S III
Siliialion (l<i la Li;.'no, ilrs prédicaiours et de Henri IV. — Le roi se plaint au duc de Mayrnno dos cxcùs de la chaire. — Mayenne, à son tour, se plaint au Légat. — Ldouard Mole contredit son curé en pleine église. — Sermons monarchiques de Benoist, Nouvelet, Guincestre. — Conlradiclions de Commolct. — Ce jc'suile, ainsi qn« Garin, prêchent contre un savetier royaliste. — Boucher flatte et injurie Mayenne dans la même semaine. — Le projet de mariage entre l'Infante et le jeune de Guise est violemment soutenu i)ar les prédicateurs. — Simon Fillicul. — Recrudescence des théories régicides.
Porthaise et Boucher, dans leurs sermons de la simulée conversion, avaient résumé, comme en un corps de doctrines, les th-éories politiques de la Ligue. C'était la partie savante, dogmatique, tandis que rà et là, dans les églises de Paris, le clergé continuait encore sa guerre de sarcasmes et d'injures, guerre impuissante, lutte inutile et entêtée, dernière malédiction qu'on aimerait à omettre, qui n'a plus d'intérêt, puisqu'elle ne peut presque plus avoir de résultat, et que pourtant je ne puis taire. Davila, d'ailleurs, assure que ces nouveaux etibrts des prédicateurs retardèrent encore de plusieurs mois la prise de Paris par Henri IV. Les chefs eux-mêmes voulaient la paix, mais ils étaient retenus et forcés d'ajourner par crainte des sermons (1). Singulière et vive puissance de la chaire, contrôle redoutable dont la presse et la tribune , je l'ai dit, se sont depuis partagé l'héritage en l'agrandissant.
Le caractère de cette période de la prédication parisienne, depuis la conversion solennelle jusqu'à l'entrée de Henri IV, c'est-à-dire depuis la fin de juillet 1393 jusqu'à la fin de mars lo94, est surtout individuel. C'est aux personnes plutôt ^ qu'aux choses, c'est aux orateurs plutôt qu'à ceux dont ils parlent, qu'il convient de rapporter ces derniers sermons, cette dernière lutte parénétique. Les événements, on les sait,
(I) Davila, l. XIV, t. Il, p. 387,
<:iiAmi(i^ IV, ^ 111. flH
je n'ai (K'is ù les mlire. A la pliasi* ^'iierroyarilc cl miliuire (le la vie du iitïarnais, siieiuida la phase des négociations, la phase dipl()inali(i(U'. Il aeln^a, il séduisit, il sallira par loos les moyens ceux qu'il ne pouvait vaincre.
Henri avait eu à lutter contre cpiatre inlluenres principales, iiilluences bien diverses, à savoir : les inen«';eH de l'Kspa^ne <lans les Ktats, riiKh'ipiîndance des gouverneurs provinciaux et urbains, la lurhnlcrice onibi'a^euse des niuincip:dil<»s, et en même temps l'esprit lli(''0crati(|ne du moyen à;;r, r(*naiss;uit dans Pinlerveiilion pohtiipie do la papauté. Eh bien, durant ces huit mois (jui s(''par('rent sa conversion de son entrée à Paris, il redoubla si bien de soins, d'activité, de sacrilices, pour.lriomphcr de ces dill'érents obstacles, qu'il y réussit. La Satire Mâiippce avait diijii jeté un proiond ridicule sur les Klats. En exallant le sentiment national, Henri IV acheva de iliyouer les projets do Philippe 11 et de discréditer cette assemblée qui, bientôt, l'ut forcée de s'ajourner indélinimenl; voilà pour l'Espagne. Une ambassade lut envoyée à Rome pour solliciter Tabsolulion du pontilé, et quoi(|u'elle eut été mal accueillie d'abord, elle fraya la voie et prépara Tavenir de ce coté; voilà pour le saint-siége. Des néi;ociations lurent entamées directement avec les gouverneurs; on leur lit de grands avantages; on les acheta; vodà pour Tesprit tédéral. Les municipalités à leur tour, maintenues dans leurs franchises, obtinrent de l'argent, des privilèges, des promesses ; voilà enfin pour Tesprit comnmnal. Ici par corruption, là par lassitude, ailleurs par le bon sens tout français de sa cause, partout avec habileté, le Béarnais triompha. La défection de la Ligue était générale; en se faisant catholique, en donnant gain de cause au seul motif légitime, à l'éternel prétexte de rUnion, Henri IV avait enlevé leur drapeau à ses adversaires.
Les prédicateurs des Seize entreprirent donc une lutte insensée, en s'ell'orçant encore de dépopulariser le nom déplus plus en plus populaire de Henri IV parmi les paroisses parisiennes.
292 LES PKÉniCATRtJRS DE LA LIGUE.
Et pourlanl, quoi qu'eût perdu leur parole en autorité et en crédit, on les redoutait, on s'en préoccupait encore, on s'en préoccupait dans les deux camps, dans les tentes de Henri IV et dans les cercles du lieutenant i^énéral. Le Béarnais n'hésita même pas à s'en plaindre à son ennemi le duc de Mayenne, lui faisant observer « que si son premier gentilhomme en disoit autant de lui, Mayenne, il ne l'eut pas enflure. » Mais comment le faible chef de la Lippue eut-il pu modérer le langage des prédicateurs contre l'adversaire de la Ligue, (piand tous les jours il s'entendait injurier en chaire, dans sa personne, dans ses proches, dans sa maison. Mayenne avait peur de ces tribuns acharniis, et tout en disant « qu'il seroit obhgé d'en faire jeter une coupple à la rivière, ». il se borna à se plaindre au Légat (1). Le Légat intervint par forme , et au lieu de s'apaiser , les invectives redoublèrent plus que jamais.
Tout le monde heureusement n'avait pas la couardise de Mayenne, et le mépris dans lequel étaient tombés les orateurs autorisait les représailles. C'est ainsi que le procureurgénéral, Edouard Mole (2), irrité des blasphèmes qu'il entendait débiter à son curé contre le roi, osa le contredire tout haut, en pleine église, et ne fut qu'à grand'peine l'etenu par son beau-père. On voit où en était tombée alors la dignité de la chaire.
Plusieurs des noms des prédicateurs parisiens que nous avons rencontrés jusqu'ici disparaissent dans ces derniers mois. Les plus perspicaces, les plus habiles, pour se tenir prêts aux éventuahtés politiques, faciles dès lors à deviner, se réfugièrent dans un silence prudent. Occupons-nous de ceux qui continuèrent de lutter, en présence d'un dénouement prochain.
Et d'abord, on le devine, Henri IV avait gardé ses soutiens
(l)Lestoile, Journ. de Henri IV, p. fôO B. (2) DiaL du Mah,, ap. Ménijjp., t. III, p. 532.
CMAPlTIiK IV, .^ III. 9M
lialuliiols, SCS orahîurs royalistes. Sii Ciiusiî avait incine con- (|iiis dans la cimin* (|N(*1(|U(;s nouvi'aux a|)|)iiis. Henojst, après avoir \)Vi\'\\é la paix à Siiiit-Di^nis peiidaut quelqut's mois, se ris(|ua à rentrer dans Paris, et, aidti de Nouvelet, persistât plus (|ue jamais dans Irnsci^Miement de. la palieiiec, de la r6;oiicilialion, de la eoncorde. (iuineestre aussi, on Ta vu, usa de la m<^me mo(l(4'atioii dans son lan^^a^e et alla im^me juscpi'à dire, en pi'opos couverts, lui raiicim apôtre desSci/c, (pfil élail servit(^ur du roi (l). (îe lurent là, avec Moreune, avec (iliava^iiac, avec Cliauveau, les plus aciii's prédicateurs de la cause royale. D'autres allaient d'un parti à Tautre, et, selon les chances ou les bruits, injuriaient ce qu'ils avaient loué la veille.
(iOmmelet (je continue à rendre individuellement son rôle à chacun), le j(^suite Commelel donna, avec une sinj^^uliére ellVonterie, Texemplc de ces contradictions. Ainsi, dans les (l(M*nicrs mois de lo93, il se distini^na par sa modération, affii'mant qu'il était bon Français, et (jue, né en Auvergne, il voulait un roi national, loin de désirer un roi espagnol. Il ajoutait d'un ton morose et avec découragement (2), que la paix était désirable, mais qu'on n'en était pas digne, qu'on ne faisait que tout brouiller, et que, dans cette corruption universelle, la guerre pouviiit durer cent ans (3).
Mais tout à coup, sans transition, il reprit brusquement le ton séditieux; il accusa les ligueurs d'apathie, de « ne savoir faire la guerre qu'aux poules: » il désigna même le duc de .Mayenne aux vengeances, en disant : « Il faudroit un Aod au pourceau , à Thomme etiëminé, qui a un gros ventre (vous m'entendez bien). » On aperçoit les progrès singuliers qu'avait fait^^. cette doctrine du meurtre canonique. La voilà
(1) Lesloile, Journ. de Henri IV, p. 183 A, 205 B, 210 A, 212 A.
(2) Ea décembre 1593, il se contenta de f:iire diversion aux affaires de la Ligue en prècliant contre les nombreuses religimses qui, toule la journée, se promenaient au Palais, accompagnées de jeunes gentilshommes, et avec toutes sortes de scandales. V. ibid.. p. 182 B.
.3^ Ihid., p. 156 A, 175 A, 180 B.
204 LES pnéDicATRims dr la Lir.uE.
qui se tourne contre les ligueurs eux-niGmes. La liberté individuelle n'était pas mieux respectée. Un coutelier, nommé Gaillardet, Ii£,nieur fanatique et l'un des plus ardents parmi les Seize, frappa et blessa grièvement d'un coup de dague un pauvre savetier, auquel il était échappé dans la conversation je ne sais (piel mot royaliste. Commelet, ainsi que Garin, prêchèrent en faveur du coupa])le et déclarèrent que ce malheur, c'était que la victime n'eut pas succombé. Ainsi soutenu, Tassassin resta impuni, et le savetier n'obtint môme pas une légère amende en faveur du /;arft?>r qui l'avait guéri.
C'est ainsi qu'on entendait dans la Ligue le droit privé ; on a vu ce qu'était devenu le droit public.
Commelet appartenait dans ces derniers temps, au moins de cœur, au parti de Philippe II qui, en désespoir de cause, se rejetait sur le mariage de l'Infante. Cela semble ressortir de ses paroles : « Le Béarnois, disait-il, est magnanime, guerrier, bening, clément, je le veux bien ! mais de la reliligion vous n'en parlez point. Prouvez-nous seulement qu'il maintiendra la religion, et je vous prouverai que je ne suis pas espagnol. » C'était se ménager pour l'avenir une nouvelle transition. Aussi, deux mois plus tard, à la fin de février 1594, Commelet prêchait-il en vrai Politique, soutenant qu'il n'y avait dès lors dans les affaires que pure ambition, et pas un brin de religion (1). Pithou, Rapin, tous les auteurs de la Ménippie, n'eussent pas parlé autrement; c'est que, comme un lâche, Commelet se laissait tour à tour inspirer par ses haines, quand elles lui paraissaient regagner quelque chance, par ses craintes, quand Henri IV semblait devoir réussir.
Cette versatilité, Commelet ne la montra pas seul ; ainsi le prédicateur installé à Saint-Nicolas-des-Champs en l'absence de Pigenat (2), après avoir parlé pendant deux mois pour la
.1) ïbiil., p. 181 A, 183 A, 185 B, 188 A, 205 A.
(2) Pigenat n'abandonna pas pour cela la prédication dans ces dernières et décisives conjonctures. Les auteurs du supplément à Lestoile (éd. de 1736), assurent que le "-1 janvier 1594, après une procession à
paix, sn mil tout à couj» à soulcnir la ^ueiTc : « Messieurs, (lisail-il sans autre l'oniuî a ses audileurs, vous me reproche- \v/. (|iie j'ai (l(Mix iaiii^iirs dans iiimî chaire (Je vérité. Il est viai et vous le confesse; mais ou m'a euvoyé uu billet pour prccher ainsi. Vons en oirre/ la lecture, s'il vous |)laist; » et il le lut (1). Ou voit par celte maladresse naïve, parcelle brutale Iranchise de Toraleur, (|u'à la date oîi nous sommes, la chaire était encore oij;anisée connue une corpoiation el (ju'ellc n'avait pas cessé de recevoir du comité de la Li^ue ses inslruclions, s;i coîisij^ne, son mot (Ponlni de chaque jour.
Toutefois, dans leur orgueil indiscipliné, les prédicateurs n'acceptaient pas tous, avec la résijiçnation soumise du suppléant de Pigenat, les ordres des chefs do TUnion. Ainsi, à la lin (l(* novembre VMA, on voit le Légat faire annoncer dans toutes les chaires (lue l'ambassadeur du Béarnais au pape, M. de Nevers, n'avait pas élé reçu par S. S., et que, d(^ plus, le pontife avait résolu de dépenser, pour le triomphe de la Ligne, jusqu'au suprême denier du trésor de Saint-lMerre. Aubry , Cueilly , tous les curés s'emprcss^rent de prêcher d'aprc'^s le billd. Boucher, au contraire, pour montrer sonindé|)endance, refusa obstinément, ce qui d'ailleurs, au dire de Lostoile, fut troHVi' fort estraïuje (i2). Ce ne fut pas la seule contradiction de Boucher, durant cette période finale du siège de Paris. Dans la même semaine, on l'entendit traiter Mayenne de diable dUjnc de mort et de bon prince gardé par le Saint- Esprit (S). Ces déviations continuelles, ces retours, ces basses insidtes, suivies de plus basses (latteries, servirent à éclairer, à ramener l'opinion.
Notre-Dame, il dit en chaire « que ce seroit tomber dans l'apostasie du pape de recognoître le Béarnois, et que Dieu enverroit bientôt un secours à ceux qui souffroient. » (V. Jouru. de Henri IV, éd. de Champ., p. ^00 n.)
(1) Ibid., p. 181 A.
(!2) Ibiil, p. 180 B.
(3) IbUL, p. 188 A,
Quelques-uns, comme le curé de Sainl-Germain-rAuxerrois et celui de Saint-André-des-Arcs, restèrent fidèles à leur fanatisme.
Sans compter « les milliasses d'injures qu'il desgorgeoit, » Aubry (1) en était arrivé à soutenir que le i)ape lui-m(^me ne pourrait absoudre le Béarnais; de plus, il ne ménageait pas les personnes, et, dans un de ses sermons, par exemple, il ne fit autre chose que calomnier les quatre présidentes de sa paroisse : madame Séguier, madame LeMaistre, madame Cotton et madame de Saint-André, disant qu'il n'y avait que du venin caché là-dessous. Il est bien entendu que les royalistes avérés étaient plus maltraités encore. Ainsi, La Chastre, qui avait ouvert il Henri IV les portes d'Orléans et de Bourges, n'était, selon lui, « qu'un athée, pauvre garçon descendu d'Esaii, le grand-père des Pohtiques. )^ Enfin, le langage d' Aubry révélait une telle irritation, il montrait tant d'humeur contre la trêve, tant de mauvaise foi contre Henri IV, tant de soupçons contre les chefs de la Ligue, que madame de Guise elle-même s'offensa de ces excès et l'en reprit.
Cueilly (2) le disputa à Aubry, dans ces derniers temps. Il prêcha régulièrement deux fois chaque jour, le matin et le soir. Selon lui, le pape avait juré de ne jamais « recevoir ce bouc de Béarnois, » et il y avait une armée de trente mille hommes prête à venir au secours de l'Union. Tous les moyens étaient bons aux yeux de Cueilly, pourvu qu'ils fussent dirigés contre Henri IV, contre X archiduc de Genève, comme il l'appelait. Il ne voyait, dans le régicide Barrière « qu'un pauvre homme , mal advisé et simple, qu'on vouloit faire mourir cruellement. » Le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois voulut môme s'inspirer de cet exemple, et ne pouvant frapper les Politiques de mort réelle, il tenta, dans les limites de sa juridiction ecclésiastique , de les frapper de mort sprirituelle.
(1) ibid., p. 168 A, 169 B, 170, 171 B, 177 A, 194 B, 198 B, 209. (">) Ibid., p. 162 B, 175 A, 180 A, 198 B, 213 A.
CIIAPITHK IV, S III. WÊH
Tons reiix de sis paroissiens qui (U;ii(^nl siispiM is dr mo<l«> ralion l'iirnil, p.ir srs ordres. niy«^s des registres du l);i|>U**iiie. (Juaiil au l»iil |)oIi(i(|iir de (airilly, il ne H*en ciich;ut |kik: ce qui lui paraissait (l<'»sirahle cl né(!ess;iire, a r/estoil k mariage de rinlanh^ avec I(î jeune duc diîOuisr», nosire bon roy, vaillant, sage, généreux, (ils d'un hrave |)ere. »
La Ligue avail (h'huli'î sous les auspices de raiiiliilicuse maison de Loi'raim^; aprts je ne sais (|uellc cxallaliou d('*moeratiipie, aprt's je ne sais (piel r^H'cil ik l't'sprit ultrainonlain et sacerdotal, elle revenait aux Guises. Celhî famille (Hail destinée à un grand rôle. ClhKjue secousse politique lui faisait toucher le trône, si j'ose dire, pour l'en éloigner bientôt.
A côté de ces déclamateurs acharnés (jui persistcTcnt obstinément dans la lulle, (M (pii s'étaient, nous l'avons vu, mftiés bien souvent déjà aux évi'nemcnts, une foule de prédicateurs secondaires, de suppôts de l'Université, de missionnaires obscurs, leur venaient en aide. Le prieur des Carmes , Simon Fillieul (l),.se distingua entre autres dans cette milice infatigable. Il assurait que quand le Risarnais a auroit bu toute l'eau bénite de Nostre-Dame » sa conversion serait encore douteuse. Selon lui, c'était Judas trahissant Dieu par un baiser; il fallait s'en desfaire, et quelque bomie dame Judith devait bientôt sauver la France par un coup du ciel (2).
Ces doctrines ne se présentaient plus dès lors comme une exception chez les ligueurs.
A la fin d'août 1594, un jésuite s'écria , dans l'une des chaires de Paris : « C'est un blasphème de penser que le pape absolve le Béarnois; quand un ange descendroil pour me dire : — Recois-le , — Tambassade me seroit fort sus-
(1) /bid., p. 170 A, 175 A.
(2) Peut-étro était-ce là une aUusion aux tentatives que firent les Seize pour corrompre Gabrielle d'Estrées et lui persuader de tuer Henri IV. Le moine Garin ayant attaqué Gabrielle en chaire, les chefs des Seize allèrent le trouver et lui communiquèrent l-i's raisons qu'il y avait pour la ménager. C'est au moins le récit de Lestoile. V. ib., p. 170 B
298 LES PnKniCATEURS Ï)E LA LIGUE.
pecte. » Cinq mois plus tard , un cordelier s'écriait à son tour : « Qu'on aiciuise les poignards; il est besoin d'une circoncision (1). » Ainsi les ligueurs sentaient tout le danger de la situation. La conversion de Henri IV assurait le royaume à ce prince, et un meurtre pouvait seul désormais l'éloigner du trône. C'est pour cela que les orateurs des Seize déclarèrent, d'une part, l'abjuration illégitime, et, de l'autre, le régicide nécessaire.
§IV
Derniers efforts du parti exalté de TUnion. — Cynisme des injures. — Garin devient le roi de la Ligue comme avait élé Boucher. — Ses ignobles sorties contre le Parlement, contre Henri IV. — Sermons sur la liberté de la presse. — Poursuites contre les imprimeurs du Maheustre. — Position désespérée de Paris. — Mayenne se réfugie à Soissons. — Réorganisation des Seize. — Hamilton, Pelletier, Garin prennent les armes. — Projets de massacre et d'assassinat. — Sermon de Rose la veille de la prise de Paris.
Parmi les prédicateurs dont je viens d'énumérer les suprêmes excès, j'ai omis le nom de Garin. Ce moine pourtant fut sans contredit le plus infotigable, le plus exalté, le plus implacable de ces tribuns. Il joua, dans ces dernières conjonctures, un rôle particulier. On a vu successivement les curés de Paris, les divers orateurs religieux, passer la plupart au roi d'Espagne, quelques-uns à Henri'IV. Garin, au contraire, sembla rester fidèle jusqu'au bout au despotisme anarchique et turbulent des Seize. Ce qu'il voulait surtout , c'était le gouvernement de Téchevinage, l'organisation communale, les libertés urbaines. « Tant, disait-il, que ceste bonne, droite et noble compagnie des Seize a eu auctorité, on a veu la religion florir, les traistres punis, toutes choses aller par compas et raison... Depuis qu'on la leur a ostée, tout est allé en ruine... la religion est vilipendée, les villes branlent pour
(1) Ibid., p. 171 A, 191 A.
sft rendre h vr mpschini, 1rs traisirrs se pmTn^nent leste l<^v(^o... (1). T> Voilà V\(\ri\\ poliliqin: (le (;nrin; il rej^^retle la (l(^iii;if»op:ie r('nvers(!(» par Mayenne, le temps du meiirire de Hrisson, la vhmnbrc ardente de Hoiinher. (Vcst le deriii<T et le plus iii(lexil)le apAliv du pouvoir des Seize et des (nn^.
Aussi s'en prend- il avee amertume \\ Mayenne [%, et aîi Parlement (3) : \\ Mayenne, (pii a arrAt^^ rt^nvahissemenl de la di^mocratic saeerdotale ; au Parlement , qui s*arrop;e îa puissance If^gislative et en use au profit des Politiques.
Lestoile assure qu*il n'entendit jamais « tant di-bafronier d'injures ;\ erocheteus ni à liuiuins » (prau moine Garin contn^ le lieutenant-G;f^n(!ral. Il le traitait de pipcw\ (Yawbifinix exploitant la rolip:ionh son profit, et qui en secret pnHoit r épaule aux Polit iijues. « Une quenouille, ajoutait-il en propres termes, scroit plus propre à ce gros pourceau qu'une espéc. » La nu'^re du duc de Mayenne, M"'" de Nemours, était présente quand Garin injuria ainsi son fds du haut de la chaire: mais la calèrc de cette princesse fut impuissante, et elle n'osa se venger. Voilh ou en était tombé le gouvernement de rUnion, dont Mayenne demeurait le chef
Garin, je Tai dit, s'était également jeté dans une violente opposition contre le Parlement. « Sans ceux de la Cour, disait-il à ses auditeurs, vous seriez en repos, pauvre peuple, et. nous, et tout. » Enfin il faisait, pour parler le langage du temps, le diable à vlufit-quatre contre les magistrats; il voulait que le peuple intervînt. « Qui vousferoit raison, s'écriaitil en s'adressant aux conseillers, vous feroit tous pendre; il n'y en a pas un parmi vous qui ne Tait bien gaigné... Vous
(1) 7^/(/., p. 184. — On est très au courant du rôle de GaHn dnns ccf^ derniers temps, de ses calilinairreSy de ses ment-^ries et balivernes, parce qu'il prêcha le carême de 159i à Téglise Saint-Barlhélemy, et que Lestoile allait l'y écouter assidûment, el, « au sortir, faisoit extraict de ce qu'il avoit ouï et do la sainte doctrine de ce wMiérable cordclier, »> V. ilnd., p. 205 A.
(2) IbiJ., p. 148 A, 168 B, 182 B.
13) IbUL, p. 184 A, 189 B, 191, 205 B.
'^00 TES PRKDICATElinS DE LA LIGUE.
aurez la corde un de ces jours et on vous traînera tous à Montl'aucon... » La Cour n'osa faire arrêter Garin.
On comprend que si Mayenne et les parlementaires étaient traités sur ce ton dans les diatribes du cordelier, Henri IV y obtint encore une plus large part. Au rapport de de Thou, Garin, quelque temps après les Sermons de la simulée conversion, de Bouclier, avait eu Timpudence de faire réciter à ses auditeurs une prière pour que Dieu ne permît point que le pape accordât l'absolution au Béarnais (1). Jusqu'à l'entrée de Henri IV à Paris, Garin ne cessa pas un instant de parler du roi avec une rage et une insolence croissantes (2).
Cette fureur s'était manifestée dès la conversion. Aussit(jt qu'on en sut la nouvelle, le moine s'écria en chaire : « Il ne faut perdre cœur... bientost il se trouvera possible quelque lionneste homme qui tue le Béarnois. Nous avons esté jà dé~ livrés par la main d'un pauvre petit innocent. » Garin avait accueilli par un souhait de mort l'abjuration de Henri IV ; c'est par là aussi qu'il terminera ; ce sera son dernier mot en chaire quand Henri IV prendra possession de Paris.
Selon Garin, les prétentions de Henri au trône étaient parfaitement ridicules, et, en en parlant, il se demandait si naguère aussi le diable ifavoitpas promis des royaumes à Jésus. Tout ce qui touchait au Béarnais était déclaré maudit par le prêcheur, et il entassait à ce sujet les calomnies les plus infâmes. Ce que Juvénal raconte des nuits de Messaline n'est rien auprès des honteuses débauches que Garin attribue à la mère de Henri IV. De là, à son sens, l'illégitimité civile de Henri IV, dont l'illégitimité religieuse était également facile à étabUr. En effet, dans Tordre religieux, rarchevèque de Bourges, qui l'avait converti, n'était-il pas aussi dissolu que l'avait été la reine de Navarre dans l'ordre moral ? « Il croit à Dieu, disait crûment Garin, comme à ses vieux souliers. »
(1) Thuan. Ifist., l. CVIÏ, g 10; t..V, p. ^296.
i!2) r. Lestoile, Joitfn. de Henri /F, p. 163 A, 168 B, l9l A, ^202 B, 205 B, 208 B, 209 B, 210 A, 213 B.
<:MAi'niu: iv, j^ iv.
Quant à la |»ersoniic im^iiie (l(; Henri IV, lo.corddier accii-
niulail Uîs plus o(liru\iiu;iisong(îs,(liî r/ïiû's Hnnieltrsd'dlmu' nurh, (îoinincî dit Lesloile, an point. |)ar t'xcmpif, de l^accuser d'incesle avec ses doux srrnrs. Les (l<4ails lis plus [)uérils, les pins vulpires, les pinsahsnrdes, ne ré|)n^naienl |»as à (larin, jnscprà raeonler h ses auditeurs la tenue dr Henri IV l\ la messe et les mille propos j-oj^nenards vX seandaleux cpj'il lui prèlail, jns(|u'à lui reproelirr de ne pas observer les jours maigres, jns(|u';i énnuKM'er enlin en pleine chaire le menu suppose' (Punde ses dîners.
Tout eela a ôU\ dit à Paris, en pleine é^^lise, il y a à peine deux eent einijuante ans, el peu (Tann^Ses seulement avant Bossuet. Va il s'agissait pourtant, dans cette cause, des plus j;raves intérêts de la chrétienté et de la France ; il s'apssait du catholicisme maintenu dans notre pays et de l'avènement de la maison de Hourlion sur le trône des Valois.
Uuandon se rappelle les sottes |)laisanteries, les j^rusMcrcb allusions qu'on se permettait encore dans la chaire au seuil du xvii^'siècle, on est l'ra{)|)é du proi^^rès soudain du goût et de la langue. Aussi faut-il enregistrer ces écarts, parce qu'ils servent à mieux l'aire comprendre, à mieux f lire admirer Timposante souveraineté de ces génies du règne de Louis XI V,qui, dans la chaire particulièrement, eurent tant à faire, tant à créer.
A la veille des grands événements qui se préparaient, Garin ne trouva dans sa colère que de cyniques qnoUbets : « Mon chien, s'écriait-il en parlant de la conversion de Henri IV, lustu pas aussi à la messe ? Approche-toi, qu'on te baille la coul'onne. » C'étaient incessamment des équivoques sans sel, de plates plaisanteries à propos des villes qui se rendaient ou que les gouverneurs vendaient à Henri IV ; ainsi la foij victrce, à propos de Vitry qui avait cédé Meaux ; la fou chastrée, à propos de La Ghastre qui avilit livré Orléans (1). C'était encore
(1) En septembre 1593, Garin avait déjà dit d'Orléans que cette viUe ôloit plus hérétique que Genève, et cela, seulement parce qu'elle demandait la prolongation de la trêve. V. ibid., p. 175 B.
Lyon qui avait été trahie pas son Lion ii'arclievesque (1), et mille auli'es lazzis de mauvais jçoùt.
Ces pas(iuinades faisaient rire le peuple et retenaient la foule aux sermons de Garin, qui duraient quelquefois trois heures et demie ; les uns venaient entendre le prédicateur par crainte de ses rodomontades sanguinaires, les autres pour se divertir de ses sorties triviales : toutefois le sentiment général qu'il inspirait encore était la terreur, et ce n'était pas avec une parfaite sécurité que les Politiques regardaient au pied de sa chaire un bourgeois fanatique, gantier de son état, Tun des Seize, et qu'on avait surnommé son chapelain parce qu'il assistait près de lui à toutes ses prédications, avec une grande flamberge à deux gardes (^â).
On voit cependant, par les sermons même de Garin, que dans les derniers temps la réaction royaliste commençait à ne plus craindre de se manifester ouvertement. Ainsi le prédicateur se plaignait amèrement de ce que les vrais catlwliqnes (cela dans sa bouche veut dire des ligueurs) recevaient des broccards dans les rues. Il assurait même qu'on le persécutait personnellement, qu'il n'osait aller. voir ses amis « de peur qu'on l'accusât de faction, » et qu'un Politique étant entré dans sa chambre avec un poignard, justice lui avait été refusée (3). Ces bavardages étaient exclusivement destinés à ameuter le peuple ; mais nous verrons tout à l'heure que, sans avoir cette timidité toute chrétienne, les orateurs de l'Union n'étaient pas parfaitement rassurés des progrès de Henri IV.
L'anarchie était au comble dans Paris; il n'y avait plus de juridiction légale. Ici on était injustement poursuivi; là 6n échappait aux justes sévérités des lois. Ainsi on voit d'une part Boucher s'emparer frauduleusement de lettres confiden tielles, et, avec ces témoignages lacérés, faire jeter en prison
(I) Jbid., p. ^or> B, 11»:. A.
{±) Ibid., p. 220 B.
(3) Ibid., p. 204 A, 208 B.
ciiÂïMTnK IV, s IV. .'J03
U\ malhcunnix roiiloii, :\UM de SaiiilL'-dcncviève (I); tandis quo. <i*iiii autre côUS Oariii arrache à la condainnaliori du Parlement un de ses ronWres, le conlelier (iapreolus, qui avait en dans une taverne une rixe simulante {i).
Mais puisque je |>arl(' de juridielion et de justice, li inj|Mjrir de ne pas onielire un incident curieux dans lr(|uel inlervnirenl les pn^dieateurs (3), et (|ui se rapporte à rinslou'e de la lil)erl(^ de la presse.
On sait (jue s'il y a eu un siècle au monde où la pensée a pu se traduire dans toute son éniî.'^Me, dans tcute sa violence^ sous toutes ses formes, ce l'ut dans la seconde n oitié du xvi'' siècle. Les exceptions y so it |)eu nombreuses; sans remonter au malheureux Ktienne IxOel, sans môme rappeler sous ('harles IX le supplice de (ieotl'roy Vallée, il suflit d'ouvrir la lUbliotlu^que du p^re Lelon;::, pour se convaincre de l'extrême licence de la presse durant li Lii^ne. Il n'y a pas dMiomme peut-ôtre contre lequel on ait é.Tit plus de pamphlets ([uc contre Henri III. Je n'excepterai même pas Mazarin. Il a été surabondamment montré dans cette notice combien la liberté de parole aussi était absolue et complète.
Henri III n'avait pas été sévère à cet égard (A). On sait pourtant qu'un gentilhomme protestant, Pierre d'Esgain, fut, en 1584, condamné à la pendaison par le Parlement, pour quelques écrits satiriques contre le roi. Deux ans plus tard, le fait se renouvela contre un avocat nommé François Le Breton (5). L'ordonnance de 1587, par laquelle Henri III confia au
(1) Ibid., p. 176 A.
{"2) Ibid., p. 203 B.
(3) Jbid.. p. 184 et suiv.
(i) V. Gabriel Pcignot, Essai historique sur la liberté d'écrirc.?a,hs, IS3"2, in-8", p. 67 et suiv.
(o) On a, d'après un exemplaire peut-être unique, donné les plus curieux passages do co pamphlet jusqu'ici inconnu, qui fit brûler son aurour en 1586, et qui, quelques années plus tard, l'aurait amené aux affaires avec les Seize. Henri III était vivant, et sans garder l'anonyme, Le Breton osait l'appeler « un des plus grands hypocrites qui lût jamais, » il ajoutait même : w ce roy s'est faict singe de tous les roys
recteur (le l'Université la surveillance des librairies, fut impuissante à arrêter le torrent. 1.' Université s'étant jetée dans la Ligue, la carrière resta ouverte sans aucun obstacle aux pamphlétaires et aux publicistes.
Le gouvernement de l'Union, qui varia tant de fois, n'eut jamais assez de force pour s'opposer à la licence delà presse. A la fin de 1593, pourtant, la publication du Dialogue du Maheustre et du Manant, les ayant piqués au vif, le duc de Mayenne et le Parlement ne surent pas se contenir, et firent arrêter les deux imprimeurs, RoUin Thierry et Lyon Cavallat, sur l'avis du président Le Maistre.
La plupart des prédicateurs recommandèrent les deux prisonniers à leurs paroissiens comme fort (jens de bien. Commelet en parla d'un ton assez sage, modestement^ et pria Dieu qu'on leur fit « brève et bonne justice. » Mais Garin ne s'en tint pas là; il fit de l'arrestation des imprimeurs une affaire personnelle, et déclara que la procédure était inique, illégale et qu'on avait été plus libre au temps du tyran Henri de Va-
vertueux. » Selon lui, la convocation des États pouvait seule sauver la France ; mais il faUail écarter des élections tous les fonctionnaires, tous ceux qui avaient le moindre lien, le moindre contact avec la royauté; il faUait investir d'une autorité absolue les magistrats municipaux : « c'est aux villes, principalement d'embrasser ceste affaire ; » que les mayeurs et officiers urbains « ayent toute l'autorité et puissance en leurs villes tant à l'effect delà conviction des Estats qu'à l'action des personnes... et qu'en la place de ceux qui seroient suspects soient establis aultres notables bourgeois... et que les forteresses soient mise> en la puissance d'iceux échevins et Estats. » Toute résistance est interdite; s'il y a des opposants, « on les mettra en pièces et leur nom et famille seront effacés à jamais, avec confiscation de biens et de corps sans respect d'aucune grandeur... il faut leur courir sus. » Cela fait, on assemblera les États. Ne se croirait-on pas en 93? Le Breton eut Tincroyable audace, ou pour mieux dire la folie de présenter lui-même ce libelle à Henri III, qui le fit brûler lui et son pamphlet. Le pamphlet devint ainsi introuvable, et la Ligue en profita pour en faire imprimer et répandre un autre beaucoup plus modéré, qu'on lit passer pour celui qui avait occasionné la condamnation. Ce stratagème déloyal réussit, et on trouva odieuse la sévérité de Henri III. (V. Leber, de VÉtat réel de la Presse. p. 65 et suiv.).
(iiM'iiiH': IV, j!) IV. ;iori
lois. S;i concliisiori lui (iii'il n'y .iv^il plus diî justice, ri (|iril a l'alloit mellrc un licol sur la rohe rouge de ces t;ens de (lour, don! Paris csloiî plein. >»
liOS pnSdicateurs triomphèrent; la Cour n'osa i>oursuivn*, et les libraires en Turent «piilles sans doute pour la prison ; e;u* je trouve (|u'ils eonlinuercMit à imprimera Paris depuis lors : Thierry, jus([u'en H'd:\\ (lavellal, jus(iiren l^ili).
Pendant que les dilTt'rents parlis de la Li^ue consumaient leur temps à des luîtes impuissantes, à ces divisions clandestines, à ces l'urcurs jalouses, à ces (juerelles inh;ri(;ures, Henri IV, à force (rhal)ilel(i et de souplesse, s'était rendu indispensable. On Pavait sacré à Chartres le "21 février, et cette nouvelle adhésion avait encore auj!;menté le nond)re de ses partisans.
Paris, le Paris des lii^ueurs, était ai)andonné et réduit à la dernière extrén]ité. Le gouverneur de la ville lui-même, le bon bourgeois An la Cité, M. de Nemours, je Pai dit plus haut, voyant que la couronne de France échappait décidément à ses prétentions, était allé dans le Lyonnais pour se ménager une souveraineté indépendante, et là il se laissait emprisonner par ceux dont il voulait se faire des sujets.
Mayenne était au désespoir. Il ne lui restait plus qu'une seule ressource : Parméo du comte de 3Iansfeld, que Philippe II avait donné ordre de rassembler à Soissons. Les levées tardaient; il n'y avait plus un instant à perdre. Mayenne se décida à laisser Paris et à aller rejoindre cenovau de troupes.
Avant son départ, il comprit qu'une organisation révolutionnaire pouvait seule, dans des circonstances aussi critiques, sauver Pexistence compromise de l'Union. Les Seize furent donc rétablis dans leurs prérogatives par les soins de celui qui les avait renversés naguère; les agents espagnols se trouvèrent également rappelés à la direction des affaires ; Brissac eut le commandement de Paris.
Mayenne quitta cette ville le 6 mars, et aussitôt les prédicateurs (car je n'ai à parler que d'eux) ressaisirent leur rcMe actif.
30f) LES I»I{ÉDICATEUKS DE LA LIGUE.
Bouclier (1) fui chargé de présider les Seize; il déclara le pape inipuiss^tnt à absoudre le Béarnais; il ranima Tesprit des conliN'ries, rêva des proscriptions, et réclama enfin pour le peuple la liberté de s'assembler elde déliijérer.
Uamillon et Pelletier (:2), après avoir lait porter des armes chez eux par crochetées, en envoyèrent en grand nombre au couvent des Cordeliers, avec force munitions. Le curé de Sainl- Côme ne sortait plus qu^accompagné d'une troupe de garnements, qui brandissaient des piques et des arquebuses à travers les rues. On le vit dire la messe en cuirasse, et, en pleine église, baptiser un nouveau-né sans se donner la peine d'ùter son armure.
Garin se hâta aussi d'armer son couvent, et il annonça en chaire, le soir même du départ de Mayenne, qu'il avait deux mille moines à ses ordres. Ses auditeurs formaient autour de sa chaire un véritable club. Le 7 mars, il leur commanda d'interrompre toute communication avec les Politiques, et de prendre garde aux portes (3). Le 10, il se fit dans son sermon Torgane des Seize, et il dit au peuple qui l'écoutait : « Le temps est venu... vous avez le nombre, vous avez la justice; courez aux armes; faites main-basse sur les Politiques; ils sont dignes du dernier supplice. Aux armes! et qu^on commence! (4) » Ce projet d'une Saint-Barthélémy des modérés mit en garde tout le parti royaliste.
(1) Lestoile, Journ. de Henri 7F, p. 208 B, 212, 213 B.
(2) PeUetier, dans ses dernières années, passait pour extravagant. Ses paroissiens l'avaient presque tous abandonné. Il avait altaqué plusieurs fois des Politiques à main armée, en pleine rue. Sa fureur était même telle qu'il s'avisa, un beau jour, de coutclasscr un pauvre idiot; ce qui inspire à Lestoile cette réflexion : « Il mériloit d'estre cliaslré, mais le temps n'y étoit pas. >> V. Journ. de Henri IV, p. 111.
(3) Ibid. p. 209.
(4)... In concione publiée plebem ad seditionem concitasse dicebatur; lempus venisse quo vere catholici de politicis dignas pœnas expeterent; numéro illos vincere, sed causa ipsos potiores, procul dubio ex eis victoriam reporlaturos ; tanlum occuparent, neque cuiquam eorum extrema commeritorum parcerent... {Tkuan, Hiat., 1. C IX, g 3; t. V, p. 349). Cf. Lestoile, lac. cit.j p. 210.
CHAPITIIK IV, S IV. 307
Lo gouverniîur nrissuc, qui avait beaucoup à se faire par- (loiincr, irailail alors secrfcteincnt avec le roi pour 1 1 reddilioii (le INiris. Il en transpirait «li'jà «juclque chose; les Seize iHaieiit dans une alanm^ conliiniclle et sur le (jui-vive. (iarin avait dit en chaire : « Messieurs de Paris, mes bons frères ealliolieques, voslre ville estoil vendue ; mais on iw peut la livrer comme Iiîs autres (1). » (les di^noncialions^et la menace d'im coup de main contre les I^oliliipies, eUVayrrent ih'issac. l.\t j^ouverneur de Paris se plaij;mt vivement du prédicateur au prévôt des marchands etauxéchevins : le Parlement ordonna donc (lue le Léjçat serait invité à interdire la [Kirole à Garin.
Le cordelier, en elïel, a[)rès avoir re(:u une vive niprimande du nonce, rétracta ou plutôt corrijçea et intcr|)réta ce (lu'il avait dit en chaire. Les maj:;istrats lurent dès lors un [)eu moins maltraités dans ses sermons, et, en revanche, ilser/t's- (jorgea par des mcntcries contre le Dcamois, IleurcusenKint le parti modéré l'emportait ; le triomphe définitif de Henri IV était inuninent. Garin ne pouvait se le dissimuler.
Aussi, pour s'étourdir, mettait-il son dernier espoir dans un de ces meurtres pvovidculicls, (lu'absolvaient, qu'exaltaient si volontiers les théologiens de la Ligue. Le 13 mars 1594, neuf jours avant rentrée de Henri IV à Paris, Garin déclara qu'on devrait anoblir la famille de Jacques Clément, et il s'écria, en désignant lo vainqueur d'Ivry : « H faut se desfaire de cestuici; ce seroit œuvre très-saint, héroïque et louable, qui assureroil le Paradis et mériteroit la place la plus proche de Dieu (2) . »
Rose partageait sans doute le désir, les espérances de Garin. Henri IV prit possession de Paris le ^^ mars. Le 20, l'évèque de Senlis annonça, à S^dnt-André-des-Arcs, qu'il allait prêcher une liuictaine pour parfaire le procès au Bàirnois. Le lendemain, en effet, veille de la prise de Paris,
(l) Lestoile, loc. cil., p. 195 A.
ri) IbiiL, p. 211 A, i>14 A.
'^OH LES PHKDICATEUUS DK LA LIGLi:.
il coinmcnra cette série de sermons, en présence du cardinal de Plaisance, cl s'engaj^ea à prouver dans son prochain discours ({ue « le prince de Navarre estoit bâtard et indijçne de succéder à la couronne de France (1). »
Le prédicateur, inlei'ronipu, ne put tenir sa promesse. On sait comment, d'accord avec Brissac et les royalistes, Henri IV, dès le 2^ au malin, se trouva maître de la capitale comme par enchantement. Ce fut là encore, de la part de Guillaume Rose, un triste exemple des illusions insensées que |)eut entretenir la passion i)Oli tique. Il semble qu'une fois lié à un parti extrême, il faille demeurer aveugle et immobile, et ne plus s'apercevoir de la marche des événements. Il y a toujours des esprits qui croient au passé, quand une révolution va réaliser Tavenir longtemps attendu.
(1) Thuan. Hist., \, CIX, g 7; l. V, p. 357. - Cf. Lestoile, loc. cit., p. 213 B.
CIIAIMTRE V
DEPUIS l/RlSmftK l)K IIRNIU IV A PAUIS JUSQU'A I. ATTENTAT
\)E HAVAILUC.
Consoqnoncos do l'cnlriM^ dt^ lltMiri IV .1 Paris. — llouclior so roliro avec la Kiir'dsoii do IMiilippo II. — Gariii, dr;^'uisé en soldai L'sp.i^Miol, est découvorl dans un grenier. — Obstination d'Auhry. — Lo cardinal do IMaisancP l'ennuène '\ Homo. — Arrestation de (jioilly. — Sa lin. — Billets envoyés a plusieurs prédicateurs. — Aniendemenl de IN-Ue- Uer. — Esprit conciliant de Henri IV. - Sermons^e Bouclier à Heauvais. — Les livres du curé de Saint-Benoît sont brûlés par le bourroaw. — Uéaction. — Serinons absolulisies. — lùxil du b»Mleau No«'l. — Pension donnée à Guincestre. — Feuardont se convertit au parti royal.
[/entrtïe do Henri IV à Paris n'était qu'une suite nécessaire de son abjuration. A ne considérer cette abjuration (ju^au point de vue polilique, et en mettant à part la question relig;ieuse, on peut dire que ce fut le plus i^rand événement de la fin du xvi*' siècle. Il y avait là autre chose qu'une affaire de succession; il y avait deux conséquences graves : d'une part, l'équilibre était rétabli en Europe en faveur du catholicisme un moment ébranlé; de l'autre, la domination de la maison d'Autriche recevait un grave échec. En d'autres termes, l'œuvre de Philippe II était couronnée de succès dans l'ordre religieux; elle échouait dans Tordre politique.
Mais je n'ai pa^ii faire l'histoire de France, et il convient de nous renfermer strictement et de plus en plus dans notre donnée spéciale, c'est-à-dire l'histoire de la prédication pendant la Ligue. Je crois avoir épuisé dans tous les sens, et jusqu'à la satiété, je le sens, ce que les historiens et les docu-
310 LES PRl'DICATEUnS DE LA LIGUE.
incnts poiivaiciit fournir de matériaux cl de textes à ce sujet. Maintenant, il ne reste plus que deux choses à faire : 1" à constater les conséquences des sermons de la Ligue; â** à retracer la biographie jmstérieure de ceux auxquels nous avons vu exercer tant d'inducnce par la parole, durant ces longs troubles. C'est la dou])le tîlche que j'ai encore à remplir.
Quand le bruit se répandit que le roi était entré dans Paris, les ligueurs et les prédicateurs en particulier furent atterrés, tandis que le peuple, heureux de la nouveauté, heureux de voir cesser la guerre, se jetait du côté du vainqueur et accueillait Henri IV avec enthousiasme.
Les plus fanatiques se retirèrent dans le pays latin çt attendirent en armes. Le curé Hamilton, la pertuisape en main, alla les y rejoindre et prêter aide à Crucé, capitaine du quartier Saint-Jacques, qui s'était mis à la tôle de ces forcenés. Mais ces airs farouches venaient trop tard, et le conseiller Du Vair, rencontrant Hamilton, l'envoya chanter son Te Demn (1).
La garnison espagnole, on le sait, parlementa et évacua Paris dans la journée. Quelques-uns des prédicateurs des Seize se joignirent à ces bandes étrangères (2). Après leur sortie, dit Palma Cayet, on alluma des feux de joie, autour desquels le peuple chantait le Te Deum hiudamus.
Boucher était l'un des soixante moines ou prêtres qui avaient vidé la place avec les Espagnols. Je trouve même (mais le témoignage n'est pas authentique) qu'il ne put sortir que « bien fourny de pouilles et imprécations dont le peuple le chargeoit au passage (3). »
C'était justice que Boucher prît le premier la fuite, (iarin eût bien désiré en faire autant : il avait essayé de se déguiser
(1) Lestoile, Journ. de Henri /T, p. 224 A. (Exlr. du Suppl. de l'éd, do 1719^.
(2) Palma Cayet, Chron. novennaire (CoH. Petitot, sér. I, t. XLII, p. 207.)
(3) Lestoile, hc. cit., p. 224 B. (Extr. du Suppl. de 1719.)
CIIAPITHR V, tlj 1". :5H
<Mi Ms|);igiiol ri do s'(H';i(l(îr aussi avdc la lroii|)(î (\v PIiiIi|>|m' Il , mais son slrata^riiK* (xlioiia. On le diicnnvriU (|U<;liiu<'s joum |)ln^v linl. hJoUi dans W ^rcnirr d'une maison delà rue Saint- Denis. (.V mVcVa/, comme l'appelle Le Dnclial, s(! jrLi pieds de ceux (|ui le Irouvèrenl, les supplia aveelonlcs sortes de larmes de ne le point turr, et jura qu'il preelierail, s*il en (îlait besoin, ^(HoJ^^e du roi. Henri IV eut pilié de tant de lAeheté, et ordonna qnun ne fit pas mal h Garin. ieriuel en fut (piitle |M)ur sorlir de. Paris el disparailnî complélement de la scène liisloriipie (I).
Tous les prédicaleurs ne monlirrenl pas la même couardise (lue Garin. Le curii de Sainl-\ndré-(les-Arcs , entre aulres, persista juscpi'au hout dans sa iiaine contre Henri IV, el, durant les jours (jui suivirent l'entrée du roi, il refusa de confesser ceux de ses paroissiens qui ne juraient pas au préalable Iiaine et malédiction à la royauté. On se rappelle qu'Aubry avait trempé (bien qu'il s'en défendit'i dans la tenUalive du régicide Barrière. Le président Séguier, qui, malgré ses écarts, lui portait encore quchiue intérêt, le fit avertir de s'éloigner. Lcstoile assure ([u'il quitta en elfet Paris le "28 mars, avec son vicaire et plusieurs de ses ouailles (2). On voit ailleurs que le cardinal de Plaisance, en résignant ses fonctions de légat, remmena à Rome, ainsi que le jésuite Varades, son complice (3). C'est là sans doute qu' Vubry mourut, en 1001 (4).
Aubry fut imité dans ces aigreurs persistantes par le curé de Saint-Germain-rAuxerrois. Henri ÏV, demeurant au Louvre, se trouvait être le paroissien de Gueilly, Aussi un gen-
(1) Lostoile.p. 222 B.— Lo Duchat (Noies sur la Ménipp., t. II, p. 151.) n'est pas tout à fait exact sur ce détail.
(2) r. Lestoile. loc, cit., p. 219 A, 220 A, 221 B.
(3) ... Varadam jesuitam et Aubrium consiUi Barrerio dati convictos cum boua régis venia secum abducit card. Placenlinus. (BulaM, //^s^ universit.. t. VI, p. 813. — Cf. Le Duchat, not. ad Mruipp., t. H, p. 153.)
(4) V. l'iudex autographe et inéd. de Guy-Patin, annéA 1601; mss. do la Bibl. Sainte-Geneviève, G. L. 3.
lilhomme rencontrant ce pnHre le lendemain de l'entrée, Ten léliciUi sans trop réllécliir et lui demanda : « Ne criez-vous pas : Vive le roi? » — Cueilly répondit d'un ton de fureur :
« On aviseia on n*en est pas encore là. » — Cette réplique,
dès qu'elle (ut connue, attira Tattention des agents du gouvernement, et on observa la conduite du curé de Saint-Germain. Henri IV, toutefois, lui accorda son pardon, à charge d*estre plusmtje; mais Cueilly, peu touché de cet acte de clémence, ne put se contenir, el le lendemain (c'était le 25 mars) il prêcha contre le roi. En descendant de chaire, il fut arrêté et persista à soutenir que le Béarnais (Hait excommunié. Henri IV, malf^Técet entêtement, résista aux conseils de sévérité qu'on lui inspirait, et se contenta de faire donner à Cueilly 8on concjé (1).
Jacques Cueilly d'ailleurs (afin que nous n'ayons pas à revenir sur lui) répara par une fin toute chrétienne ces violences d'un caractère orgueilleux. Chassé de Paris, il se retira aux Chartreux de Bourg- Fontaine (2), et de là à Rome. Depuis, le chancelier Cheverny ayant obtenu sa grâce, Cueilly se mit en route pour revenir en France; mais auparavant il voulut, par dévotion à sainte Agathe, faire un pèlerinage à Palerme (3). La chaleur de la traversée lui ayant donné la fièvre, il apprit de son médecin qu'il n'avait plus que vingt-quatre heures ii vivre. Cueilly se leva, s'habilla, alla à l'église, dit la messe, prêcha en latin ses compagnons de navire , et mourut en priant (4).
Outre Boucher qui s'était enfui dès l'abord, outre Garin, Aubry et Cueilly, Henri IV dut exiler encore quelques-uns de ces prédicateurs qui , selon l'expression de Félibien , « avoient causé par leurs emportements plus de meurtres et
(1) Lestoile, loc. cit., p. 219 A, 220 A.
(2) Le Duchat, not. ad Ménipp., l. U, p. 135, 152.
(3) Mém. delà Lifjuc, t. V, p. 511.
(4) André Du val, Fi/? de la bieuh, Marie de VJncarnot., Toul, 1624, in-So, l. i, eh. 5.
r.lIAPITKK V, Jj l"'. 313
de scandales qur Ions les li^Mic^iirs msrnihle (1). » llamillori , Hose , Pclldirr, Simon KiIIhîuI , prirur des Cinnes, .laccjnes .Iiilien , cnrr dr Siinl-Lcii , et (|nrl(|iics anlrrs (2) rtrurenl des hilltts. Hrrnard Uoudlrl, qiir nous avons vu priicher à Hourtçes eonirr Sixte-Quint, lui T'^aleinent eoinpris dans cette proscriplion (3). On perd la trace de plusieurs de ces exihSs. yurl(|utîs-uns toutefois p^ofit^rent de la chimence de Henri IV, Simon Fillieul, par ex(;mple (4) ; Julien aussi, apn\s uuv, courte al)senc(;, rentra en fçrAcc aupn'^s de ce prince (5). Ptdlelier, curé de Saint Jac(|ues-lahoucherie, s*y prit autrement. Frappé, bien (|u'un pru lard, de la grandeur d';lme et de la bonté de Henri IV, il monl.i en chaire avant d'obéir à Tordre de dépari (|u'il avait nru, et témoit;na. dans l'adieu qu'il fit à ses paroissiens, loul son repentir : a II faut (|ue je m'en aille, leur dit-il; mais oii (jue ce soit, je louerai la ^^énérosité de ce roy beninj^. » Il n'en lallait pas tant pour adoucir la rigueur du monanjue conciliant, et Pelletier sans doute obtint plus tard son pardon, mali;ré un arrêt du Parlement auquel nous arriverons tout à l'heure.
Henri IV était très-disposé à satisfaire tout le monde et a apaiser ses plus implacables ennemis- Les arrangements, les négociations faisaient partie de sa politique. Dans le premier moment de mauvaise humeur, ia plupart des curés avaient, lors de rentrée, cessé de prêcher, assurant qu*ils ne pouvaient que répéter ce qu'ils avaient dit naguère. Le roi ne se montra pas trop offensé de cette insolence ; « Je les excuse, dit-il, ils sont encore faschez, cela viendra. » Pour
(1) Hist. de Paris, t. 11, p. lt>31.
(â) ïhuau., llist., 1. CIX, g 7; t. V, p. 357.
(3) JMém. de Nevers, t. 11, p. 709. — V. plus haut, pag. 85.
(4) Lestoile, Journ. de Henri /)', p. :2i9 A, â^28 B.
(5) Méni, de la Ligue, t. V, p. 4^3. — Julien, Guincestre, Simon Fillieul et Bailesdens, curé de Saint-Séverin, signèrent, le -m avril, le serment solennel de l'Université. — V. Journai de Henri JV, p. i235, (oxtr. duSuppl.de 1719.)
aplanir les difficultés, \\ alla en personne à la Sorbonne, cl, aprfîs mille compliments aux docteurs, il ajouta : « On a presclié contre moy, on n^'a indignement traictij; mais je veux, tout oublier et leur pardonner à tous, mesmc h mon curé [cUHoit une allusion à CueilUj), et n'excepte que Boucher, qui j)resche des mentcries et meschancetés à Beauvais. Encore ne veux-je point de sa vie, mais seulement qu'il sq taise. » Bouclier ne suivit pas ce conseil, car il alla quelques mois plus tard donner, à Douai, une nouvelle édition de ses Sermons de la simulée conversion, et nous le retrouverons bientôt en Belgique, écrivant Tapologie de Jean Châtel. On se contenta à Paris de représailles juridiques contre les livres de lancien curé de Saint-Benoit (1). Le jour môme où le roi faisait à la Sorbonne la visite que nous venons de dire, les ouvrages de Boucher étaient brûlés (2) avec ceux de l'avocat Dorléans, à la Croix-du-Trahoir ainsi qu'à la place Maubert. L'imprimeur Guillaume Bichon fut banni.
On aura occasion de voir que Henri IV tenait tout particulitirement à l'appui des prédicateurs. Il encourageait beaucoup les sermons absolutistes de Nouvelet, et, dès le 25 mars, il alla entendre Bélanger enseigner à Saint-Germain-l'Auxerrois que l'obéissance à la royauté était un devoir, et que ceux qui prétendaient Sa Majesté excommuniée l'étaient euxmêmes. Cette théorie toute monarchique fut soutenue en présence de Henri IV, dans la chaire où, le môme matin, pour la dernière fois, le curé Cueilly avait proclamé les doctrines démocratiques (3).
Dans la paroisse Saint- Gervais, comme il fallait un exem-
(i) Lestoile, loc. cil., p. 219 A, 230.
(2) Dés 1589, le trahé de Boucher J)e jmt a A bili cation e Hcnrici III, avait étû brûlé à Senlis par les habitants, qui, dans une sortie, en avaient saisi lieux, tonnes pleines que la Ligue envoyait à Télranger pour répandre SCS doctrines. (V. Panlmy, Mclanges t()\'s d'une fjr, blblioth.^ in-8o, t. XI, p. 267, et Daniel, Ilisl. de France, in-4o, t. XII, p. 44.)
(3) Lestoile, loc. cit., p. 220 A.
ciiAfiTiu; V, J5î \\ .'MR
j>lr, (Ml >r conlriil;! dVxilrr \r l)r(l(\i!i No(îI (1;. I.«- nini (liiiiKTSlrc, nous Pavons vu, avaK pris s<s |)m:aiJliofis , l't sïîlail l'ait royalislc, ;i Icinps (^2). Il louait (IJ»s lors llrnri IV avec rrxa{î:(M'ali()n (riiii in'»opliyt(î et « si Ion^u(Mn(!nt qu'on prnsoit qu'il nVn diisi jamais sortir, n Ces paai^^^riqucs f|r (*()urtisan eiiront liuir nicompiMise. I)i>s la (in de mai, M. lïi) lit inscrire U; nom de Guineestre paimi les ppi'îdiealours à 200(!cus(3).
Le IVanciseain Feuardent imila (Ininecstre. Waddinp, pour riionncMu* de son Ordre, lui pnîte, il est vrai, un dfeint^^nssemenl sans horntîs. FeuardenI, (h'^oùti' du monde, se serait retint, lunnhliîment à R'iyeu\, sans ainl)ition , sans d(^sirs, attendant, (pie la mort vint couronner sa vieillesse, ce cpii arriva elTectivement en KilO (4); mais.c'est là unebio^M^apliie complaisante. Feuardent n^nonça à ses emportements di's (pl'ils purent lui tMre nuisibles; il se jeta alors dans la politique pacifique. Ses liaisons avec le cardinal d'Ossnt étaient un aclieminemenL vers la faveur. Henri IV oublia si bien les fureurs du sermonnaire, qu'il le louait en pleine cour et lui octroyait une pension (o).
(1) Sat. Mênipp,, piôc. justifie, t. H, p. .V20.
(î2) Lesloilo raconte que le jour de la roildilmn de Paris, Guinceslre vint demander le roi pendant qu'il dînait. Sancy ne voulait pas le laisser entrer; mais Henri IV, ayant reconnu sa voix, donna ordre de le faire venir. Guincestre alors se serait précipité aux j^enoux du prince qui, saisi de ce mouveinenl subit, n'aurait pu s'empêcher de s'écrier : Care le Cousteau ! (V. p. 230 B.) Mais cela est-il bien probable? Guincestre n^1vait-i^ pas réparé ses précédents excès en allant l'un des premiers à Saint-Denis ? N'avait il pas assisté à l'abjuration. Après celle adhésion éclatante, la défiance de Henri IV était-elle naturelle?
(3) Jauni, de Henri IV, p. 238 A.
(4) Senectuctis tandem portum Baiocum ipsum, quod jnvenilis conteniionis illex et quasi igniculus fuit, huniiliier elegit, nullam ambiens aliquando dignitalem inter suos aut honorem inter exteros. (\Vadding, Script, ord. Minor., p. 116. — Cf. les notes de la Bibl. de Duverdier.)
(5) ... Eumque, et si multum sibi adversatus fuisset, coram aulicis collaudavit et pensione annua donavit, (Bail, Sapientia foris prœdicanSy part. III, p. 478.)
31 G LES PRÉDICATEUHS DE LA LIGL'E.
Fin de la biographie des prédicaloiirs. — Crospct va mourir dans le Vivarais. — (irriùbrard. — Son Irailé J)e sacrarum Llecliaiium jure condamné par le parlement d'Aix. — Misère de Launay dans ses derniers jours. — Quelques scrmonnaires de la Ligue se réfugient dans l'érudition. — Lettre de Casaubon à Portliaise. — Lettre do Juste Lipsc au Petit-Feuillant. — Traditions sanglantes sur 'Bernard de Montgaillard, abbé d'Orval. — Texte contraire de Matthieu. — Panégyrique du Petit-Fcuillant, par Valladier. — Colonie de ligueurs en Flandre. — Boucher, chanoine de Tournay. — Analyse de son Apologir pour Jean Chàtcl et de son Oraison funèbre de Philippe II.
— Boucher veut aller à Rome. — Le Saint-Père refuse de le recevoir.
— Lettre de D'Ossat à ce sujet. — Vieillesse prolongée de Boucher.
— Ses habitudes, ses derniers écrits. — On lui attribue à tort un pamphlet contre Louis XIIL — Repentir final de Boucher. — Guill. Rose est réintégré par Henri IV dans l'évêché de Senlis. — Il prêche contre l'édit de Nantes. — Arrêt du Parlement. — Rose fait amende honorable dans la grand'chambre. — Sa mort.
Puisque nous voilà ramenés tout naturellement aux détails individuels, achevons cette partie de notre tâche. Ce qu'il reste à dire de la prédication sous Henri IV, même dans ses rapports avec la Ligue , ne se rapportera plus guère aux orateurs que nous avons vus figurer jusqu'ici sur la scène, mais bien plutôt à leurs élèves, à ceux qui auront hérité de leurs traditions et de leurs doctrines. Il y a donc ici interruption réelle. La restauration monarchique changea les rôles et dispersa les acteurs. Avant de reprendre la suite des événements , avant de redire les mesures que prit Henri IV contre la liberté de la chaire et les obstacles qu'il eut à vaincre de ce côté, donnons un dernier souvenir aux tristes héros que nous avons si longtemps écoutés, à ces tribuns dont l'avènement des Bourbons vint renverser les plans et ruiner les espérances. — Renouons donc , comme elles se présenteront et sans trop de méthode, ces biographies interrompues. L'ordre, tout à l'heure, et la chronologie auront leur tour.
niApniiK V, S II. :\\1
Viwiui les |>n'Mlic:it(Mirs de la Ij^mic, (|ii('l(|iH!.s-uns, on si; U* i'a|)|K*ll<', (Irespot r((î(!ii(H)rar(l, avaient (|iiitl(^ dt; bonnr lienn; la se/'ne |)()lili(|U(;. (Irespel n'y revint pa»«; en irjîH), il suivit à Konii! le eanlinal (laelano; de retour en France, deux ans plus tard, il ohliiil un |)rieur(5 dans le Vivarais, et y mourut en irm (1).
Ouand (ii'UcShrard vil (iiic !• p irli de la Li^ur .s aiïaihlisî^iit, il aima mieux s(» retirer à Avignon (\ur. de rentrer dans 1rs voitvs de la lidi'diti! (2). C'est là qu'il (lerivit son tnitii sur les cMections eanonicjues (3),(iuc Niceron jugeait encore « le meilleur ouvraji^e contre le concordat (4). »
Au |)oint de vue histori(|ue, ce livre n'est pas sans inténH; il montre, en droit canoni(iue, les idées libérales et tout à fait démoerati(iues du clerjj^é ligueur. Non-seulement Génébrard soutient le droit des églises pour Télection des évéques contre le concordat de Léon X, mais il attribue fatalement tous les malheurs de la maison de Valois aux usurpations (jue François I* ' avait faites {i? des privilèges des clercs. Selon lui, l'assassinat de Henri III était en germe dans l'affaire de la pragmatique, (iénébrard est un logicien, et sa doctrine remarquable éclaire la Ligue d'un jour nouveau. Par là s'explique la singulière alliance des traditions municipales avec les traditions sacerdotales, de la théocratie avec la démocratie. C'est l'organisation, élective et indépendante, ici de répiscopat, là de la royauté, qui sert de point de ralliement. Ainsi la souveraineté pontificale, le libre choix des évéques avec les garanties ecclésiastiques, les vieux privilèges des communes, le droit suprême des États-Généraux , tous les
(1) Méiu. du P. Niceroii. t, XXIX, p. ^3.
(2) Teissior, Elcuf, dc:^ hommes sar., t. IV. p. 30e>.
(H) J)c sacnirum Elcctiouum jure et nccvssitate. Paris, 1593, iu-8«.
Il) Nimon, t. XXII, p. 17.
(5) Electioiies ad se rapuit penitus, scelus in suani geiitem inferens. quod non potuit expiaii, nisi potius posleritulis ejus prodi::iuM» iiKoritu alqiie peniicie... (P. Ho, édit. de IGOl. — Bibl. Sainte-Geneviève, E, 309o.^
('éléments d'opposition du passé reparaissent et se conil)incnt chez les tliéuricicns de la Liii:ue. Seulement ils oubliaient la monarchie dont la mission historique n'était pas finie, et a qui, cliose singuliîîrc, il était donné, dans Tavenir, de rendre lentement Tunité politi(iue à la France, et de la préparer ainsi à l'avènement sérieux et définitif de la liberté.
Ces conséquences ne pouvaient être prévues par Génébrard, mais son livre sert à les expliquer. On se rappelle que TUnion avait fait de ce prédicateur un archevêque d'iVix. Quand le traité de Sacrarinn électionum Jure parut, le parlement d'Aix y vit un attentat aux libertés de TÉglise gallicane, et le condamna solennellement. Malgré cet arrêt, on permit à Génébrard de se relirer à Semur, en Bourgogne, dans un prieuré qu'il possédait, et qui, selon de Thou, était d'un revenu considérable. Il y décéda bientôt, en 1597, agd de soixante ans.
Un autre prédicateur de la^ Ligue, le chanoine Launay, n'eut pas pour ses vieux jours une retraite pareille. Bayle croit qu'il se retira en Flandre; Le Duchat (1) dit qu'il mourut dans une extrême misère; Moreri ajoute qu'il vivait encore en 1008. Voilà tout ce qu'on sait. C'est beaucoup encore; il y a plusieurs noms sur lesquels, après la Ligue, l'ombre s'étend complètement (2).
Il faut cependant noter des exceptions. Ainsi le souvenir de Porlhaise ne vit pas seulement par les honteuses apostasies que j'ai rappelées. Dans ses derniers jours, et déjà bien vieux, en 1603, Porthaise jouissait encore de quelque renom scientifique. On trouve dans les lettres d'Isaac Casaubon une épître très-flatteuse qui lui' est adressée. C'est à propos d'une question de rabbin : il s'agit de l'origine de la
(1) Not. sur la i}Icnipp., l. Il, p. 146.
(ii) Il suffit (le consîater que Sorhiii, évêque de Nevers, mourut en 1606, Aymar Henncquin, évêque de Rennes, en 1596, et d'Espinac, archevèque.de Lyon, en 1591). (V. sur'dEspinac, GalL du ist. nov., t. II, p. 187.)
r.llAPITHR V, § II. 310
(•rili(|ii(î jiiivr. dt' la Massore. L*; crlMire commrnlalour ne laril pas en tîlot^vs. Kri faisaiil la pari des nmf^niwis dVpudil et (l(îs hanalili^s i^pislolaircs, on voit, |ur los l(Tm<fs de» (!asaul)()n. sons Icscpicls (Tailhuirs perce Tor^niril dn [w^dant, (\m Porlhaiso avait su s'attirer nnr (siimc nielle par sa science (1).
La lellre de Casanhon (st au moins modcjrée dans le lan- {^iv^g; mais j'en renconlre nne autre de Juste-Lipse, éplement adressc^e ;i inrde nos s(îrmonnaires, et oh Thyperholc louangeuse et renthousiasine obséquieux attei^çnent leurs limites. C'est a Hernard de Mo IgdllaM (le l'elit-FeuillaMt), (wimio ccclesiastico, qucM écrite cette missive. Elle [K)rte la date de janvier iOOI. ïr ]*elit-FeuiIlant étail alors dans les Pays-Has, au\ gages te l'Kspagne, qui le payait bien, puisqu'il recevait si\ cen'> Horins |)our un seul srrmon prêché à Bruxelles en lot)S, snis compter que IMii'ippe II avait déj;i récompensé ses services 'le la IJ'ue p:i»' Tabbaye d'Orval, Tune des plus riches du Luxembourg, au dire de Dumay (2), et qui, au temps, de Le Duchat, avait encore cent l)ernardins.
L'épltre de Juste-Lipse est curieuse. Malgré l'exagération, elle constate un grand t dent de parole chez le Petit- Feuillant. Le savant auteur du traité sur la Constance avait connu Monlgaillard durant sa jeunesse, et dès lors Tardent religieux excitait l'enthousiasme dans la chaire, et lui rappelait le mot d'Homère : la voix coule de ses lèvres plus douce que le miel. Juste-Lipse ne t'ait qu'un souhait, c'est d'entendre encore le prédicateur, c'est de goûter le miel de sa parole,
(l)Ego vero, mi Porlluesi, te consulere quam a te consuli maUm. Tu oniiti major ; tibi me est œquum cedere : qiiod et lib 'niissime facio : iiec tibi solitm vol proplcr ivtatem (ut de cruditione nihil dicam) viro venerando, sed vero etiam cuivis e trivio qui me aliqaid docate fuerit paralus... Ingentem enim et prope infinitam discendi cupidilatem qua llagramus... Vale et nos ama. (^Casaub., Epistolœ, Roterd., 1709, iii-fol., p. 173, ep. 3:29, feb. 1G03.)
{"■l) Noie sur les Coups d'Étal de Naudé, t. Il, p. i39.
^20 LES PKKDICATKLHS I)i: I.A LIGL'li.
regustnre mella; c'est de laisser enchaîner son esprit par les liens de cet éloquence, velut catenis. Il se Halte, d'ailleurs, de saisir et de s'approprier mille beautés qui échappent au vulfçaire, et que, sans amour-propre, un érudil de profession peut se vanter de mieux sentir (1).
Sans doute il fout rabattre de cette emphase d'apologiste et de cette boursoufllure d'amplification ; mais les termes de Juste-Lipse constatent néanmoins, cheij le Petit-Feuillant, cet art soudain de la parole, ce don fugitif et instantané de l'émotion, du verbe, qui, dans les temps de luttes politiques, donnent tant d'autorité et de relief.
Des accusations odieuses, que rien ne justifie bien clairement, mais que rien n'atténue non plus, pèsent sur la mémoire de Mon tga illard. Palma Cayet, dans sa Chronologie novennaire, va jusqu'à lui reprocher d'avoir donné 400 çcus à un misérable qui, au lieu de tuer Henri IV, comme il s'y était engagé, aurait gardé l'argent. Mais cela semble peu probable. En revanche, il y a deux autres faits qui ont trouvé quelque crédit auprès de Le Duchat (2). Le corps d'un des moines du couvent d'Orval fut trouvé consumé dans une forge, et le bruit se répandit en France que c'était là une
(1) Quanti te merito tuo semper fecerim qui me norunt sunt testes : quibus crebro aliquid de ingenii et eloquii tui laudibus fuit audiendum, Quodsi est, quid ambiges quin ab eo qucni sic icstimem et amemvotivum mihi sit araari? Atque ego, ex fama communi, raro fallaci arbitra, primum te noveram : ipsum deindevidi, conveni, quod anteomnia pono, iii publico audivi. Quem ? Homcricum non senem, sed, quod admirationem augeat, juvenem :
. Tou xai àrcb YXt()ajr|Ç {xiôiioç yXu/.iojv psev auor,.
ïu ille os qui velut catenis devinctos trahis audienlium animos, in quani partem cumquc tibi visum. 0 utinam mihi fas regustare meUa tua! quia ii qui a dipsade percussi sunl, magis magisque sitiunt... Maneo in vote ut audiam... In vulgus quam mulla pcreunt? Apud nos aliter, sine superbia... Quod caput est possumus arripere et imitari... (Justi Lipsii Opéra omnia, 1637, in-fol. t. 11, p. 355. Cent, ad Germ. et GaU., ep. LXXIX.)
(î2) Not. ad Ménipp. 1. 11, p. d'à. — Cf. Bayle.
<;n\i»iiuK V, î^i II. ^'i\
V(ii^!;raiMUî dr Tiihln*, pour ciMlanM'^ iiP'dis.iin is «jur !«• maliM'iirriix n'li^:ini\ so scr.iil permises sur h's moMirs di- simi siiptiricur. Iîikî .niln' lois, depuis, Moiit^Millard fut a<TUN<* par un ^tMililhoinnic d'avoir voulu le fain; assassiner ; mais la proloclion lannlii'iv do Taivliiduc, AllM^rt (1) mit le vieux ligueur à eouverl.
On a vu [dus haut qu'en loHî), le Pelit-lM'udiant avait lail imprimer une réponse injurieuse îi la lellre que lui avait écrite son bienfaiteur Henri llf |K)ur lui reprocher ses prédiealions ealomnieuses. Kh l)ien,je trouve dans rhislorien Mallhieu un passa^^e oii Monlgaillard n'est pas nommé, mais qui évidennnent se rapporte à lui r2 . il faut eiter : «... Je ne s(.'ay si eestoit le zèle de Dieu el dti salut du roy (|ui lit dieler eeste lettre, mais je seay ([ue depuis il en a jeté des larmes de san;;", toutes les fois ([u'il se sonvenoit d'avoir si l)assement ravalé la {grandeur de la majesté du prinee et deserié la eandeur el sincérité de ses aetions en toutes les chaires de Paris, oii pour son éloquence il estoit fort admiré. Le bon sens à la lin et l'amandement qu'il désiroit au roy luy défaillit, il s'esgara des règles de sa profession, et si je n'avois l)lus de respect à sa robe qu'il n'en a eu ii la vive imai^e de Dieu» je le nommerois et marquerais le lieu de Turin oii il se plongea jusques aux. oreilles dans les délices du monde, ayant envoyé essorer soutVoc pour quelque temps ; aussi la volupté avoit eftaeé tous les traicts et linéaments d'un religieux en son àme, lesquels, depuis, la pénitence et la conversion ont refiguré et portraicl aussi beaux qu'auparavant, et de guespe qu'il estoit, voletant eà et là, il est devenu une abeille et fait ses ravons de miel en la ruche de son monastère. »
[i) On n'a précisément du Pelil-Feuiilant qu'un seul écril, et c e>.l un pano^'> riciuo île l'archiduc, sous ce litre ridicule : Le soleil éclipse, tU'uxelles, 16^23, in-S'J. Rien de plus plat: il n'y a p:is une phrase à en extraire. Montgaillard reçut néanmoins tîoO florins pour faire imprimer ce dilhy rambe emphatique.
[H] Matthieu, JIis(. de /'ra;<a . l. 1. [>. 7*70. — V. plus liaul. pag, b.^.
J'avais d'aliord songé, à cause de Tuyi7i, dont il est queslion dans le passaire de Matthieu, qu'il s'agissait, ou du Savoyard Garin, ou de Cliristin de Nice. Mais Maltliieu parhi |)Osilivemeut d'une ré{)onse au roi imprimée, et il en cite un passai» e. Or, ce passagti se retrouve dans ta lettre du Petit- Keuillanl dont il a été parlé; c'est donc, sans aucun doute, du l'etit-Feuillant qu'il est question.
Conmient concilier ce repentir final, ces larmes de mtKj versées par Mont{!;aillard, avec les crimes dont la tradition a souillé sa mémoire. Je ne sais, et à la distance où nous sommes des hommes et des événements, il serait impossible d'éclaircir ce mystère. Pour l'honneur de l'humanité, j'aime à croire au récit de Matthieu.
Ce récit est d'ailleurs confirmé par les témoignages (fort emphatiques, il est vrai) qu'a donnés de la vertu de Montgaillard son panégyriste posthume, l'un des prédicateurs les plus en renom du règne de Louis XIII, ce Valladier si célèbre par l'exagération de ses métaphores et l'abondance de ses images bizarres. Valladier ne consacra pas moins de trois jours à prononcer, en lG2iS, Tapothéose funèbre du Petit- Feuillant, mort quelques mois auparavant. C'est un hymne interminable, qui a été imprimé (1). Le ton en est si ridicule qu il est impossible de rien citer. Qu'il me suffise de dire que l'orateur fait intervenir des miracles dans la vie de ^on saint. Ce qu'il y a de plus bouffon, c'est que Guillaume Rose est le héros d'un de ces actes surnaturels. Le Petit-Feuillant avait la langue prise par un catarrhe, et il allait mourir; mais révéque de Sentis l'ayant touché, le malade recouvra immédiatement la parole. Il fallait que les auditeurs de Valladier eussent une foi singulièrement robuste.
Montgaillard n'était pas le seul ligueur qui eût cherché un asile en Belgique, dans les possessions de Philippe II. J'ai dit que le chanoine Launay y alla mourir assez miserait) 6'aùjit'sco^/mes cCOrcal. Luxcmboiiri;, Joi3, in-S«.
iMAVÏWMù V, ^ 11. '.' i
lilt^iiiciii. On sait que Dortiians n'y réfugia aum (luclquf. (oinps, el que lUissi-Leclerc bc promena prndanl quaraiile ans clans les rues de Unuclle^ avec un ip'os eiiapelet au rou. C'élail loul une pelile colunie» Mais rKspa^^ne en K^'iiéral se montra in^rale (^l aUindonna ses aneiens ^uppùls. liorléans (Hail si ili'pourvn de ressourees (|u'il revint l>ienUH en Franeo, et la panvrelé de IJussi-l.eelere lilait proveHiiali*. U\s pnhlicaleurs lurent niieuik Iraités ; leurs relations avec la cour de Madrid avait élti plus suivies, plus direcies. Le IVtit-lVuillant ayant eu une aldniye, liouci • r «mi un ranonicat.
J/aneien euré de Saiut-Benoil, une lois en Flandre, n'aUli- (jue pas la poléniiiiue eonlre Henri IV, eomnie on doit *'y allcndrc de la j)arl d'un eoiUroversiste aussi abondaiU, aussi emporté. Boucher ne pouvait se maîtriser de si loi; il demeura fidèle à sa logique régicide, et de môme (|u'il avait loué Jaciiues Clénienl, il publia en lo!)o une justiiiealion de Jean Clialcl (1). Jamais on n'a approuvé le meurtre avec pins de sécheresse sdiolastique, avec une rigueur plus froide, plus
sangumaire.
Le pamphlet de Boucher se divi.-.. lu quatre parties ; la première est tout à tait insignifiante, mais la seconde est digne de remarque. Boucher coannence par accorder que la persojme des rois est inviolable. Comme il vivait alors suus un despote et non plus sous la démagogie des Seize, la concession était nécessaire; mais Boucher se dégage vite de cotte réserve géiianLC. Chalel, selon lui, n'a pas voulu tuer un roi, car Henri IV, malgré son avènement, ne peut être considéré comme roi, puisque sa conversion est prétendue. Ce tyran n'a pas même le droit de protester eontre lex-
\[) Apologie pour Jeati Lkàiel, par François de Vérone, i;>95, in-S'.
- liarbier indique une ri impression de iGlO, sans nom d'auteur. Il \ a aussi une traduction latine, sous ce litre : Jcsuila aicai'iifSy Lu^'duii. 1611, in-8". — Je me sers du l3xle donné par Lengiest du Fresuoy au 1. VI des JJéni. de Con lé... Vo} . lllepart., p. 1 à liO.
324 LES PIŒDICATEUKS IHO LA LIGUE.
communication du pape (qui n'était pas encore levée alors) ; il n'a pas le droit de régner, même quand le saint-père l'absoudrail, « car, dit Boucher, il n'y a pareille raison de restituer en absolvant que de destituer en condamnant (i). y> Quant au droit de succession, le forcené pamphlétaire persiste dans ses doctrines de la Ligue : « Si la succession a été admise, s'écrie-t-il, pour l'expérience qu'il y a que les inconvénients en sont moindres que de l'élection, si ne fut-ce jamais pourtant l)om' préjudicier au droict de Jiature sur lequel est Télection, ny pour y renoncer ou se lier les mains, au cas que pour le vice et indignité des successeurs la succession fut nuysible et l'élection nécessaire... » Boucher regarde toujours la monarchie comme « un contrat mutuel entre le seigneur et le vassal (2) ; » et il rappelle avec insistance la formule du sacre : Veuple, veux-tu avoir un tel pour roi 1 Après ces points de droit général, le panégyriste de Châtel établit que, « quand autrement ne se peut, » les hérétiques doivent être exécutés et tués par les particuliers. Cela l'amène à assimiler, avec grand renfort d'érudition, les tyrans aux hérétiques. Peu lui importent d'ailleurs les contradictions. Il loue Jean Châtel, et il reproche amèrement à Théodore de Bèze d'avoir excusé Poltrot.
La troisième partie de VApolocjie n'est plus didactique, elle est lyrique. Boucher déclare que l'acte du meurtrier de Henri IV est d'un héros courageux, magnanime. C'est une prodigalité fatigante d'épithètes hyperbohques. On conçoit après cela que la condamnation de Châtel paraisse injuste à l'auteur. xVussi, dans la quatrième et dernière partie, déclaret-il l'arrêt du Parlement « schismatique, précipité, calomnieux, tyrannique. »
Cefte persistance de Boucher dans ses théories régicides est notable. C'est la doctrine de la Ligue, chassée de France,
. 1) !2t-pail. ch., Mil, l \.
ri) Ihid , chap, IX, g i. — V. plus haul p. Di>.
ciupiTiu: V, tiî II. 'Ml',
iiis(|ir;i rr (|uVII(> Iroiivr un coiiliiiiiatriir vUv/. Hiivjiillac, cl. (|iii, en .'ilhMKl.iMl. se n'Iuf^ie dans les Klals dr IMnlippr 11, rnisti^.'ihMir de rUnion, ;ni nord chez le clianoiin* de Tournay Jean BoiK'lier, an midi elie/. un ji'suite. l'Iiislorien Mariana.
Il appartenait au plus iii(1u(Mit, au plus actif, au plus entreprenant des pn'Nlicateurs de la Lij^ue de prononcer l'orais^Hi liinèhn^ du vrai prouïoteur d(^ la Li^sMie, de IMiilippe II (1;. \près avoir soutenu les idfvs d(''mocrali(|ues, en France, au |)rolit de rKspa^^ne, Boueluîr lit VvUv^i^ du despotisme en liel- ;;i(|ue. par reeonnaissaneeel pour maintenir son cn^dit aup^^s du nouveau roi. Au surplus, malj^ré la dilféreuec des lendanees, les systèmes de Boucher et de Philippe II se rejoij^maient dans la |)rati(iue : Boucher avait lou<'^ Chinent, Barrière, ChâteK tout connu»' Philippe 11 n'avait [)as recuh' devant les meurtres de son lils don (larlos et du duc d*Oranf»e, devant les massacres e\('cutrs par le duc crAlhe. L'ancien curé de Saint-Benoit semble heureux de retrouver son maître sur ce terrain commun de l'assassinat. Aussi le loue-t-il d(* tout cœur dans un style assez solennel et |)lein, dans un style ennemi des .s/;/î/^/c.s' IJi'urrltrs cl nnileurfi de rhcturitiue, mais (|ui se complaît aux détails puérils et au pédantismedes citations.
Boucher commence par une apostrophe enthousiaste à la maison AWustriche, qu'il déclare divine et dont le nom, selon lui. vient d'Austei\ aquilon (2). Non-seulement Philippe II a le grand mérite d'avoir donné asile ii Boucher, non- seulement il a su être le refuge « des domestiques de la foy, des bannis de tous les quartiers de la religion catholicque (3), j> mais le prédicateur lui reconnaît toutes les qualités publicques et privées. Ce prince, on le sait, était le type de l'astuce, de la duplicité, de la dissimulation ; eh bien, son panégyriste n'hé-
(l) Oraisou funrhrc do PhiMppp If, Anvers, Plantin, 1600, in-8«^, 2^ éd. {Biblioth. Mazarinp, ^24.818.) EUe fut prononotH? 1p t>.% net. iriPS. (5) Pag. 20.
(3) Pag. 63.
350 LES PRÉDICATKrnS DR 1,\ I.lGïT..
site pas h dire qu'il se distinguait par « la xmié aux paroles et la (i(lélit(' anxi)romcsses (1). î) Cela donne la mesure du ton véridique de cette oraison funfcbre.
On peut voir, par les éloges que donne T]ouclier à Philippe II, h quelles conséquences tyranniques auraient abouti, après le triomphe et dans la pratique, les théories électives et 'populaires du clergé ligueur. La WhevU't de la presse dont TUnion, dont r>oucher en particulier, s'étaient fait un si puissant instrumeni contre la royauté de France, eut été a coup sûr supprimée; le prédicateur trouve admirable, de la part du roi d'Espagne, « ceste particularité notable du règlement de Timprimerie et abolition des livres suspectz (2). » Boucher ne se donne même pas la peine de déguiser sa sympathie pour (( ceste sainte inquisition autant louée et estimée des boris, non- « seulement en TEspaigne, mais aussi es aultres nations, qu'elle est deschirée et abbayée des meschans pour la terreur qu'elle leur donne (3). » Voilà où eussent voulu en venir les hgueurs, dans la r(;alité. La vérité ici se dégage et apparaît dans tout son jour. Boucher n'a plus d*intérèt à la cacher ; les doctrines démocratiques qu'il avait soutenues durant les troubles \]\'laient qu*un prétexte, une arme, un moyen.
Après une adhésion aussi formelle que celle que l'on vient de lire à l'institut de l'inquisition, on ne peut s'étonner des allusions amères que Boucher fit dans son oraison funèbre contre la récente promulgation de Tédit de Nantes. « Deux religions en un même pays, s'écrie-t-il, c'est l'hérésie avec la
(1) p. 2i. — L'opuscule de Boucher fournit quelques anecdotes nouveUes sur la vie privée de Philippe II, dont un biographe pourrait profiler. Ainsi, pour prouver que son héros ne s'était jamais mis en colère, Boucher raconte un trait : Philippe II ayant sonné durant la nuit pour demander de la poudre afin de clore une Ionique dépêchs qu'il venait d'écrire, un domestique vint, à demi endormi, qui versa l'encrier au lieu de la sablière. Philippe II ne dit pas un mot, et, sans i^ronder même le valet, il passa toute la nuit à refaire sa missive. r. p. 39.
rfrvpirnr. v, 1^ ii. 327
l'oy, huîicnsonp:c iwoc la \MU', la roncuhino avoc la h'^ritinie, les l<?nèbres avec la Imni/rr! nclmi prii plusloiîi : « Siiipidild ol if!:noranc(» de penser (pie par deux eln'inins, non-seiilemenf dillVrerils, mais diaiiK'lralIeineiil eonlrains, et qui ne sonl ny ne peuvent estre auetinenienl parallMe^, on jouisse venir au mesuie endroit, et ee cjui esl pis eneore. cpie par la liberté de eonseienec, e/est-?i-dire |)ar la liberlc^crtîstre meschanl, les liomnîes se puissent nïienx conduire (1). «Nous avons vu dî'S Tahord (pielcpie solidarité s'('tal)lir (»nlr(î la Sainl-Iiartli<'demy et la Lij^Mie. Boucher T'iait donc lop:i(iuo d'une certaine façon en admetlaîil rinnui^itinn ef en ntî.'iunnnt I(» lilice exercice des cultes.
Pour mieux justifier sa conduite dans les luttes civiles de la France, il assurait que tout s'était passé « soutr/ la bén»'diction et adveu des papes depuis Grégoire XIII jusques à Clément VIII h présent séant (2); )> mais la cour de Rome, d^s qu'elle ne fut plus inquiétée par les exigences de Philippe II, eut hâte de se rattacher îi la politique de Henri IV. Les doctrines de Boucher, momentanément admises par le saint-siége, durant la guerre civile, ne pouvaient qu'être r«'prouvées une fois le calme rétabli.
On en trouve la preuve frappante dans une lellrc du cardinal d'Ossat, adressée à Villeroy, et datée du l'^'mars IGÛO. Laissons parler Thalnle négociateur: « Je dis à Clément VIII qu'étoit parti les Pays-Bas le D*" Boucher pour venir à Rome visiter limina apostolorum Pétri et P(/w/iaunom dcTévêque de Tournay, qui lui avoit donné un canonicat en son église, et là*dessus j'expliquai à S. S. la violence et rage de cet homme et les livres qu'il avoit écrits contre le feu roi, et ceux ou il avoit soutenu le parricide attenté par Jean Chàtel, excitant chacun à parachever ce que cet assassin avoit commencé; où il avait encore écrit plusieurs choses contre l'autorité et puis-
(1) P. 53 et 54.
{^) Pag. 7?>.
328 KKS PHKDICATEUaS DK LA KinUK.
sance du Papoel rtoit encore aujourd'hui plus obstiiK» et plus violent que jamais; qu'il y auroil trop de lieu et de raison de l'arrêter prisonnier et de le bien punir de ses forfaits et blasphèmes; qu'au moins S. S. lui montrât, en ne l'admettant pas à ses pieds, que telles ^cns lui déplaisoient. Le Pape me répondit qu'il se souvenoit d'avoir ouï parler d<' cet homme, et n)ème que le Nonce des Pays-Bas lui avoit écrit qu'il disoil i\\u\ le Pape ne pouvoit absoudre le roi. Puis S. S. me demanda s'il éioit ariivé. Je lui dis que non que je scusse. — Or bien, dit-il, nous verrons (1). » Dans la sixi^me lettre, qui suit cette missive de d'Ossat, on voit que le bruit se répandil dans Rome que Boucher était tombé malade à Cologne. C'était sans doute une feinte pour éviter le désagrément d'un refus d'audience, la honte d'un déni méprisant.
Quoi qu'il en soit, le texte de Dossat est important. Il marque oîi en arrivait, en 1600, ii Rome même, la réaction en faveur de Henri IV. Partout les doctrines de la Ligue étaient, au moins officiellement, repoussées par ceux qui les avaient exaltées naguère; elles n'avaient plus cours ouvertement que chez quelques pédants obstinés, chez quelques jésuites espagnols. A Tournay, Boucher justifiait Jean Chatel ; à Tolède, Mariana appelait Jacques Clément œternum Gailiœ de eus.
Pour consoler Boucher de sa mésaventure auprès du saintsiége, la cour d'Espagne le fit, dès son retour, nommer archidiacre de Tournay.
L'ancien curé de Saint-Benoît vécut extrêmement vieux. Ne sachant comment user l'activité qui le dévorait, il passa sa longue vieillesse à tenir des pensionnaires et à prendre soin de quelques fdles dévotes. On voit même Tarchiduc Albert lui donner à cet effet, en 1615, une somme de 730 florins. Ce n'est point là la seule preuve de l'attachement de Bouchera ses intérêts. Il avait l'humeur tracassière, et n'eut
(1) Mti'oa du Card. d'Osfial, éd. do Hamelot de La Hoiissaye, 1708. in-l^i, t. IV, ]). ISI.
iJIAPITHK V, ^ II. .'{*♦
pas moins de trois procrs à soul(*nir cotilrr son cliaiiitn*. i^^* dernier semble nnc; |>l;iis;inlerieel est pourtant trfîs-véridii|ne. On s;iit (|iie Bouelirr «'lait hor^^ne; or, les règlements, ii co (ju'il parait. e\if;;eaienlponr le eanonieat (pion eut IVrildroil. rwil (lu amou. l/illusi(ni. \\ l'c^^ard dr Houelier, avait dMii' bien des annfe.à cause de iVeil dc^ verre (pj'il portait. Apn* . de lon;:;ues plaidoiries, le ehanoine fut enfin df'possrdi*. m KJ;!,'), mais il ^arda son areliidiaconal (t .
On le sonp(;oinie, (juaiid I(n souvenirs de \a Li;iue lurent éteints, la l'écondil^' pohMni(|uc de IJoneher voulut trouver de nouveaux aliments. Barbier, sans donner ses auloritrs, v\ un peu à la léj!;ère (â). attribue à lancien euré de Saint- Benoît quatre pamphlets, |)ubrh''sen KJlâ et en KJli.etquisontparfaiteineiil insi^nilianls. C'est uneépitre érudite contre une opinion de Gasaubon; e'(>st une mt'diocre réfutation fin livre d'Edmond Rieher sur la puissance ecclésiastique et polili(|ue (3); c>st une assimilation des liéréti(iues à Judas; c'est, enfin, une critique auK'^re du plaidoyer de Lamartelit'^re contre les jésuites. Tout cela ne vaut pasTcxamen. Ces dernières publications de Bouclier furent si obscures (|u'aucun biblio;^raplie, à ma connaissance, n*a parh' d'un fort mauvais livre d'ascétismt» (i et d'un très-médiocre traité sur l'usure (5) (pi'il compos;i plus tard.
L'ombre couvrit donc cette dernière et longue période de la vie de Boucher. En 1025, pourtant, les beaux esprits parisien > se souvenaient encore de ses excès de la Ligue, et un pamphlet
(1) Le Duchat, not. ad. Mcnipp., t. Il, p. 53 et siiiv.
(^2)V. lo Dicl. ih\'^ auont/mrs, n» 3005, 1591, 1551, l!>±53. M. Barl>ier parait n'avoir pas connu le mot de Le Duchat : «On a prétendu quo Houcher n'était pas l'auteur de tous les ouvrages qu'on lui attribue. »
(3) Celui-là, publié sous le nom de PauhJe Gimnnt, est bien réellement de Boucher. (Bibl. du Roi, E, 1308.) Deux autres ont été imprimés à Chàlons, encore sous le nom de Paul de Gimont ; mais quelles rolalions avait Boucher avec Chàlons?
(4) Couronne mystique, 16:24, in-4". (Bibl. du Roi, D, 1093.^
(5) rUfinre ensevelie, 1628, in-4o. {Fbid., D. 1090.)
330 LKS pni-nicATFj:RS de la ligue.
virulent et anonyme s*étant r(5pandu ronlrc Louis XIII, on l'atti'ibua généralement h Boucher (1). C'était à propos de la guerre de la Valteline, et on accusait la France de faire une alliance impie avec les protestants. L'ancien curé de Saint- Benoît se liAta « par lettres escrites à ses amys de Paris de protester que c*esloit une charité qu'on luy prestoit, et que, foy de preslre, il n*avoit point veu ce livret (2). » Cette dénégation ne suffit pas, et Boucher dut publier une défense (3), dnns laquelle il proteste de son amour pour la paix, Tunion, la concorde. Il y loue beaucoup Louis XIIL Henri IV étant mort, aucune raison ne subsiste d'accuser son successeur : Boucher le donne ;i entendre, en disant des accusations qu'on portait contre lui : « C'est le rafraîchissement odieux et importun, j'ose dire turbulent et séditieux, d'un^erme, dont le sujet n'étant plus, la mémoire en deust estre ensevelie (i). » Évidemment le vieux ligueur s'amende et récuse ou au moins atténue ses anciennes erreurs. Mézeray assure que Boucher mourut « bien changé d'humeur et aussi zélé François chez les Espagnols qu'il avoit été furieux Espagnol en France. » C'est beaucoup dire. Mais en réfutant Mézeray, Le Duchat à son tour n'exagère-t-il pas l'entêtement de Boucher? (5) Mézeray n'avait pas besoin de citer, de sources; il était contemporain, et son témoignage en vaut un autre.
(1) VAdmonltio (V. le P. Lelong, n" :>8641 et 28680, ainsi que le JSaudœcnia, in-l:2, p. 103), a été aussi attribuée à Jausenius. Mais c'est une erreur. Jansenius est seulement auteur du 3!ars GalUcus, 1G33, autre pamphlet virulent. (F. Sainl-Beuve, Porl-Rojjal. 1840, in-8", t. I, p. 313.) A la date de YAdnioitlllo^ Jansenius était encore inconnu. Ce n'est qu'après coup qu'on a pu songer à lui, et par une induction très-hasardée.
(2) Luvz'k'wio tiir)ff <hi Mrrrvyr Fraurais, 'P.nis, 1020, in-R", p. 1059.
(3) Défende de M. Jean Bouclier conlre Vunputation calomnieuse à lui faicte d'un livre intitule : Ad Ludovicum XIII, Admonilio. Tournay, 1626, in-4o. (Bibl. du Roi» L, 1119.)
(4) Pag. 6.
(5) V. Vliisl. de France de Mézeray, à l'année \-\9i. — Cf. Le Duchat, not. ail. Mènipj).^ t. II. p, .'il et suiv.
riîAPiTnK V, § If. «t1<
Sans supposer ;ni chanoiiio (IcToiirnaycc vif rdonr do si'nliinrnls palrioliipK's, j'aime il rroin» (lu'il 8C rcpiînlii sur la lin. Qu'on y sow^v,: il mourut fort lard, dans l>xil, a qualrevinf^t-sci/oans, vu l()î(l,(!inf|uanl(Min(| ansaprî*s l'cnlr(5(; de Henri IV h Paris. Ses ai^HMirs avaient ou le temps de s'apaiser. Bouelier/ avee seK souvem'rs, dut ^Irc fort Irisle dans 1rs dornicrs jours. Des le temps de la mort de Philipp(î II, il semhlait pressentir cet avenir lu^^uhrc : le malheur lui paraissait une n(^eessil(S el il s'i^eriait avee eonvietion : a C'est la loy eommune prononeée divinement, invarial)le el inévitable aux hommes en eesie vie (I). »
I.(^ nom de Bouehcr est d'ordinaire associé à celui de Guillaume Rose. I/éveiiuc de St^nlis est le dernier des sermonnaires li5]:ucurs dont il nous reste h achever la biographie.
Aussitôt après le triomphe de Henri IV, Rose s't'tait réfugié dans ral)l)aye du Val de Beaumont-sur-Oisc. Bientôt le roi lui rendit son évêché par lettres patentes (2) ; mais le tenace prélat ne se crut point engagé par cet acte de clémence. Il se permit dans ses sermons de fréquentes sorties contre le monarque, et resta fidMe h la Ligue. Ainsi, en avril 1507, on voit qu'il est en peine pour avoir donné ordre à ses curés de faire confesser leurs fidèles par les capucins (3). Or, il faut savoir que cet ordre entreprenant qui, après le P. Ange de Joyeuse (dont Voltaire a dit :
Il prit, quitta, reprit la cuirassa et la haire),
allait fournir le P. Joseph aux intrigues de Richelieu, il faut savoir que cet ordre passait pour être complice des jésuites et de leurs sourdes menées.
Rose fut dès lors observé par les agents de Henri IV. Los violentes attaques qu'il se permit Tannée d après contre la
(1) Orais. funèb. de Philippe II, p. 3".
(2) Mêm. de Severs, t. II. p. G08.
(3> Lostoilo, Jouru. dr Ilniri l]\ p. !283 B.
332 M> PHKniCATi'iins m: i.\ i.ir.rK.
royauté à roccasion de lY'tlil de Nantes, décidèrent Henri IV à faire un exemple. Rose avait dtk'laré en chaire qu'il était prêt à entrer dans une nouvelle Ligue; on le traduisit devant le Parlement, proptev didd (jUiviUimnon d'urnda (1), comme dit l'indult-ent Launoy.
Le i) septembre 151)8, il intervint donc un arrêt du parlement (le Paris contre Tévéquc de Seniis i^2). Rose futcondanmé à déclarer debout et tête nue, en présence des chambres réunies et des gens du roi, qu'inconsidérément et témérairement, après avoir obtenu sa grâce de la bonté de S. M., il avait publiquement fait gloire de s'être engagé des premiers dans la Ligue et avait osé dire qu'il s'y engagerait encore si ces malheureux temps revenaient; qu'outre cela, il détestait un livre publié par Louis Dorléans, sous le titre de Ueqiiête cathoUque, comme contenant plusieurs propositions impies et injurieuses à la royauté. Rose avait donné de grandes louanges à l'auteur et avait été convaincu d'avoir approuvé cet ouvrage en y faisant même des notes à la HTarge. Il fut encore condamné ;i cent livres d'or d'aumône envers les pauvres prisonniers, et on lui défendit d'entrer dans Sentis et de prêcher en son diocèse pendant une année. Cet arrêt sévère fut exécuté à la rigueur, à cause de l'obstination et de l'orgueil du prélat, rei contiimacia seu pertiiiacia, dit De Thou, dont j'emprunte littéralement le récit. Rose se présenta le lendemain au Parlement, devant ses juges, avec ses habits pontificaux; mais lorsqu'il fallut faire la déclaration ordonnée par l'arrêt, les gens du roi, par ordre de la Cour et par respect pour la dignité épiscopale, l'avertirent de quitter ses ornements sacrés. L'audacieux prélat s'y refusa, en sorte qu'on le fit entrer dans la grand'chambre, comme i! était habillé. On lut la sentence, et un greffier lui ayant dicté la dé-
(1) Laiinoy, //<>/. Gymn. Nav. (Op., t. VIT, p. 749.)
(2) V. Thuan, 1. CXX, MO : t. V.p. 732. — Cf.Lestoilo, Joimml dr Henri fV, p. 295 B.
rlar;ilion (|u'il di'v.iil l'airr, il fii! coiilraiiil <lr la rrprlVr i^rnoiniiiicîUsmiKMit (1).
Apivs l(^ solcniirl arr^l du Pai'h»moiU«(2), (îiiillaumr HosC (!lail dc^sonnais IVappcWriiiipuissance. Il ohlint son pardon do llriiri IV et reloiirna à Scnlis (3), oii il V(!('iil, cum infuinia ritiv iuteijnintc, dit ropliniisUî LannoyJiiS(nrni 1(50:2. \j'à\\naliste diirojh'^c d<» Navanr ajouhî (|iir (oui le diodîse dtj Sonlis et surloul les pauvres plciiivrcnt leur r'vr(|ur, (i). FlitMi noraltesle, rien ikî hM'onlredil, cl laiiloriliMle I.aunoy n'est pas assez di^si!itéressi'e[)()url'('lat)lir. llos(M*tait un navarrois; eela sutlisait pour l'absoudre. Nous avons vu tout à l'heure Valladier pnMer le don des niiraeles à Tévéque de Senlis. Si Hose avait M eanoiiisi', le ijrand (Intichcuv de saints ne lui aurait peut-èlre i)as élé aussi favorable.
Nous voilà arrivés au terme de ees biojçra|)liies (|ui oui leur moralité. C'est un triste tableau, le tableau ordinaire des grandes luttes eiviles. Les individus s'elVacent un moment dans la rapide suceession des événements, puis ils reparaissent au (lénoùment pour reprendre un rôle, les uns d'obstination orgueilleuse, les autres d'apostasie éliontée, quelquesuns, mais \)\ou rares, de lidi'lité sérieuse ou de conversion
^h Je ne sais < c qui, ;i propos de l'o iuoc<''s, a pu faire dire réfeiiiment à M. Danjou [Artli. cur., dr riJist. Je Fnunv, sér. 1., l. XllI, p. \\o\ : « On ne peut s'empèclier de reconnaître que cet évoque lit alors |)reu\e d'un beau caraolèiv, reliauss»'' d'un ^Man ! mérite. » Celle rohabililalion de Rose me parait singulièromenl L'ialuito et peu motivée .
cl) Lj souvenir do ce mémorable verdict dura luii^lemps. Kn 176o. Voltaire disait encore (dans sa Itîih^ 1. au comte d'Argentall : «J'ai lu une excellente leUre qui justifie l'arrêt du Parlement contre le clergé en citant le procès de G. Rose, le plus détestable ennemi de Henri IV. >» lŒuvr., éd. Renouard, t. LUI, p. 178.) L'affaire do Tévéque de Senlis lit donc jurisprudence dans le Parlem»?nt, et la tradition s'en perpétua.
(3) Mézeray prétend qnà la fin Guill. Rose avait rliaii<:e son e\écli«; ik' Sonlis contre celui d'Auxerre. (Le Duclial, not. ad., Mciiipp., \. IL p. 195 et suiv.)
(4) Ingonti, desiderio sui relnio cum oainibu-^ lum maxime pauperibus. (Launov, loc. cit.\
334 Lt:S PREDICATEURS DE LA LIGUE.
sincère. On voit là corahicn sont durs et amers les engagements des partis, combien sont impitoyables [les représailles des passions politiijues.
i^o que (ievic'iiiionl les prédicateurs ro^alislei, Chavagiiat', Heuoi.sl, Morciinc. — Benoist ne peut obtenir ses bulles. — Scandale que cause un de ses sermons. — Sa mort. — Morenne poêle. Son Oraison funhbro. de Henri III^ véritable manifeste de réaction monarchique. — Plaidoyer d'Auloiae Arnauld contre les jésuites. — Conimelet y usl attaiiué. — Fin de ce religieux. — Supplice des jésuites Guignard cl fiuéret. — Aubry cl Varadcs exécutés en effigie comme complices de Pierre Barrière. — Arrêt du Parlement sur les assassins de Brisson. — Chauveau. — Henri IV publie une Déclaration contre les prédica- Icîirs séditieux. — L*édit de Nantes et les sermonnaires. — Faiblesse du Parlement. — Mécontentement du roi. — Ses menaces contre les abus de la chaire. — La prédication cesse d'être politique et reprend son caractère religieux.
Je me suis longuement étendu sur la vie des orateurs de la Joigne; il faut dire un mot de ceux qui, en très-petit nom])re, avaient appuyé Henri IV. On ignore comment finit Cliavagnac^ curé de Saint-Sulpice; mais il nous est parvenu quelques détails sur les dernières années de Benoist, curé de Sainl- Eustache, et de Morenne, curé de Saint-Méry.
Pour le récompenser de ses services, Henri IV, dès i59i, avait nommé son confesseur Benoist à révêché de Troyes. Mais le souvenir de l'opposilion récente de Benoist à la cour de Rome lui fit refuser ses bulles (1). Il eut beau faire, il eut beau écrire avec violence contre les hérétiques et conseiller pu!)liquement une nouvelle guerre intérieure à Henri IV (2), qu'il savait bien ne devoir pas Técouter, ces concessions ne firent pas fléchir la rigueur pontificale. On accusait Benoist de n'être pas parfaitement orthodoxe; une der-
(1) Guy Patin, ms. medil déjà cilè' (année 1008'. (H) Remunstrance à Henri IV de faire coustainriical la guerre aux Hérétiques. Rouen. 1596, in-12.
CHAliiHK V, C) ill.
jii(M'(! alïaiiT vinMc piirdiv. (itiar^ii. imi lli<)l,de prêcher le iiouv(*au jululii (hnaiit la cour, il laissa percer, à ce ({u'il parait, quelques vieilles opinions d'avaul la Lif^ue, et ft*exprinu eu leriwes peu réservés sur le sainl-sitîge. I>es iiieinimis du elor;^é, présents à roKicc, furent pris d'uncî telle l'ultre (pie lionoist eùl couru gr.ind i'is(|U(% sans la |)uisencc du roi, « d'estn^ accahié, ass(jnnn(i ou noyé par les assistants (i), » J'ai été curieux, on se l'inia^çine de lire ce savmon acandfi' leux (|uel>i;noisl,;q)r('s une lonjîUcr.'M:>laiiee,ilul Ciirc inipnlucr lextuellouienl [i) ; niais nioiidésLii :li..iitement s'est troux» complet, lin l'ail (rorlliodo.vic, 1 fallait alors bie.j p i. de chose pour causer de vives alariucs, cai* (C prolixe mji» e u ne m* (lislinj;ue (juc par unecuui Icle nullité,
On en référa à Uonie. Bonois!, sinctremcnt d(houi'' aux libertés de rKglisc gallicane, (Hait [ar là nifnie exposé à l)ien des haines. Les eallioliqucs nrhnls disnient de lui que c'était « un vieil fol opiniâtre, persistant en vieilles rêveries et mauvaises opinions parLiculiores. » Le facile cardinal Du Perron lui était même secrctomcnt opposé. Mais en retour Benoist était singulièrement chéri de ses ouailles, qui le connaissaient depuis longues années, car il avait prêché cinquante carêmes et occupé pendant quarante-un ans la cure de Saint-Eustache (3). « C'estoit, dit Lesloile, un bon homme docte, craint et aimé de ses paroissiens, grand théologien cl prédicateur, et qui de louspresehoit le plus purement, retenu pur sa timidité seule (4). »
Il mourut en mars 1 608, à Tâge de quatre-vingt-sept ans (^). Dès 160 i, il s'était démis de Tévêché de Troyes, ef,
[l] Mém. de Philippe liuvauU; coll. Poiitot, sér. il, t. XXXVI, p. liG et suiv.
\^) Sermon ijc la dUposiiioii royale reqiii6e pour le lavement des pUds. Paris. 1601, iii-8«.
(3) Mèm. du P. Niceron, L XLI, p. o.
(i) Journ. de Henri IV, p. 450 B.
(5) Sou Oraison funèbre a été écrite par Pierre- Victor Ca\ct, 1608, 111-8^. C'est un morceau déclamatoire et insigniiiant.
336 LES i'hi>î>1(:ah:uks de la licdk.
quelques mois avant sa lin , de sa cure de Sainl-Euslache.
Le eurd de Saint-Méry, Claude de Morenne, obtint aussi un évôehé en récompense de sa fidélité, mais seulement en 1601. Il mourut quelques années après dans sa ville épiseopale, à Séez.
Morenne était Tami de Pasquier, comme lui Politique et modéré, comme lui poète ennuyeux. Dès 1595, à peine au sortir de la Lii>ue, il avait publii' des cantiques et des quatrains plus que médiocres (1); depuis, il composa encore plusieurs autres pales morceaux poétiques, qu'il renfon,^ de (juelques oraisons funèbres , et dont il fit un petit recueil, publié un an avant sa mort, en 1605 (2). La manie des rimes datait de loin chez Morenne :
En la fleur île mon âge, en l'avril de mes ans, Bien souvent à rimer je consumois le temps.
Les vers de Tévêque de Séez sont fort plats, mais ils laissent de l'auteur une bonne opinion. On est ])ien persuadé, après les avoir lus, que Morenne, ainsi que son frère, à ce (lu'il parait, professa, dans ces temps de violence, une grande modération d'esprit, un grand désir de conciliation :
Tous deux plus que la mort détestions les excès De la guerre civile el les Irichars procès.
Ce qu'il y a de plus curieux dans le recueil des œuvres de révéque de Séez, ce sont les oraisons funèbres de Brisson et de Henri III, prononcées en 1395, en pleine réaction royaliste, en plein esprit de restauration. Los théories monarchiques reparaissent et triomphent. On sent que l'ère de Richelieu et de Louis XIV approche.
C'est surtout dans l'éloge posthume, dans l'apothéose lai-
(1) Goujel, Jiibl. françoisc, t. Xl\ , ]). i8 à 55.
[2) Oraisons funèbres et iombcau.v, par Claude de Moreune. Pctri>, 1605, in-8".
<;iiAi»irHK V, § 111. H37
(live de IltMii i m , prouonciie à l'i'glisc Sainl-Mrry le 11 août 150.'), (juc, CCS tcndanctîs, que ce retour suhil vers les id(!cs (le droit divin sont nianirestcs c( im|)or(antes ii (!onslaler (Il Non-seulenirni l'orateur n'Iialiilile la rcpulilion tout à fait dnacinà' dn d(M'nier des Valois, uon-sculcmcnt il estime (|ue ce prince est déjà là-haut (i), niais il rétablii sur des hases lout à fait absolutistes les principes d<î la jkjIili(|ue. Ainsi on renconlre à cha(|uc instant des phrases telles (pie celles-ci : a Nul ne pont ollVnser les rois qu'il n'ollcnse Dieu. Ou bien : « l\\v rauctoriié (jui leur est donnée, les rois sont an-dessus des lois. » Ou encore : « Koyaut«'* sacrée, royauté auj;uste, plus que toute autre approchant de la divinité (3i. » Tout dans la monarchie, rien que par la monarchie, c'est là la devise de Morenne. S'il appelle le Parlement « rœil de la France (4), » c'est qu'il songe à la Ligue sans prévoir la Fronde.
Morenne attribue tous les excès des dernières années à riniluence « vénale de la chaire : » Le sang, dit-il, me gcsle d'horreur quand je m'en ressouviens et je tombe en soudaine pâmoison (5); » puis il ajoute : « Croirez-vous jamais, ô [)0slérité! que Timpudence de tels harangueurs mercenaires se soit jusque-là desbordée? » Le futur évéque de Sée/ ne met pas en doute que ce ne soient les doctrines sanguinaires des prédicateurs houtcfcux et diaboliques qui aient suscité des assassins; il aflirnie même positivement que Jacques Clémenl avait été induit par les jésuites (6).
On se rappelle, dans le Baron de Vœneste, l'histoire comique de ce cordelier (jui jouail « à la prime » quand il entendit sonner la cloche du sermon à Saint-Germain-rAuxer-
(1) Je me sors de préférence de ré<l. princeps : Orahon funèbre île Henri ///, Paris, 1595, iu-8^. (Bibliolh. royale, L, 1489, picce i5.)
(2) Pa-. 3, 6.
(3) Pa-. 9, 10, 40.
(4) Pag. 44.
(o) Pag. 43.
(G) Pag. 8, :23, 46.
338 LKS PUÊfUCAiKUHS DE LA LIGUE.
rois. c( Lui étant venu dm\ rois, dit d'Aubigné, il fit de la moitié, ce qui fut tenu; lui étant encore venu un roi, il lit son reste, disant : — Au diable qui ne les tiendra ! — Tout fut tenu. Il jeUi alors les quatre rois sur table et mit en sa poche 80 écus. Puis il courut à sa chaire, avec les autres joueurs, et commença en criant : Vive le roi! vivent les rois! et à cela ajouta un ^rand discours de raulorité des rois, avec force traits de saint Pierre et de saint Jude (1). » Eh bien, ce que d'Aubigné travestit avec cette verve cynique, avec ce tour plaisant et amer qui lui sont propres, c'est tout simplement Thistoire de la prédication durant le r^gne de Henri IV. On tomba dans un autre excès. Les sermons absolutistes remplacèrent partout les sermons démagogiques.
Et de plus, la réaction ne s'en tint pas aux théories; elle se traduisit en représailles sanglantes.
Les jésuites , que nous verrons bientôt reparaître avec avantage et s'insinuer habilement dans les bonnes grâces de Henri IV, furent d'abord frappés. L'Unive.rsilé les attaqua devant le Parlement dès le mois de mai 1394, et renouvela, avec un nouvel acharnement, le procès qui avait déjà eu lieu en loo8, à l'occasion du collège de Clermont. L'avocat Antoine Arnauld (2) se montra encore plus (emporté que n'avait été naguère Pasquier. Il accusa nommément Pigenat et surtout Commelet, auquel il attribua la traduction du eripe iios de lato par desbourbonnez-nous (3). On sait que cette mau-
(1) Lea Aventures du baron de Fo2nede, lo3u, in-S'J, p. ^47.
(2) J/pw. de la Lujue, t. VI, p. lo5, 176. — Cf. Le Duchat, nol. ad Ménipp.y l. II. p. 2o9. — On trouvera le plaidoyer d'Arnanld à la fin de VHist. de l'université de Du Boulay.
(3) Lestoiie, dans s.) lîair.e des jésuites, a un tel désir de trouver Commelet coupable, (ju'après avoir constaté les protestations de ce prédicateur, il ajoute : « La négative e^l le recours ordinaire des coupables. » (Journ. de Henri IV, p. 124:2 A.) C'est une contradiction flagrante que les éditeurs n'ont point remarquée; Lesioile (p. 133 B) a>ait attribué le propos en question à Jean Boucher, ce qui d'ailleurs est confirmé par Palma-Cayet. — Voyez plus haut, p. 174.
ciiAHTMi: V, f{ m. :j:*/'
vaise é(((iiv()(|Uf «itail ré(^llruiiMil (Ut Boucher (1). Coiiiiiiclet iiéaiiiiioins si! irouva fort empcsche du reproche; ni, loul en proteslaiil, il jn^^oa pi'udenl de se irtwf^ir en Hollande (-2) el de là en Lorraine, oii il s'eilorea, mais en vain, de converUr la duchesse de Bar, sœur de Henri IV (.3;.
Le plaidoyer d'AïUoine .Vrnauld n'i'tail (|u un pi .jude. lieux jésuiles, (imf!;nird el Guérel, l'urenl [u ndus, sous le plus vain priHexte el sans preuves (l). i>n avait seuleinenl découvert chef le premier 4uel((ues pamphlets du temps de la Ligue, et il se trouvait ipie le second avait éié par hasard l'un des professeurs de Jean Chàtel. OuiRuai'd eut une fin noble, courageuse, résignée : il mourut en priant Dieu pour Henri IV. — Les apostats sont surtout impitoyables , inflexibles. Un conleiiiporain reniar(|ue (jne \H conseillers qui opinèrent avec le plus d'insistance pour la condamnalion lurent précisément ceux qui avaient montré naguère tant d'acharnement contre Henri Hl, lors de Tarrèt de déchéance prononcé par le Parlement. Voilà la justice des partis.
Le curé Aubry et le jésuite Varades, qui avaient conseillé le régicide Pierre •B;ir/ière, faront aussi, mais avec un peu plus de justice, condamnés par la Cour. Ils étiiient en fuite, et on ne put les atteindre.
Enfin, le 2 mars lodo, intervint un autre arrêt solennel
\[) Boucher se vengea île ce plaidoyer dans son Apuluyic pour Jean Chàtel, où il accuse faussement ArnauiJ d'être cahinisto, el où il s»? plail à r ipprocher son nom du mot grec apveotxa; renier. (V. Sainle- Dcuvo, Port'Rvyal, t. I, p. 73.)
(:2) Le Duchat, not. ad Jlénipp., l. II, p. 27 et suiv.
(3) Commelet vécut au mâns jusqu'en 1610, puisqu'on le voit, lors de l'attentat de Ravaillac, écrire une letU'e en faveur de son ordre que la plupart dos curés de Paris accusaient en chaire d'avoir fait assassiner Henri IV. (V. Lestoile, loc. cit., p. 606 A.)
(4) Lesloile, loc. cit., p. î254 à 257. Il y avait eu amnistie ; or le traité écrit par Guignard etquon trouva chez lui remontait à la Ligue : (lUignavd iut donc brûlé pour n'avoir pas brûlé les papiers. Les conseillers du Parlement oublièrent leur propre passé en condamnant si durement ce jésuite.
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du Parlemenl à rencontre des vingt-six assassinateurs du président Brisson; ce ju^^enient portait cjuc les coupables a auroient les Ijras, cuisses, tant haut que Ijas, et les reins rompus sur un eschaffaut, et leur corps mis sur des roues I)our y demeurer le visaige tourné vers le ciel. » Deux de nos prédicateurs, Julien Pelletier, curé de Saint-Jacques-la-Boucherie, et Jean Hamilton, curé de Saint-Côme, figurent parmi les condamnés. Comme ils avaient sans doute quitté la France, ils furent seulement exécutés en effigie sur la place de Grève (1).
Des mesures répressives furent également prises contre Tanimosité persistante de certains prédicateurs. On a vu l'exemple de Guillaume Rose. Henri IV personnellement eut volontiers laissé leur franc parler aux prédicateurs. Ainsi, après une apostrophe très-libre de Chauveau, qui, à propos des duellistes, s'était écrié en chaire : « Sire, vous en répondrez devant Dieu, si vous n'y donnez ordre (2), » le roi fit appeler l'orateur (S), Tout le monde s'imagina qu'il allait
(1) Danjou, Arch. cur., sér. I, l. XIII, p. 33 et suiv.
.i2) Bornier, Muaum. iviéd. de Vlnsl. de Fr., 1835, in-8<% p. 414. — Cf. Jciuliiay, le Parfait prel., Paris. 1648, in-S», p. 613.
(3) Ce Chauveau est le même qui, pivcliant à Senlis en 1593, disait au commencement de tous ses Sirmons : « Nous prierons Dieu pour maître G. Rose, desvoié de la foy, à ce qu'il plaise à N. S. le ramener en la droicte voie. » Je n'ai presque ri-zn dit de Chauveau. C'est que cet ancien curé de Saint-Gervais, parleur populaire et libre descendant des Maillard et des Menol, eut un rôle à part cl tout à fait bizarre dans la Ligue. C'était sans doute un prèlrc indépendant, plein de vertus chrétiennes, charitable, se dévastant pour rcvestir les pauvres, mais au fond fantasque et, je suppose, un peu dérangé d'esprit. Il n'était ni huguenot ni ligueur et frappait sur tout le monde, même sur le pape, que, durant les saturnales de la Ligue, il ne craignit pas d'appeler l'aîttcchrist. La vénération des images, Fabus des confréries, les cliandelloi, les pèlerinages, la souveraineté temporelle du saint-siégc, il attaquait tout indistinctement. Le cardinal de Bourbon, l'ayant entendu prêcher à Tours, fut fort scandalisé et dit au pHU Chauveau : « Vous êtns hérétique ; tout le monde le dit. » — « C'est comme on dit de vous, Monseigneur, répondit hardiment le prédicateur, que vous avez des pensionnaires d'Espagne. » Le cardinal furieux lit interdire la parole à
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renvoyi'r en prison; mais il so corilnila de lui <lin* : a Vcnlre saint gris! vous ave/ hvs-hirn parh*; c'esl c(î que (loiv<»nl faire les pnidicaUMns .iii\ grands connue aux petits, avec prudence nt^annioins cl avre modestie. »» Henri IV vit Inen vite les ineonviMiiinls de cette modération.
J.a liigue, (|U()i(pn' alteinte dans s(m centre mAme, n'était pas encore n'dinle. Les doctrines dn meurtre |é;ral persistaient encore; sans compter Jean ('Ji;it(!l, une foule de tentatives se reproduisaient incessannnent contre Henri IV. Quehiues orateurs fanatiques ne craignirent même |)as d*approuv(»r l(î duc de Ouise. ipii, pour maintenir Reims sous son olx^issance, avait assassiné de s;i main le maréchal de Siiint- Paid. D'un autre coté, les dangers de la guerre n'avaient pas cessé. Philippe II, forcé de renoncera la couronne de France, se rejetait sur l'espérance d'un démcinbrenjent qui eût réuni la l^jui'gogne et la Picardie aux Pays-Bas. Mercœur, avec l'aide de rKspagno, résistait donc à d'.Vumont dans la Bretagne , tandis que l'armée de Mansfeld prot(''geait Laon. Henri IV était même embarrassé par ses défenseurs; car Montmorency, triomphant de Joyeuse , eut volontiers érigé le Languedoc en État indépendant.
Dans ces conjonctures , devant ces nouveaux périls , Henri IV n'hésita pas à porter atteinte à la liberté de la chaire. En septembre 1595, il publia une Déclaration contre
Chauveau, et Chauveau parla malgré le cardinal. Henri IV, de son côté, se hâta crencourager un orateur qui servait indirectement sa cause ; il le fit dune venir et lui dit confidenlielloniont : « Il y en a qui vous veulent garder do prescher ; nuiis moi je vous vi'ux faù'e évesque ; continuez. » Chauveau s'atlacha, en effet, au parti royal, et ce fut même lui qui fit adoucir la formule d'abjuration, d'abord fort dure, qu'avaient rédigée les évèques. « Le roi n'est point turc, disait-il, mais chrestien. » Henri IV, qui d'ailleurs oubliait volontiers les services, n'eut pas le temps de donner un évèché à l'ancien curé de Saint-Gervais. A la fin d'août 1594, Chauveau mourut à Senlis, d'une fièvre chaude «< procédant, ditLestoile, du bouillon trop chaud que les cordeliers lui avaient fait prendre, car il étoit malvoulu des bons frères, pour ce que librement il les reprenoit. » Mais a'e<t-ce pas là une calomnie? [\. Journ. de Henri I]\ p. 125 A, 151. 15^2, 160 B, î244 A.)
34*2 I.KS r-HKDICATEUHS DE l\ MGUE.
les prcdicaieurs séditieux (1). L'exposé des motifs en esi trop long, trop verbeux, pour être reproduit; mais la conclusion sort de ces îî;énéralil(^s values, et touche de près à notre sujet; la voici : « Combien que plusieurs de ceux qui se sont tant oubliez, ayent depuis reconnu la faute qu'ils commetloient et s'en soient entièremeni retirés et abstenuz, faisant l:Hirs prédications conformes à la parole de Dieu, toutefois nous advertis que aucuns devenant obstinez et aveuglez par les présents et corruptions qui leur soilt faits de la part de ceux qui les ont jusques icy entretenus et stipendiez, continuent encore en certaines provinces à user licentieusement de toutes blessures, injures et paroles dépravées et diffamatoires contre nostre authorité et authorité des magistrats, tendantes à séditions et k émotions... nous leur deffendons très expressément de se mettre en chaire, sous peine d'estre contempteui^ de l'honneur de Dieu, schismatiques et fauteurs d'hérésie, et comme tels avoir la langue percée sans aucune grâce et rémission et bannis de nosire royaume à perpétuité... » Ces menaces effrayèrent sans doute quelques missionnaires turbulents, mais elles ne suffirent pas à réprimer la licence de la chaire. Il sera encore question des prédicateurs dans l'édit de Nantes.
On sait comment Henri IV, en obérant ses finances que devait relever Sully, triompha des derniers chefs ligueurs : il les acheta. Les efforts de Philippe II furent vains. Il eut beau appuyer d'Aumale en Picardie par le nouveau gouverneur des Pays-Bas, Fuentès ; il eut beau envoyer à Mayenne, en Bourgogne, le secours de Valesco, gouverneur du Milanais f il eut beau enfin, à la dernière extrémité, aider d'Épernon en Provence, et établir son gouvernement dans Marseille par la trahison des deux consuls : la Ligue était de toutes parts ruinée et ne pouvait désormais servir d'instrument à l'ambition de la maison d'Âuti iche. La famille de Lorraine avait
(1) Isambert, Ane. luis franc., t. XV, p. 102 et suiv.
ClIWITnK V, ^ III.
\m\\\\ toul son |)resti(s;e ei rr(M;iil |)liis eu élal d(* s<r |K)S4;r en rivale do la loyaiilé. Lo Ûancù do rinlanto 8'étaii vendu le premier à Henri IV. Aprt^sleducdeGuise, Nemours, Joypuiie, Mayenne, se souinirenl succcssivenienl. L'Union avail perdu son drapeau. Quand l) Ossat et Du Perron enrenl habilrnienl iK'Uoeit' avec le s;iinl-si(!pe j'absoinlion du nionanpn*, cl que r,l(inienl VIII, heureux de retrouver l'nidt^pendance et du n'iili'e plus aux ordres de l'Uspa^Mic, y l'ui accédé, la Ligue n'eut nu^nie plus de prélexle. Do là |(; traité de Vervins, qui irouvei'a plus tard son eoinplément dans celui de Westphalic, traité important, (|ui rendit à noire pays sa prépondérance el assit le droit pul)lic de l'Europe siu* de nouvelles bases. C'est la conquête politique du xvi" siècle, comme Tédit de Nantes en est la conquête religieuse. Ainsi, ind(''pendance extérieure, liberté de conscience au dedans, voilà ce que l'avènement de Henri IV a apporté à la France. Sans doute ce n'était pas iMie œuvi*e définitive. Pour rabaissement complet de la maison d'AutiMChe, il t'allait encore le labeur de Richelieu, de Mazarin , de Louis XIV. Pour arriver à la tolérance des cultes, il restait à subir des épreuves, les dragonnades et la révocation de l'édit de Nantes.
L'édit de Nantes, promulgué en avril 1398, était im acte de sage conciliation : il déclarait la politique indépendante de la religion ; il légitimait la position des protestants en France, comme, vingt ans plus tard, le traité de Westphalie la légitima en Europe. L'amnistie était la base même de cet impoilant compromis: il était dit des troubles civils que <( la mémoire eu demeureroit esteiiite et assouvie comme de chose non advenue. » Eh bien, fait remarquable, les excès de la. chaire avaient laissé un tel souvenir, et aussi une telle crainte dans Tesprit de Hi.»nri IV, q le pi^CNque sjuls les prédic.ueurs y furent traités avec aigreur, avec menices. Je lis au § 17 de l'édit de Nantes (H : « Nous deffcndons à tous
'n Isamhorl. t. XV. ^^. 177.
344 LKS PHI^iDICATKTlRS DR LA LIGIIF.
prescheurs, lecteurs ou autres qui i)arlent en public, user d'aucunes paroles tendant à exciter le peuple à sédition, ainsi leur avons enjoinct et enjoignons de se contenir et comporter modestement... Enjoignons très-expressément à nos procureurs généraux oi leurs substituts d'informer d'office contre eux... j)
Il paraît que ces recommandations ne semblèrent pas assez énergiques pour arrêter la turbulence des pn'dicateurs. Le Parlement lui-môme n'était pas encore unanime en faveur des mesures royales. Si la partie de la Cour formée par les anciens parlements de Ghâlons et de Tours était complètement acquise îi Henri IV, les membres qui n'avaient jamais quitté Paris et qui étaient entrés dans la Ligue ne montraient pas le même dévouement. Les missionnaires factieux , les curés rebelles, s'autorisaient de cette faiblesse des magistrats. Cependant, en avril 1599, un arrêt avait enjoint à André Duval, docteur de Sorbonne, de « parler dans la suite, en tous ses sermons, modestement et honorablement du roy et du Parlement. » Le mois suivant, un autre jugement avait même interdit la parole, pour six mois, à quatre capucins, parmi lesquels était le P. Archange Dupuy (1).
Ces mesures timides et incomplètes ne satisfirent point Henri IV. Il revenait de toutes parts au roi que Tédit de Nant^'S était critiqué dans beaucoup de chaires, qu'on en profitait pour attaquer sa personne, et que quelques conseillers n'étaient pas étrangers à cette intrigue. Il rassembla donc le Parlement en séance solennelle, et, dans une allocution vive et passionnée, il dit entre autres choses : «... Je sais que l'on a fait des brigues ici même, que l'on a suscité des prédicateurs séditieux; mais je donnerai bon ordre à tous ces gens-là et ne m'en attendrai pas à vous... C'est le chemin qu'on a pris pour faire des barricades et venir par degrés au parricide du feu roy... Mais j'ai sauté sur des mu-
(1) Lest oi le. Jour?), de Henri /F, p.
CHAPITUR V, !$ 111. Hi
railles de ville, je siiulcrai l)ien sur des Imrricades... (leux (|iii pensent eslre bien avec le [mpe s'abusent ; j'y suis mieux (|u'eux. Uu.ind je ICnlreprendrai, je vous ferai tous di'clarer lii^rtUiques poin* ur inr point obéir... fjs prédieat<'urs donnent des i^rolcs, en doclnne, plus pour instruirr que pour détruire la n'hcllion : on n'en dit mot. Les fautes qui mr regardefil no sont point rclev(ies. J'empesrlicrai |)onrtanl rpnî ces tonnerres n'anirncnt point dorade (ii. »
Celte véJK'mente apostrophe lit sans doute effet; et néanmoins il fallut encore avoir recours au Sai!lt-P^re. Le cardinal d'Ossat éciùvait i\ Villeroy le 14 mai KiOl : « J*ai parlé au pape de ce (jue le roi d('sirait que S. S. ordonnât an nouveau nonce de pourvoir à ce ([ue les prêcheurs en France prêchassent sans s'ingérer au\ affaires d'Ktat, ni tenir propos tendant h sédition [i>). » A partir de là, on ne rencontre plus chez les sermonnaires de traces d'opposition au {gouvernement de Henri IV. Il y a bien encore çà et là des traditions de libre enseignement, comme Bossuet, avec plus de mesure, en retrouvera vis-à-vis Louis XIV. Ainsi on voit le P. Gonthier, devant la marquise de Verneuil, qui en pleine église faisait des signes à Henri IV pour le faire rire, interrompre cette favorite avec amertume et oser parler de sérail (3). Mais c'est là le privilège, c'est l'apanage, pour ainsi dire, de celte parole chrétienne qui va bientôt, épurée et dégagée, arriver à sa perfection chez Bourdaloue et chez Massillon.
(h Le Grain, Dec. hisf.,^\). Jouru. de Henri IV, p. 303, noie. — Parlant des prolestants, en 1611, Gonthier disait que « quand on voadroil, il n'y en aurait pas pour un bon desjuner. » C'est la tradition qui se perpétue de la Saint-BartUelemy à la révucation de l'édit de Nantes.
{î2) D'Ossat, Ielt.273. — Cf. Bayle, art. Gni<jnayd, rem. F.
(3) Lestoile, loc. cit., p. :28:2, ^286, oi2, 360, 38(i, 555.
346 I.RS PRÉDICATEims FIE l.\ l.lfiCE.
§ IV
Ciîiractère de la prédication sous lerôîpie de Henri IV. — Du Perron.— Avances de Henri IV iiux jésuites ; Scribani. — Faveur du P. Coton. — Épi^Tammes du parti Politique contre lui. — Doctrines absolutistes. — Dr Rorjuo de Barclay. — Conduite des jésuites. — Sermon, des curiis de Paris contrôles jésuites à l'occasion de Ravaillac. — Lo P. Gontery. — Polémique du Père Colon. — Condamnation de Mariana, do Suarez et de Boilarrain. — Edmond Uicher. — Traditions do^' docîrines ré^^ieides do la Ligue. — Souvenir de Jacques Clément dans la Fronde. — Politique du calvinisme. L'opinion des écrivains du règne de Louis \1V sur la liicruo est adopléo ])ar le wiiï^ siècle. — Damiens.
A partir de 1600, c'esUi-dire avec le nouveau siècle, une nouvelle ère s'ouvre pour la prédication. Littérairement les sermons commencent à se débarrasser de leurs entraves, des citations infinies, des périodes lourdes; mais en revanche ils s'imprègnent du mauvais goût de Thôtel de Rambouillet, et après l'abus de Térudition vient l'abus des images et des métaphores. Je l'ai dit, c'est l'école de l'évêque de Belley, Camus, d'Ogier, de Pierre de Besse et trop souvent encore du père Lejeune. Au point de vue de la doctrine, les sermons cessent d'être politiques et redeviennent surtout religieux. En 1602, François de Sales fait Toraison funèlore d'un des principaux chefs de la Ligue, du duc de Mercœur, et parle à peine de l'Union. Ce qui caractérise surtout l'histoire de l'éloquence parénéiique du règne de Henii IV, c'est l'esprit de controverse. Y a-t-il en effet cinq cents citations fausses dans VInstitution de VEucharistie de Duplessis Mornay, comme le prétend Tévêque d'Évreux ? voilà la grande question pour les prédicateu:'s. Du PeiYon triomphe sur ce chapitre, avec son éloquence diserte et son bel esprit de ca suiste. La foule s'intéresse à ses sermons, et les érudits railleurs, qui, malgré ses dehors de docteur savant, prennent Du