonnés, les fifres, les tambours sonnants, Tartillerie et escopetterie, les trompettes et clairons, la grande suite des gentilshommes, les damoiselles parées; la délicatesse du pénitent, appuyé sur le col d'un mignon, pour le grand chemin qu'il y avoit à faire, en\iron cinquante pas,
(1) Pag. 227.
(2) Pag. 200.
(3) Pag. 189, 330.
(4) Pag. 183.
270 LES PKi:niCATErRs de l\ ligue.
depuis la porte de l'abbaye jusqu'à la porte deTéglise; la risée qu'il fit, regardant en hault, avec un bouffon qui estoit à la fenestre : — « En veux-tu pas estre ?» — Le ders, Tappuy, les oreillers, les tapis semez de fleurs-de-lys, Tadoration faicte par les prélats à celuy qui se doibt submettre et humilier devant eux, sont les traicts de ceste pénitence (1). »
l^a sœur de Henri IV était huguenote. Boucher se rejette là-dessus, et, h ce propos encore, il accumule ces métaphores caractéristiques qui frappaient Tesprit du vulgaire : « Pourquoy la poison près de luy ? Qui vint jamais dire que qui hait le brouillas ne lui ferme la fenestre ? que qui craint les volleurs leur ouvre sa porte? Seroit-il bien jà tant confirmé que de pouvoir marcher sur les charbons ardents sans se brûler la plante ? que la chandelle nouvellement esteinte ne se peust rallumer au feu, tant proche en peust-il estre (2) ? »
Henri IV, on le suppose, cet hypocrite Henri IV, « qui faisoit le lion en France et le regnard à Rome (3), » n'est pas seul sacrifié dans le volume de Boucher. Tous les adhérents du Béarnais sont tour à tour calomniés. Le prédicateur soutient cette thèse, qu'il est impossible d'être royaliste et en même temps honnête homme; il applique ce principe aux personnes. Qui appuie le nouveau converti, au parlement, entre les évêques, à la Sorbonne, dans le peuple (4) ?
Qui parmi les magistrats ? « quelque larron de finances, quelque roseau à tous vents, quelque bon valet à vendre. »
Qui parmi les évêques? « ceux qui sont connus par leur vie épicurienne des ignorants qui boivent comme templiers en leurs cruels et desmesurez voirres, qui ont pour gosser à leur table les reliques de Rabelais, et dont le plus
(1) Pag. 538, 539.
(-2) Pag. 199.
(3) Pag. 574.
,*) Pag 117 à 120.
ciiAiMTiu: IV, Si. 271
beau moslier est de danser et enlrelenir les dames, de dc^baucher les inaru^es,ccux cnlin qui oui à peiiKr vu l.i poinrle des clochers de leur dioc('ses, et ne disent messe ni ina-
tyne. »
Qui parmi les docleurs, parmi les cun's sortis pour Palier conviîrlir? a le rehul et ordure de Paris, des mi^mons aposlals, joueurs de cartes, recofrnu/ concubinaires, des (écrivains bi'ouilhspapiers, vi(Mi\ fondateurs d'iH'nîsie, papes par l'antaisie (1). »
Qui enlin |)arini K; peuple? «(jucliiue blasphémateur, quelque mi^iiarde tardée ou folle (1(î renom i|ui aura couru à ceste danse. »
Telle est Fimpartialilé ih Boucher, et il ajoute : <c Toutes les mauvaises humeurs se sont rangties à ceste apostume. Voilà les saints personnaj!;es ([ui de si longtemps ont crié, hué, tonné, musé, brigué, couru, trotté, posté, sauté, ploré, gémi et souspiré après ceste saincte journée. » C'est bien la le langage aveugle de la passion politi(iue. La parole de Boucher n'a rien perdu de son entraînement et de sa fougue en passant dans un livre, en révélant une forme durable. C'est encore la déclamation abondante, furieuse, ironique, sauvage, d'un tribun aux abois qui risque la destinée de sa faction, sa propre destinée, dans un dernier effort. On voit que des intérêts personnels sont là engagés, on voit que pour Boucluer il s'agit du triomphe ou de l'exil.
Si les ennemis de l'Union sont accablés par le prédicateur de malédictions impitoyables, il est facile de de\iner en revanche combien il doit louer la Ligue ; combien, pour augmenter Tautorité de son enseignement, il doit justifier le principe de l'insurrection et légitimer le pouvoir des Seize, qu'il déclare à l'avance canonbé : « Au péril, dit-il, le sang
(1) Pour comprendre ces derniers traits il faut se rappeler que René Benoît, surnommé le Pape des Halles, et qui a laissé un nombre énorme de mauvais livres de controverse, avait publié une Bible suspecte d'hérésie.
272 LES PRKDICATEimS DE LA LIGUE.
se retire auprès du cœur, elles bons chresliens à la Ligue... Ce que la Ligue pense, dict, faict, respire, n*est autre chose que TKglise (1). »
l'Église donc identifiée avec la Ligue, la tradition chrétienne se résumant dans la démagogie de quelques factieux vendus h l'étranger, l'œuvre de seize cents ans de luîtes et de triomphes venant aboutir à une révolte d'orthodoxie contre un roi converti à l'orthodoxie, voilà la théorie de Boucher.
Selon lui, la paix est impie ; l'Église ne peut vivre que par la guerre, que par une guerre sanglante. Quant à la liberté de conscience, Boucher la nie et la repousse. A la veille de redit de Nantes, il voudrait Tinquisilion. Ce principe absolu d'intolérance contraste singulièrement avec le thème de la souveraineté populaire que nous lui verrons développer tout h l'heure.
Il ne nomme pas la Saint-Barthélémy, mais il la loue implicitement : « Quand les hérétiques, dit-il, ont eu les ongles rognez, ils on eut ceste coustume de faire autant les doux et les chiens couchants, qu'auparavant ils faisoient les tygres, les lyons et les chevaux eschapez (2). » Boucher, ailleurs, formule plus clairement sa pensée par ces mots : « La contrainte est égale en l'une et l'aultre sorte de mal, tant pour la foy que pour les mœurs, pour y avoir pareille obligation et y estre les hommes égallement tenuz (3). » Singulière préoccupation d'un factieux, qui nie la hberté dans l'ordre religieux, dans l'ordre individuel, et qui va proclamer la hberté illimitée dans l'ordre politique. Singulière doctrine, qui enchaîne l'homme et accorde tout au citoyen, qui viole le sanctuaire de la conscience au nom de Dieu et n'ose pas y pénétrer au nom de la société.
On a vu ce que Boucher attaque; on va voir maintenant
(1) Pag. 89, 571.
(2) Pag. 26.
(3jPag. 213.
r.llAPITHK. IV, S »• ^'
sur r|UOllcs hases il vnil MilWv, et à (|uoi, dans la pralKjuc, dans le fait mt'uu) dr la Li^dic, Inndciil et aboulissenl ses
Wouchcv (îsl (lu parti dr Pliilip|M! II, cl il s'en flatte, c Ce prince, dit-il, connnr nn autre Ahrahani, a sacrifie son propre siui^' |M)ur nous donner un roy en France, roy masie et naturel IVançois, un roy agréable ii la France... (on voit qu'il s'agit du jeune due de Guise) pour assembler encore une lois Sateplilhah et Sephrad ensemble, c'est-ii-dire la France et rEspagne... Il faut honorer plus un prince étranger catholique ([u'un prince naturel hérétique (1). » Puis viennent les déclamations contre ceux (jui osent ne pas applaudir à la conduite de Philippe II, contre ceux qui ont l'audace de le traiter de dcmji'Maurc et de dcmu-Sarroziny épithètes vaincs, dont se soucie fort peu Boucher, « ne regardant ces messieurs, dit-il, combien, en pensant blasmer l'Espagne, ils l'honorent, puisqu'estre catholi(iue, soutenir un siège admirable, se dévouer, cela est estre Espagnol, cl puisque pour n'estre Espagnol, il faut estre parjure, perfide, excommunié (2). » Le sermonnaire ajoute même : « Comment le François Espagnol, puisque l'Espagnol est François. » Tel est le sentiment national des Seize.
Boucher, dans ses Sermons de la simulée co7ivevsion, appuie ouvertement la candidature du jeune duc de Guise, sous prétexte « qu'il faut un roy vrayment calholicque et d'une maison catholicque, y> un roi dont le trône soit cimenté par ralUance du plus (jvand roij de la chrestienté, Phihppell (3). A en croire la bonhomie affectée du prêcheur, on s'imaginerait qu'il n'entrait pas la moindre vue politique dans les plans du successeur de Charles-Quint, et qu'il ne voulait, par sa conduite à l'égard de la France, que le seul bien, que le seul repos de la chrétienté. Lui, de l'ambition ! 3Liisil n'y a jamais
(1) Pag. 600,474.
(it) Pag. 617.
(3 Pag. o'±
27 i LES PKÉDICATEURS DELA LIGUK.
songé ; les gens de la Mthiippée sont des calomniateurs avec Imv catludicun. Boucher s'apitoie sur le sort du monarque méconnu et sur celui des bons ligueurs ses confrères : « On nous dit Espagnols, s'écrie-t-il, eh bien, je demande en quel sens ils le veulent prendre, pour TesUit ou pour le secours? cai*, pour Testât, il ne peut estre, n'ayant eu ce puissant roy jamais envie à cet estât. Une couronne sans plus luy est promise, qui est la couronne immortelle, pour le comble de sa grandeur (1). » Voilà bien des mensonges impudemment accumulés en quelques lignes.
Qu'est-ce que cette alUance de Philippe II prônée par Boucher ? c'est le mariage du jeune duc de Guise avec la vieille Infante ? Qu'est-ce que « ce roy tout entier catholicque et non à demy, ce catholicque loyal et non retourné, qui soit frappé au bon coing et qui soit de bon aloy ? » Qu'est-ce que ce roi enlin, « catholicque marqué et non remarqué, et cathohcque non reforgé (2) ? » Qu'est-ce, en un mot, sinon le dernier recours du parti espagnol aux abois, le prête-nom de Philippe II, la ressource suprême d'une ambition déçue, qui s'est vue rejetée d'un trône, et qui veut y placer, en attendant les événements, un faible instrument, une sorte de gouverneur provisoire. Ce n'est pas le jeune duc de Guise que soutient au fond Boucher, c'est Phihppe II déguisé. La mauvaise humeur qu'il montre contre ceux qui ont crié si haut pour la loi salique en est la preuve manifeste, incontestable. Le mariage de l'Infante n'est pour Boucher qu'un pis-aller auquel il se résigne par nécessité. Qu'on parle de la coutume reçue en France d'exclure les femmes du trône, le prédicateur en fait bon marché : « La loi fondamentale d'un estât, dit-il en propres termes, est de n'avoir qu'une religion, la cathohcque, et de régler tout à ce niveau, fût-ce niesme la loi salique (3) . » Cela veut dire, en termes clairs, que les États auraient du appeler au trône
(1) Pag. 599.
(2) Pag. 576.
(3) Pag. 584, 595.
niiAPirm: iv, j^ i. 415
riiifaiilc IsaUollo. Telle est la polilKjiic jjraUqiii; de Itou. \
Sa |)olili(|iie ^i^nt^raie, oiè l'a déjà vu <lau.s le br Ahiiuufiimr Hrurui hrlii, n'est aulriî chose (jue l'alliaîice lii/arre de ladéinoeralie el delà tln'H)cralic, l'uiiiuiide la viedie supréuiali(î [Kipale du iniiven Aj^e avee la souverainelé jKjpulaire des calvinisles.
C'est dans les l^Uds-CàK^raux, élus par le peuple, que n5-. side, selon Honcher, le pouvoir suprùme et délinitii. Ijl monarchie est leur œuvre : « Les Ksl^ils ont le roy eu jurisdiction directe de leur authorilt^, souveraine et puissance nalurelle... Ce sont eux en qui, nalurellenient et ori^çinairement, rfeide la puissance et majesté puhlictiue qui laict etestiihlit Ic^ roys qui sont par le droiet des gens et non de droia divin et de nature (1). »
Les textes formels ne mam|uent pas ; je lis quelques pages plus loin : « La puissiince de lier el de délier demeure aux peuples et Eslats qui sont éternellement gardes de souveraineté, juges des seei)tres et royaumes, pour en eslre l'origine et la source ; comme ceux (lui ont faict les roys, non par nécessité ou conti'ainte, mais par leurlVanciie volonté, estant en eux de choisir de plusieurs sortes de gouvernement celuy qui leur est le plus utile. Et si bien tel est surtout et le plus ordinairement celuy de monarchie (comme aussi nous ladvouons pour ce que la vérité est telle), ne laisse pourtant ceste libellé de demeurer es peuples pour choisir de leur plein gré ceste forme de gouvernement, mesme pour destituer et changer les roys selon que le cas y eschet ; estant en tout véintable que c'est des peuples que sont les roys et non des roys les peuples, veu que le peuple est la base sur laquelle le roy pose (2). »
On conçoit, après cela, que Boucher se récrie contre les partisans du droit divin, qu'il qualifie de ^ certains discoureurs qui nous veulent mettre les roys par dessus les Estais,
(1) Pag. 263, 249.
(2) Pag. 250.
comme venant immédiatement de Dieu et n'ayant à satisfaire que Dieu, voire comme estant Dieux en terre et par dessus toute loy, trop plus que Jésus-Christ qui s'est submis à la loy... regrattans les vieilles fripperies de Guillaume Occam et autres telles ressources de bourbier, redites et inepties (1)... »
Quant au droit d'hérédité, dont on fait tant de discours, Boucher en i)arle à peine ; c'est la moindre des questions. (( Pourquoy, depuis Charlemagne, n'a-t-on receu à la couronne quelques-uns des Mérovingiens, sinon pour ce que le droit acquis une fois par jugement de TÉglise et des Estats à un autre ne retournoit aux précédents? Et pourquoy n'a esté depuis Hugues Capet reprise la souche de Charlemagne, sinon pour la mesme raison (2) ? » Ainsi il n'y a pour Boucher d'autre droit que celui qui résulte de l'élection. Aucun prestige n'entoure plus la monarchie ; le roi est l'égal du dernier de ses sujets : « Il n'y a rien de moins en l'âme du moindre de tout ce peuple qu'en celle du plus grand monarque (3). »
Voilà les doctrines par lesquelles la Ligue touche à l'avenir et prélude à 89; voici maintenant par oîi elle tient au passé : « La puissance de l'Église et du sainct père, dit Boucher, s'estend au moins indirectement sur le temporel, en ce que, ces deux estant connexes pour la composition d'un total, il faut nécessairement que, pour estre de natures iné gales en perfection, comme aussi de fins et actions inégales, il y ait subordination et que Tun dépende de l'autre, de mesme qu'il se voit un total de l'homme composé d'esprit et de corps (4). »
(J) Pag. 25!2. Occam avait défendu les droits de Philippe-Ie-Bei et du Louis de Bavière contre Boniface VIII et Jean XXII. (Tennemann, Man.,, tr. Ir., t. I, p. 383. — Cf. Cousin, H Ut. de la Phil. au xviiP siècle, cours de 1829, t. I, p. 33(3.)
(2) Pag. 584.
(3) Pag. 129.
(4) Pag. 205.
CHAPITHi: IV, § I.
Dans les Sentions ih' la simuli^e conversion, Bouclier ne (Il donc que d(5vclo|)pcr, à VmU'. d'uin; ili(Hori«|Uc (Icurii?, les principes qu'il avait ('•lahlis par la scliolasli(iuc la plus aride dans le Dejusta Abdicatinne,
Son style est un style de transition. Sa phrase est longue, savante, pi^rio(li(|n(\ cliaiyiM» d'incises et de retours, nV'vitant l)as Texpression IVaiiclie, allrapant souvent l'expression pittoresque, à la manière du xvi'' siècle ; mais aussi elle est d(5jii |)leine d'iinaj^es prétentieuses, elle vise au bel esprit, comme dans l(\s liouK'lies de Godeau, comme au temps d(î l'Iiotel de Rambouillet. Bouclier procède volontiers par énumérationsel par apostrophes. Il y a chez lui im certain souflle abondanl, une certaine verve amère, une certaine plénitude verbeuse, qui devaient séduire les imaginations faciles de ce temps. Ces citations entremêlées de l'histoire profane et de la Bible, celte succession incohérente d'anecdotes, de plaisanteries, de périodes solennelles, et enfin, si l'on peut dire, ce cliquetis perpétuel de l'érudit et du rhéteur, n'étaient pas sans charme Ji une époque confuse qui n'avait même pas le pressentiment de ce goût sobre et sévère dont les écrivains de Louis XIV allaient trouver le secret.
De notre temps on a essayé de ix^habiliter l'historien Pierre Matthieu. On a retrouvé avec étonnement, dans ses livres, une splendeur de style, une capricieuse abondance d'images, une éblouissante couleur d'imagination qui ont séduit. Il a été déclaré que Pierre Matthieu ne méritait point le légitime oubli qui couvre ses œuvres. Le malheur est que Matthieu n'est pas un écrivain unique, isolé, original, sans antécédents, sans corrélations avec ses contemporains. II appartenait tout simplement à une école qui a régné de son temps et dont il n'a été ni le créateur ni le chef. Ces comparaisons bigarrées, cette incroyable accumulation de similitudes incohérentes, ces métaphores incessamment empruntées à la nature, et, si l'on peut dire, cette palette répandue au hasard sur la toile pour faire un tableau, tout cela, toute cette intempérance de
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lanjrage n'est pas le privilc^ge exclusif de Pierre Matthieu. A ce point de vue, Jean Bouclier serait un orateur éminent, il serait le précurseur d'un genre qui atteindra son apogée dans Pierre de Besse, dans Tévéque de Belley, dans Valladier, chez tous ces sermonnaires ambitieux que la parole de Bossue! fit oublier.
La publication des homélies de Boucher était digne de coïncider et coïncida effectivement avec celle du lUnifiuet (ht comte (l Arête, de Tavocat général Dorléans, auteur du Catholique anfilois et de tant d'autres libelles odieux. Par ces écrits, les représentants des Seize, je l'ai dit, voulaient « étayer la Ligue qui menaçoit ruine. » Ils n'y réussirent pas. La seule Réfection de Villeroy vers Henri IV suffit à paralyser l'influence des volumineux sermons du curé du Saint-Benoît.
Un jour, pendant que Boucher les prononçait, le roi s'était enquis de ce qui se disait dans les chaires. Le gentilhomme qu'il interrogeait à ce propos se mit à lui faire plusieurs récits des prédicateurs parisiens, « mais principalement d'un qui regardoit le crucifix d'un mauvais œil et si avoit toute la" presse de Paris et triomphoit d'en conter. — Ventre-saintgris ! s'écria le roi, c'est Boucher nostre maistre, le borgne (1). »
Ainsi le mépris avait frappé les orateurs des Seize auprès de ceux-là mêmes qu'ils attaquaient avec le plus de violence. Mais, à mesure que leur autorité diminuait, ils faisaient de nouvelles tentatives, exagéraient encore leurs* fureurs pour la ressaisir. Comme le dit un contemporain : « La Ligue desbanda alors tous ses arcs. Les prédicateurs se mirent à galopper le roy ouvertement, couvertement, à droicte, gauche, à tort, à travers, de jour, de nuict. »
Ce mouvement frénétique se communiqua aux provinces. Boucher ne s'était pas contenté de prononcer ses sermons, il les avait fait imprimer : le théologal de Poitiers imita le curé de Saint-Benoît.
(t) Lestoile, Journ. de Henri IV, p. 169 B
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