J:S PUÉDICATEIÎHS DE LA LK.UE
que Boucher ne faisait qu'l?if/ir^ct^mé'nL Le clergé a le droit, le privihige de donner le signal de l'insurrection et de déposer les rois : « Les cousteaux spirituel et matériel sont à TÉglise, et de son vouloir doivent estre desgainez pour la tuition de la l'oy et pour la punition des ennemys de la foy, principalement à cause d'hérésie, tyrannie, fainéantise et contemnement impénitent de la discipline chrestienne (1). »
Portliaise ne parle guère de la puissance du peuple, ni de la souveraineté des États, comme le faisait Boucher. C'est au prêtre, selon lui, qu'appartient le droit de paix et de guerre. L'Église a la suprématie sur tous ceux qui sont appelés à la couronne ; elle les examine, et la puissance des rois est illégitime lorsqu'elle n'a point reçu la sanction sacerdotale (2). « Quand le roy, dit Porthaise, est jugé hérétique, ou qu'il envaliistle patrimoine de l'Église, ou qu'il commet paillardise ou meurtre excessif, ou qu'il est parjure ou perfide ou manifeste tyran, sans vouloir se recognoistre et subir la pénitence enjoincte, il est justement exauthoré et dépouillé de tous biens, honneurs et dignitez (3). »
Gomme la plupart des théologiens qui s'étaient rangés à la foi politique de la Ligue, Porthaise résume ses doctrines par l'apologie du meurtre canonique. Non-seulement le zèle de la religion légitime à ses yeux la révolte contre l'autorité royale, mais l'assassinat. « La personne des rois, dit-il, est purement du droit des gens..., et pour ce subjecte aux contracts, usances et pratiques de la gente, comme nous en font foy la mutation des lignées Mérovinges, Carlovinges et Gapets en ce royaume (4). » La théorie mène vite aux faits en temps de révolution. Porthaise est bientôt conduit à l'apologie des régicides : c( Ils condamnent, s'écrie-t-il, le faict de frère Jacques Clément, comme s'il n'eust peu en quelque façon que ce soit
ciiAPititr. IV, § II. fli
vs\ro. licite : vu i\\un ils (•oiidamnml le Liicl de Khiid, Samson, Jiulilli, Jeliii <a les l'aicLs» CDiiseils et coinrn.iiMlrnientb Samuel, Klye et VAyziSe (i). » Cela veut dire (jile Cliûlel aura raison; cela ahsoiit à l'avanec Kavaillac. Li doctrine do ineurire p()lili(|ue persiste et ^arde ses formules.
Porlhaisi» n'admet même pas les représiiilles, les représailles li^^ales, juridiques. iJn des plus grands crimes qu'il reproche aultàu'iiais, c'est d'avoir fait pendre cl tirer àquatre chevaux, comme on la vu plus haut, Koheri (ihessé et Edme BoiH'^oin^ ["2). (ics deux exécutions sont pour le perfide sermonnaire un prétexte heureux de peindiv Henri IV comme un intolérant et sanguinaire inquisiteur. Ofi s,iit ce qu'il faut penser de ces mensonges (3).
I.e tht^ologal de Poitiers se ratla(*he ouvertement à la cause du jeune duc de Guise et de l'Intante; il se vante à'eslre lorrain. On voit pourtant qu'il n'accepte ce parti extrême que par dépit de ne plus voir de chances directes Ji la fille de Philippe II. Les regrets transpirent jusque dans ses protestations nationales. I/liypocrisie est évidente : « On m'accuseroit, ditil, d'estre espagnol, ce que je ne suis, car je cognois assez de princes et gentilshommes catholicques et françois pour commander en ce royaume quand il en sera l)esoin, sans introduire un prince espagnol ou alleman; ce qui ne se fera jamais de mon advis et consentement. » Voilà qui est très-bien jusqu'ici; mais Porthaise, par malheur, ne s'arrête pas là, et il ajoute : « Ce néantmoins je diray en franc arbitre que j'ayme mieux estre espagnol et serviteur de TÉglise romaine, que d'estre anglois, fauteur et compagnon de lapostéritéde l'héré-
(3) C'était, de la part des prédicateurs, un parti pris de transformer l'extrême clémence de Henri lY en une cruauté impitojable. Rose disait aussi : « Comment auriez-vous bien le cœur de recevoir ce tiran qui s'est plongé les bras jusques aux couldes dans le sang des catholicques et fait enterrer les prestres tout vifs. » ( V. Lestoile, Jonrn. de Henri IV, p. 117 B.^
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siarque Wiclef (1). » Ici le désappointement perce ; seulement Porthaisc est moins franc, moins explicite que Boucher. Faute de l'élection de l'Infante qu'il désirait, et contre laquelle il proteste maintenant, il se rejette sur un mariage avec le fils de Henri de Guise. Cela sent visiblement les doublons du duc de Feria. Philippe II, avec son infatigable activité diplomatique, avait organisé tout un système de corruption. Partout en France il avait des agents, des créatures, des soutiens.
La conclusion pratique de Porthaisc, c'est qu'il ne faut jamais ftûre, c'est « qu'on ne fera jamais alliance, ny trêve, ny paix avec les hérétiques (2) ; » jamais de paix avec le Béarnais, ce faux converti, qui suit les deux cultes et pratique une vraie poUjgamie de Turc.
Il y a, je l'ai dit, dans les sermons de Porthaisc toute une partie spéciale destinée aux habitants de Poitiers. Ce n'est pas la moins curieuse, car elle montre comment les prédicateurs flattaient les passions locales, les intérêts particuUers. Porthaisc édifie son auditoire sur l'espèce de blocus qu'il fallait subir, et il en fait un grand grief contre Henri IV. Tout se vend fort cher; les bourgeois sont ruinés. Mais le prédicateur s'aperçoit subitement que ces inconvénients qu'il signale pourraient bien favoriser le parti de la paix, et alors, sans souci de se contredire, il se hâte d'assurer à ceux qui récoutent qu'il y a cependant moyen de vivre : « Le vin n'a encore enchéry, s'écrie-t-il, et je sçay homme, la sepmaine passée, qui eust trois fort bons moutons pour cent sols (3). » Voilà les solides, les sérieux arguments de Porthaisc en faveur de la Ligue ; ce n'étaient assurément point ceux qui faisaient le moins d'effet.
Les protestations de désintéressement ne coûtent pas beaucoup au prêcheur, il en est prodigue : « Pour moy, dit-il, qui n'ay rien de propre, ains seulement pour me nourrir et don-
CHAIMTHK IV, § 11. Ml
ncraux pauvres; ji; iir leur demande laveur, ains HCuleOMIt les adjure de se souvenir que leur tyrannie nuisl plus aux pauvres et ix IVplisii qu'à niov quiauray lousiours, icy et ailleurs oii je pourray aller, de quoy vivre suffis;âninient (1). » (Vest \h du dévouement; |)ar malheur, Porthaisc n*est pas longtemps lopi(|ue; ear, (pidques pages plus loin (2), un des plus graves motifs ([u'il ait àalh'guer contre la sine^Srité de la conversion du Ht'arnais, c'est qu'on a fait payer, au nom du monaniue, 1:24 l'cus au diocèse de Poitiers; c'est surtout la taxe de ^2i)H écus (pie les agents du roi ont levée sur son abbaye de Fontaine-le Comte à cause de ses labeurs en prMicatioji.
Tel est le point de vue étroit de Porthaise. Comme écrivain, Pordiaise est loin d'avoir la verve amère, Tentrain pour ainsi dire furieux de Boucher. C'est un docteur aride, sec, méticuleux, sul)til; il dislingue, il divise, il argumente, il cite surtout, il tient à montrer qu'il Siiit sa Bible, qu*il sait le droit canonique. Versets, glose, décrétales, tout lui est bon; il emprunte à toutes les autorités, à Calvin qu'il injurie, à Bodin dont il signale les « faussetés, impiétés et Inepties (3), » aux poètes mêmes, à Dubartas, qu'il accuse avec colère d'être païen (i).
On se ferait d'ailleurs une fausse idée de la manière oratoire de Porthaise, si on le jugeait d'après son style froid, didactique, réservé. On a vu tout à l'heure la familiarité des détails auxquels descendait le prédicateur. Eh bien, la familiarité d'expression, qui a disparu dans le livre et qui est remplacée par la phrase aride et théologique, s'y joignait, sans
(4) B, p. 64 : « Il appoUe Dieu Neptune. » C'est le goût chrétien qui commence, et cependant la manière de Sannazar persistera durant des années. La mythologie sera citée bien longtemps encore à côté de l'Ecriture. Il faut attendre la renaissance chrétienne de Port-Royal et V Art poétique»
doute, dans rimprovisation; en chaire, Portliaise devait avoir ce ton de bateleur, qui le rattacherait, ainsi quePoncet, à Menot et Maillard.
Joseph Scaliger, éum all(i l'ouïr un jour à Poitiers, l'entendit (i(îl)iter de j;raiules périodes de bas-breton qu'il donnait à ses auditeurs pour de riiébreu. On raconte aussi de lui une apostrophe plus que plaisante sur la femme d'un médecin adultère. Gomme cette anecdote d'ana est peut-être apocryphe, je la laisse volontiers sur le compte du collecteur Daillé, auquel il suffit de renvoyer (1).
Il y a d'ailleurs assez à dire contre Porthaise, sans toucher à ses mœurs. Son apostasie fut honteuse, sa vénalité est évidente. « En niesme semaine, dit d'Aubigné, il estonna ses auditeurs d'un infâme changement (2). )> Il venait de traiter Henri IV de bâtard, et quelques jours après il le nommait le restaurateur de l'état, le noble présent du ciel (3). Les biographes indulgents ont atténué le cynisme de cette subite mutation. Moreri se contente dédire que Porthaise « ne tarda pas h abandonner la Ligue, » et dom Liron, déguisant encore mieux la vérité sous le vague de l'expression, se borne à cette phrase : « Le zèle^qu'il avoit pour la religion catholique l'aveugla en cette occasion, mais cette échpse ne dura guère. » On reconnaît l'impartialité des faiseurs de notices.
Le mot de Voltaire est vrai : on ne doit aux morts que la vérité. — La vérité, c'est que le mordant auteur de la Coiifession de Sancij a pu se demander sans exagération : « Qui pourra dire les changements de Portasius ? »
Le Scaligerana va nous édifier sur ce point : a Les choses ayant changé, Porthaise changea de note, et entre autres, étant à Saumur, il \int faire sa cour à monsieur du Plessis, qui en étoit gouverneur; du quel ayant obtenu la permission
(1) Scaligerana, Cologne, 1667, m-12, p. 192.
(2) Jlist, Univ., t. III, p. 289.
(3) Net. de Le Duchat sur le ch. X de la Confes.^. de Sancy, p. 245. — Cf., p. 236.
rjlAPlTHR IV, § II. 187
dn [>nVhrT 'i Siiint-Piern», l\ la charge (l'exhorter bit^n W peuple il ôlre lidMo au roi, Irroinpa^wion n'y manqua pas, et apr^s avoir déploy»'^ lii-dessus toutes les voiles de son «Ho(|ueiire : Que si, mes cliers audileurs, ajouta-l-il, vous me reproche/ que vous m'avez ouï [wnier aulrelols tout autrement, je vous avouerai qu'il est vrai ([uej'ai fort df^clarm'î contre le roi de Navarre: mais (juel roi d(î Navarre pensez-vous que j'mtendoisï (le n'éloil pas noire bon roi, que Dieu nous conserve, et qui est, en elïel, roi de Navarre de droit et de jus- ^tice; mais c'est ce niée liant dom Philippe, usurpateur et injuste possesstîur de Navarre que je nommois ainsi, parce (|u'elîectivement il possède ce royaume dont notre roi n'a que le nom et la prétention. »
Mais, outre que je me mots en avance sur les dates, qu'importe l'impudence ridicule de cet écrivain froid, prudent, cauteleux? Qu'importe que l'homme ait fait défaut aux doctrines? Le recueil des sermons de l*orthaise n'en est pas moins important, en ce qu'il montre l'unité forte et persistante de Torp:anisation de la Ligue dans les provinces; en ce qu'il caractérise l'esprit d'opposition qui s'était conservé dans les communes soumises ii l'Union, dans ces conununes qui refusaient d'abandonner la révolte, de se détacher du formulaire pour rentrer sous le droit commun.
Par ce qui se passa alors en Picardie, dans le Lyonnais, en Bourgogne, on peut juger de l'inlluence qu'exerça encore la chaire dans ces derniers temps, et des retards que seule elle apporta à la soumission définitive des villes insurgées.
Presque partout les magistrats municipaux, qui avaient fait naguère cause commune avec les curés, se retiraient de l'Union et avaient à lutter contre les prédicateurs qui y persistaient obstinément. A Amiens, les représentations du mayeur ne purent contenir les sermonnaires. L'échevinage avait défendu de parler du roi en chaire, et cependant un moine nommé Saulmon protesta dans la cathédrale ^ qu'il regarderoit le roi comme un luthérien jusqu'à ce que le pape
288 LES PRfciDICATEL'HS DE LA LIGUE.
refil recognii. » Comme le peuple d'Amiens se prétait au bruit que l'on faisait courir d'une trêve, un autre minime osa annoncer qu'il avait six cents hommes à ses ordres pour l'empêcher (1). La répression fut impuissante.
Lyon devint aussi, vers la fin de la Ligue, un centre trèsactif (2). Quand le duc de Nemours était venu prendre possession de cette cité comme gouverneur, d'Espinac l'avait un moment suivi pour veiller à ce qu'il n'entreprit rien dans son intérêt particulier, au préjudice de Tintérêt général de l'Union. L'archevêque, avant de repartir pour Paris, laissa aux prédicateurs le soin de contrôler Nemours. Les dénonciations (lu'on se permit dès-lors en chaire contre le gouverneur ne contribuèrent pas peu aux barricades, puis à l'arrestation du duc; en sorte que sur ce point et à l'égard de ce prince, les prédicateurs parisiens furent dépassés par les prédicateurs lyonnais. Tandis qu'Aubry recommandait à ses paroissiens de prier pour le bon bourgeois M. de Nemours, les chaires de Lyon retentissaient d'injures et de menaces contre lui (3).
Aussi les doctrines de la Ligue furent-elles enseignées à Lyon, même après la soumission de Paris, même après l'avénement de Henri IV. Quand le peuple lyonnais, en février 1394, se fut déclaré pour le roi, l'archevêque fit démonstration de se retirer, et les curés menacèrent de cesser leurs fonctions. Il fallut pourtant céder; mais si le clergé sécuher substitua une résistance sourde et cachée à une opposition ouverte, les moines, les jésuites surtout, se refusèrent à insérer le nom de Henri IV dans leurs prières, et, comme le dit l'historien de Lyon, les prédicateurs, retranchés dans l'inviolabilité de leurs chaires, lancèrent les foudres pontificales avec la même hardiesse qu'auparavant. Quelques-uns aussi se réfugièrent dans un silence significatif, et les échevins, écrivant au pape pour s'excuser d'avoir reçu le roi, durent suppher Sa Sainteté a de
(1) Daire, Jfist. dWmiens, t. I, p. 314, 315.
(2) V. Clerjon, JJist. de Lyon, t. V, p. 386, 4i2, 436, 438, 446, 451.
(3) Lesloile, Journ. de Henri IV, p. 179 B.
CHAtMTKK IV, .^ II. 9ÊÊ
donner un hrof pour commander à im^ssicurs du clerK<^ de (!csle ville, lint jiisuiUîs t|ue aullres, de continuer leurs sermons cl autres Innctions. »> (les s(!èncs sc^indaleuses ne cess^Tenl iju'apW'S rentn'c solennelle de lleiu'i IV à Lyon. Ce jourlà, le clerjî;!^, conduit par (rKs|Hnac (1), vint en vaincu faire profession (PolH^issancedc'vant le roi.
Kn Bour^o{»ne, la Lijçue avait eé(l(^ de bonne heure; mais elle se réfu^iî! ohstint^menl dans les chaires de Dijon (4). On y accusant le roi d'avoir relusii une tW've (|ue sollicitait le sanit-pere; on l'accusait de persister dans ses alliances avec les hérétiiiues, avec Klisahelh. Parmi les oralcurs de Dijon, le P. Christophe, jt5suite, se montra de beaucoup le plus ardent. Il encoura^eail le commandant du château et le mayeur à résister vigoureusement au nom do l'Union, quand mùme tout le ixîste de la France céderait.
Le 20 mars 1594, comme il avait fatigué son auditoire (Hyijures atroces contre le roi, un paysan lui répliqua, dans l'église même de h Sainte-Chapelle, qu'il ferait l)ien mieux de prêcher rÉvangile. A celte interrui)tion, la colère des assistants éclatiu L'orateur fut poussé hors du temple à coups de pied, et réchevin Bernard ne put l'arracher à la foule irritée qu'en le faisiint mettre en prison. « Cette conduite séditieuse, ajoute dom Plancher, attira aux jésuites le mépris des gens de bien et les mauvais traitements des plus emportés qui cassèrent les vitres de leurs couvents. »
Voilà la réaction royaliste qui se déchaîne à son tour. Mais reprenons Tordre des temps.
(1) D'Espinac garda au fond ses sentiments de ligueur, car on lit dans les registres consulaires qu'en septembre 1595 des reproclies lui furent adressés par les magistrats municipaux pour avoir dit « que les gros de la ville n'estoient gros chrétiens et qu'il n'y avoit que le menu peuple qui fût bon catholique. » Clorjon, loc. ciL, p. 454.
["■1) J). Pkiiicher, ilisl. de Boanjounc, t. IV, p. 618, 619, 6:25.
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