‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la LigueChapitre 18 sur 22 · CHAPITRE V, S »V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V, S »V

Perron pour un scopliciuo, aiguisent eonl relui do ôpi^ramnies latines el deinandenl quel est son Dieu :

S.itli.iiiÉs i|iii. lilii ipii^Vii Dell!»?

lin autre fait dij^ne dr remaniue, c'e<^t quo les j^^soites regapnenl peu l\ pou. sous le rtt\:\]o do Henri IV, tout le terrain que la ehuto de la IJ^aie leur avait fait perdre: Henri IV sp laissa prendre à leurs avances. Rolirc^ l\ Rome et oubliant ses pnVt^dentes fureurs, le P. (If)mmelet s'fHait prononro aupr^s du pape pour l'absolution du roi de France (1). Celto conduite toucha, st'duisit le monarque, qui voulut à son tour se montrer généreux; comme on parlait de brûler le jésuite Scribani ^2), auteur de VAmphithcatrum Iwnoris, oubliant tout ce que cet ouvrage contenait d'injurieux pour la couronne de France, il lui envoya un diplôme lionori(if|UP.

Henri IV connaissait par une triste expérience les ressources de cette redoutable compajrnie; voyant qu'il ne pouvait pas la vaincre, il chercha à s'en faire un appui. Les jésuites, chassés après la Ligue, furent solennellement rétablis en 1603. On leur ouvrit les chaires : doux des plus célèbres

(1) Ranke, Hi$f. de la Papau'r, ir. IV., t. 111, p. 371.

(2) Sotuel, Biblioth. script. Jcsu, Rome, 1676, in-f^, p. 133, col. ± Charles Scribani, jésuite flamand, recieiir du coHégc d'Anvers aviit piibUé sous l'anagramme de Clams Bonarsriu^i une Apologie de son ordre qui avait pour litre Amphitheatrum honoris, 1605, in-4o. 11 > était dit, 1. I. ch. XII : « Rex tyrannus, oppressor libertatis, virginum, matronanim, puberiim omnium inundator, ferro, flamma, nulloque non mortis gi^nere s.Tviat in innoxia pecfora, principes viros, nobililatem, nec eos modo a quibus nihil prcTter praedam sperare aucupabund'is raptor polerat, sed er GaUos omnes, in ignem agat, nuUus in h;inc belluam homo miles... » Et plus loin : a i ionisii, Machanidas, Aristotimus, sœculoruih portenta, Galliam opprimant, nemo ponti.ex, Dionem, Timoleontem, Philopœmenr^m securus animnbit. » Or, à qui cela -'appliquait-il, dans la pensée de l'auteur, >inon à Henri III et à Henri IV / Dans les premiers moments, le P. Coton avaii fait croire à Henri IV que V Amphitheatrum avait été fait à Gencve pour rendre le^ jésuites odieux. (V. Hec. de pièces secr. touch. le liv. du P, Joiivancy, éd. de 1701, in-12, p, 69.)

348 LES PRl^.DICATErHS DE LA I.IGL'E.

prédicateurs de cette époque, Séguiran et Valladier, sont des jésuites. Il ne faut pas oublier le P. Coton, protégé de Lesdiguières, qui sut s'attirer par des (latteries insidieuses et liabilement ménagées l'alTection du roi. Ce doucet et mitouard, comme l'appelle Lestoile, soutenait dans ses sermons qu'il était meilleur et plus saint de payer les tailles que de faire l'aumône, et cette doctrine, plutôt monarchique que chrétienne, plaisait îi Sully, ainsi qu'à son maître. La faveur tout à fait marquée de ce courtisan réveilla l'esprit malin de la Ménippée, et les bons bourgeois, qui se souvenaient de la Ligue, rimèrent à l'envie des pasquilles :

... Et noire roy par grand merveille 1)«* Colon se bouche l'oreille.

ou encore

Autant que le roy fait de pas Le Père Coton l'accompagne ; Mais le Lon roy ne songe pas Que le fin Coton vient d'Espagne.

C'est d'Espagne, en effet, que vint le traité du jésuite Mariana, de InstUutionc régis, dernier écho notable, écho lointain des doctrines de la Ligue; c'est en Espagne qu'on aimait à répéter que les évêques français avaient commis une faute grave, grandissimo pecado, en absolvant Henri IV (1). On conçoit les rancunes des historiens, des théologiens de Philippe II : leur roi avait achevé sa ruine financière par la Ligue; il avouait à son fils, avant de mourir, que les affaires de France lui avaient coûté plus de cent millions de ducats (2).

Les publicistes du règne de Henri IV, par une réaction naturelle, soutinrent avec vivacité les doctrines absolutistes, les doctrines de l'obéissance passive. Dès 1600, dans le

(1) Herrera, Hist, de los successos de Fvancia^ Madrid, 1598, in-40, p. 295.

(2) Ap. Greg. Leli, Vita del catolico rè FUippo If, 1669, in-4o, t. II p. 606.

ciiAiMiiu: V, v; IV. ;U9

Dr llcijuo (1), l'un des manilrslcs 1rs plus iiiiporLuils du royalisme d'alors, (luillauim: IJarclay mot les pnncrs au-dessus des lois et n l'use au\ peuples Ir droit de ni^ollr. Ilai'clay coid'ond dans une même réprobation, il réfute par les rm^mes arguments les traités de démocratie ealvinieune et le's traiti'S de démocraties ligueuse, Lan^^iel et Boucher. A ses yeux , cela se vaul, cl il ne dislingue plus; d'un eùté comme de l'autre, ce sont pour lui des rebelles, de sanguinaires sophistes, également dangereux pour le Irone.

Durant l'administralion lernie du Béarnais, les jésuites dc France, abdiquant leur catéchisme de la Ligue , s'empressèrent d adhérer à la vogue de ces doctrines monarchi(iucs. Il suffisait que la compagnie maintint au dehors, et sauf à les reprendre partout au besom, ses théories ultramontaines et régicides. Dans les Étals es|)agnols et en Italie, le pouvoir tolérait, ou même encourageait ces manifestations; de toute manière l'habile Société ne laissait pas péhmcr ce qu'elle appelait son droit d mtervenlion. c( Qu'on se rappelle, écrivait en 1509 le P. Heissius, qu'il importe de consulter les jésuites

(I) Barclay était né en Ecosse en 1543. La faveur de Marie Siuart l'avait de bonne heure attaché à hi cause catholique. Il vécut en Lorraine pendant la Ligue; phis lard il enseigna à Ponl-a-Mousson et à Angers (V. Niceron, t. XVll, p. :277 el suiv ).

Son traité est intitulé : Dc rajiio et rcgali pntrstatc ndvcrsus Bûchanum^ Brutnm, Bouchcrinni et rcliquus vionarchoiuachoSy Paris, Chaudière, 1600, in-4".

Remarquons que Chaudière, l'éditeur en renom dc la Ligue, le libraire do Boucher, chercliait à faire ses preuves de royalisme en publiant le livre de Barclay contre ses anciens amis.

La Bibliothèque de l'Arsenal (Jur. ii74), possède un exemplaire du De Ueyno corrigé et annoté de la main de l'auteur.

Barclay se déclare franchemeul monarchiste. Il attaque à peine en passant Hotman et Rossa3us; niais il s'acharne très-longuement et avec une intarissable érudition contre Lauguet, Duchanan et Boucher. C'est surtout à ce dernier qu'il en veut : « hominem ecclesiasticum, doctrina inter sucs et religione utcunque spectabilem, auraque subnixum populari. » (p. 2 a.) Barclay fait même remonter sa colère jusqu'à saint Thomas. Les arguments du Dc rajiminc i rincipuDi ne sont pas, ni peuvent être authentiques^ sécrie-t-il, « adeo deliriis et fatuitale replète

350 LES l'IŒDlCATEURS DE LA LIGUE.

en politique, de les consulter sur la déposition des rois {{).)> Je ne veux pas répéter ici que Ravaillac avait lu Mariana, ce qui est plus que contestable; Ravaillac seulement avait reçu les traditions du temps des Seize, et peut-être ce fanatique crut-il que quelque grave historien l'appellerait aussi un jour œtermun Galliœ decus.

Peu à peu Henri IV avait su conquérir Tamour de son peuple, Tamour même des peuples de l'Europe. « Les nations (ditd'Aubigné, qui ne le (latte pas assurément) avoient posé leurs haines et vouloient arracher leurs bornes pour Tamour de lui (2). » Mais ce qui n'était pas vaincu, c'était le vieil et impitoyable esprit de guerres civiles et de Tintolérance religieuse. Henri IV avait triomphé de TUnion, et pourtant il périt par elle. Les fureurs de la Ligue désarmée vivaient encore, comme on l'a dit (3), au fond de quelques cœurs amis du trouble, Ravaillac fut la mise en action et comme le réveil subit d'un fanatisme qu'on croyait éteint.

Le clergé royaliste de Paris, désormais en force, voyait avec ombrage l'influence croissante des jésuites. Aussi l'assassinat de Henri IV fut-il saisi par plusieurs prédicateurs comme une occasion naturelle d'accuser cet ordre puissant. On déclara en chaire que les jésuites étaient les complices de Ravaillac, que le roi avait été tué à la Mariane, et que ce meurtre n'était que la pratique des théories de leurs con-

ut nisi eos ad risum hominibus movendum composuerit, tribui tanlo philosophe nequant » (p. 490).

La conclusion de Barclay est que les rois sont supérieurs aux lois, rcges legitm latorcs, et qu*il faut leur obéir quoi qu'il arrive : « reges quanlumvis malos populo superiores et dei judicio relinquendos. » (p. 140).

(1) Cum de rébus politicis et niutandis regibus agilur, de quo

consul tare jesuitas non minus proprium munus est quam, gr as santé lucc, curare ne desinl amuleta necessaria. (Scbast. Heissius, jesiiit. ^^yj/iori^morum doctrlnœ jesuiticœ Declar. apologetic, Ingolstad, 1609, in-8«>, aph. I, n. 96.)

^2) b'Aubigné, ap. Géruzez, Ess. dltist. litt., 1840, in-8o, p. 134.

(3) Patin, iV(?7. de litl., Paris, 1840, in-S», p. 2î22. Élogo de Do Thou.

IIHAPITHK V. f^ IV. 3M

flrèras Man.ma et Bccunus. Lejacohin Anselm*' (lochii Sit fil remaniucr dan^ celle lulle, el l'ahlx^ Du Bois, de Tordre de Cileau\. parla <vî ntpHuaw cschauff^. I.e curf! deSaini-Lca, Antoine Fu/il, aidé (riiii jeunr haclK'lier en Ihf^oloprie, nommii David, nfïonlra aussi un^^rand eniiMjrteineiit contre les jésuites. On avait charrié ces reli^^ieux d'ennporter de Paris le cœur du roi; David leur conseilla en pleine chainî a de rapporter la dent de Chûtel (1). »

Les jésuites, dans la première irritation, loin de se disculper, acceptèrent presque le reproche. Le P (Jonlery, Tun des plus célèbres orateurs de la Soeiéti*, se permit, dans ses sermons de Paris, les plus aigres invectives contre les catlioli^ ques royaux (3), tandis que son confrère de Belfrique, Héribert Rosweyde, usant presque des mêmes termes, s écriait tout en ra^^e que la Compagnie ne craignait pas n la nouvelle secte des catholitmes royaux et ses ahoyements (3). » Le P. Hardy s*emporla même jusqu'à prêcher à Sainl-Séverin « que les roys avoient beau amasser des trésors pour se rendre redoutables , mais qu'il ne falloit qu'un pion pour mater un roy (4). » Ces pai^oles comproaieltantes lurent aigrement relevées.

Je ne rappellerai pas la querelle amer e qui suivit, qui se prolongea entre le clergé gallican, le parlement elles jésuites. La Faculté de théologie refusa les grades à ceux qui ne jureraient pas au préalable de reconnaître en toute circonstance et de prêcher l'impiété du régicide (o). Ce fut le signal d'un soulèvement très-marqué contre les doctrines enseignées par

(1) Lestoilo, loc. cit., p. 597 A, 611 B, 604 B, 6U B.

(2) I^Bcullet, l'ie tVEdmond Bicher, 1734, iii-12, p. 71.

(3) Ringentibus liaereticis, frendenlibus semichrislianis, oblatran-

libus regiis (quie nova nunc secla) calholicis. V. Rosweyde, De fide hœreticis scrvanda Dissert atio, Anvers, Plantin, 1610, in-8«, p. 190.

(4) V. les détails et les preuves dans V Anticoton, 1610, in-S*?, p o!.

(5) Jurent ac syiigraplia? suae appositione obtestentur se liane veritalem docendo et conci nando diUgentei expUcaturos. {Recueil de plusieurs actes, etc., 1612, in-4*^.)

3o2 LES PUtDICAïEUnS DE LA LIGUE.

la Compagnie ; les livres de Mariana, de Suarez et plus tard de Sanctarel furent solennellement condamnés. Le P. Coton, mis en demeure de s'expliquer, de démentir ses confrères, le fit en termes embarrassés et sans franchise, dans sa Lettre déclaratoire qui souleva toute une polémique, mais qui ne rempèclia point de devenir sans obstacle le confesseur de Louis Xlil.

A propos de l'autorité des rois, les discussions sur l'autorité du pape se ranimèrent également, et Bellarmin reprit avec éclat sa thèse théocratique (i). Le Parlement se hâta de

(1) On a déjà vu plus haut (inlrod. p. LXXIV) le pouvoir que, sous le règne de Henri III el avant les fureurs de la Ligue, Beljarmin n'avait pas craint d'attribuer au pontife. La cause théocratique ne cessa d'être soutenue en Italie pendant les troubles de France. En 1599 parut à Padoue, un volume in-4o, signé : Alexandre Carrerius, et qui avait pour titre : De Potestate romani Pontificis advprsus impios Politicos L*auteur renchérissait encore sur Bellarmin et l'accusait de faire trop petiie part à la papauté. Au pape, disait-il, appartient toute la terre; le pape est le représenlant et pour nous sur terre l'égal de Dieu ; les rois sont ses valets.

Quand, après la conspiration des poudres, le roi Jacques exigea le serment de fidélité contre le Pontife, quand ce prince eut imprimé son Apologie, Bellarmin, on le sait, répondit sous le pseudonyme de Torlus, el Andrews répliqua an nom de Jacques. De là toute une polémique. La publication du traité posthume de GuiUaume Barclay, sur le pou noir spirituel vint encore compliquer et envenimer la discussion. Belarmin riposta à Barclay par un traité intitulé : De potestate Pontificis in temporal ibus. C'est précisément ce traité qui fut condamné par le parlement. Voici quelques propositions extraites de l'édition de Cologne, 1611, in-8". « Potest ac débet summus pontifex regibus imperare ut non abulentur potestate regia (p. 45.) » -- • Rex nullam habet in episcopos vel clericos potestatem (p. 161.) « — « Falsum est principes politicos a solo Deo potestatem habere (p. 203). » — Le parlement déclara cette proposition « faulse el détestable, tendaule à réversion des puissances souveraines ordonnées et establies de Dieu », et fit défense « sur peine de crime de lèze majesté, recevoir, retenir, communiquer, imprimer ou exposer en vente le dict livre » ; mais les jésuites et le nonce intriguèrent si bien, qu'ils réussirent mieux qu'cà l'occasion de Mariana. (V. Lenglet Dufresnoy, préf. des Mém. de Coude, t. VI, p. .\xxj). — Il intervint un jugement du Conseil d'État qui déclara que « la publication de l'arrêt du parlement seroit tenue en surséance, » et bientôt après on donna même ordre de saisir un libelle véhément le Tocsin dirigé tout entier contre Bellarmin.

ciiAPiriiK V, s IV. 35:^

condamner le livre; mais les j<*suit(;s eurent le cn^dii de faire suspendre rexf^rulion de TamM. Ces intrigues, ces pralifiucs, ces brigues elandtstines, se renouveUTenl encore 5 (iropos d'iMlmond Kielier.

HngagL^ fort jeune dans la Ligue. Kdmond liicher yvait vite abandonne^ ee parti, et, chose singn^^^e, il en garda en eerlains points les tendances aîilimonarrhi(|ues, tandis (|u'il en ri^pudiail absolument les tendances ultramontaines. ("était le ïuoyen (b* ne se voir S(h'ieuscment soutenu par personne, d'iHre vivement atla(iué, au contraire, par les rancunes diverses des partis. Au point de vue théologiiiue, Rielier ne faisait que reproduire les idées de Gerson; il démontrait que la juridiction ecclésiastiiiue appartient essentiellement à toute l'Kglise. et que le pape et les évéques ifen sont que les ministres. Richer définiss.iit Th^glise « un état monarchique institué de Jésus -Christ, par une foi surnalurelle, et tempéré d'un gouvernement aristocratique, lequel est le meilleur de tous et le plus convenable à la nature. » On sait quelles furent pour Richer les conséquences de ces propositions inq)rudenles : déposé du syndicat, enfermé arbitrairement par leducd'Épernon, forcé au milieu d'un diner, chez le P. Joseph, de signer une rétractation sous les poignards de deux assassins, il mourut dans Tannée môme (1). Malheureusement pour lui, la cause qu'il soutenait n'était pas mêlée d'une cause nationale, comme il arriva en Ralle pour Fra Paolo.

La fermeté croissante du pouvoir dans le xvii* siècle, le calme de l'opinion, l'apaisement social et rebgieux, ne permirent plus au clergé de faire combattre sur le même terrain la théologie et la politique. Les grandes luttes sacerdotales, au contraire, depuis la polémique de Jansénius et les Provinciales jusqu'aux discussions de Fénelon et de Bossuet, ne sortent guère de leur cadre propre, et ne font pas intervenir dans leur argumentation les intérêts immédiats et vivants de l'État , les questions d'obéissance ou de révolte au

(1) V, Baiilet, loe. cit., p. 364 et 373.

354 LES PllÉDICATELUS DE LA LIGUE.

pouvoir teiDporel. Port-Royal et loul ce qui y touche est, coninie on Ta dit, une renaissance de l'antiquité chrétienne, de rantiquité des Pères et de l'Église primitive, qui correspond a la renaissance de la culture grecque et romaine dans les lettres de Louis XIV.

C'est ainsi que les traditions de la Ligue s'effacèrent peu à peu; ce ne fut plus qu'un souvenir. On en retrouve encore pourtant quelques rares débris dans les folies de la Fronde. Omer Talon dit dans ses Mémoires : « Beaucoup de gens vouloient faire de la France une république et y éteindre l'autorité royale. » Le Goadjuteur ne se dissimulait pas non plus que c( l'union des grandes villes pouvoit faire courir des dangers à la monarchie. » Le Parlement avait des velléités d'imiter celui d'Angleterre; la noblesse mutine rêvait une république fédérale. « Les peuples ont le droit de faire la guerre à leurs rois, de changer leurs lois, de porter la couronne dans d'autres familles (1) : » voilà les doctrines qu'on enseignait. La chaire reprit quelque peu son rôle de la Ligue : à Paris, Retz, ce tribun manqué, le P. Bonnet à Bordeaux (2), tonnaient avec fureur contre Mazarin : d'un autre côté, Bernard Guyard , prédicateur de la reine mère , ayant osé attaquer dans ses sermons les chefs de parti, était arrêté au sortir de l'église et enfermé à la Bastille durant plusieurs mois (3). Veut-on une dernière similitude ? Eh bien, qu'on se rappelle le passage du cardinal de Retz, oii il est parlé d'un officier qui, le jour des barricades, durant la minorité de Louis XIV, en 1648, portait un hausse-col de vermeil sur lequel était gravé un portrait de moine avec ces mots : Saint Jacques Glément (4). » G'était là une exception. C'étaient, pour parler

(1) Mém. de madame de Motteville. CoU. Petitot, sér. II, l. XXVIII, p. 283.

(2) Dom Devienne, Iltst. de Bordeaux, 1771, in-i», part. 1, p. 434.

(3) V. Niceron, l. XXXVIII.

(i) Mém. du card. de Relz, édit. Champollion, 1837, gr. in-S», p. 67 : « Je fis une réprimande à l'officier qui le portoit, et je fis rompre le hausse cou à coups de marteau publiquement sur l'enclume d'un ma-

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avec BossucI, les decniers r'ilori'. d'une liberté rnnii.'uile qui allail céder sa place à l'autorité lé^'iliine (1). On pulilia alors autant et plus de paniplilels peul-élre contre Ma/ann cpie na- ^Mjére contre lIcMU'i iil ; mais ils procédaient surtout par la |)lais.inlerie, par la salire, par la chanson. Il ne s\ijî;iss;iit plus le moins du monde d(î ré'^ncide; c'fsl la dilférence dr la Li^ue à la Fronde, de Hoin;lier à Gondi. il avait tallu réfiondre à la Li^ue par de j,nus livres comme le De llijwt de Barclay; il sullit au contraire, pour désarcormer la Fronde, des plaisanteries érudites de Naudé dans /(' Mascurat,

Les doclrmes déma^^oji:i(}U''s de laLijî:ue furent nipudiées par la France le jour oii, aux États de 1014, le tiers déclara dans son cahier que « nulle puissance ne pouvoit dispenser les sujets du serment de lidélité, » et que c'était un crime au\ prédiciitcurs d'excuser la peniicietise doctrine du régicide ["i),

D'un autre c()té, les théories ultramonlaines de la Ligue périrent à jamais quand Bossuet écrivit , en tête de la fameuse Déclaration de 1GS:2, ce remarquable article : « Le pape n'a aucune autoiûté directe ni indirecte sur le temporel des rois. »

C'est ainsi que furent successivement condamnés et que disparurent les deux éléments contradictoires de l'Union , lalliance monstrueuse du principe populaire et de l'autocratie papale.

La démocratie hypocrite des catholiques était vaincue ; la démocratie non moins hypocrite des calvinistes le fut à son tour. On sait les plans de démembrement que continuèrent à méditer, dans leur turbulence, les partisans provinciaux; on sait les rêves anarchiques auxquels ils s'arrêtaient. Sous Henri IV, Bouillon travaillait avec Biron à réduire les églises

reschal. Tout le momie cria : Vive le roi! mais l'écho respondit : Point Je 3Iazarin. »

(1) Oraison funèbre de la Princesse Palatine.

{^\ F. Flor. Rapine, Rec. de VAss, des États de 1614, Paris, 1651, iû-4û, p. iiOo.

3o0 LES PHÉniC.VTEUUS DE LA LIGUE.

« en état populaire, » et après la mort de ce prince, Rohaii voulait a périr ou faire république; » on déclarait que « le temps des rois étoit passé, j> et la grande assemblée de Saumur résolut même le partage de la France en départements. Lors des commencements de la guerre de trente ans, l'archiduc Ferdinand envoyait un ambassadeur h Louis XIII « pour lui remontrer les dangers communs dont les princes étoient menacés par les progrès de Tesprit démocratique de la Réforme, cette secte n'affectant rien tant que Tétat populaire. » Richelieu comprit le conseil; il vit qu'en France la noblesse huguenote (j'emprunte les propres expressions de Fontenay- Mareuil) « tendoit à l'indépendance pour former une république à rinstar des Provinces-Unies. » La Déclaration calviniste de 1620, qu'on qualifiait de « loi fondamentale de la répubhque des églises réformées, acheva d'avertir et de décider à une lutte définitive la politique vigilante du cardinal (1). La prise de la Rochelle, en 1628, donna définitivement à la France cette unité que le protestantisme et que la réaction catholique avaient failli tour à tour compromettre.

L'édit de îNantes (confirmé pour l'Europe par le traité de Westphahe) et la prise de la Rochelle mirent un terme aux guerres religieuses, aux prétextes d'ambition ou de révolte que ces guerres n'avaient cessé de mettre en jeu, et de la sorte furent à jamais ruinés en France l'esprit rebelle du calvinisme et l'esprit rebelle de la Ligue.

Sans doute l'histoire politique du protestantisme n'était pas achevée, au moins hors du continent; on ne peut nier que l'alliance du principe presbytérien et du principe populaire n'ait surtout accompli la révolution anglaise. Mais quand le théoricien du despotisme, quand Hobbes disait : « Les controverses de rehgion qui sont aujourd'hui agitées regardent la plupart le droit de régner, » (2 ) il ne voyait que son pays.

(1) F. Fontenay Mareuil, t. I, p. 148, 417. — Sully, od. Petitot, t. V, p. 90; l. Vil, p. 396. — Cf. Lavallée, Hist. des Franc, t. III.

(2) OEuvres philosoph. de Hobbes, tr. fr., 1787, in-S^, t. I, p. 447.

CIIAPITHK V, j5 IV. 357

C'est en AnpIettTrc. (mi offel, que I«îs doclrincs df^morraliques les pins hardies et les plus diverses von! d^s lors Atre juslifife, le n^jcicide par Millon, la loi aprairr» par Ilarrin;:ton, la n^puhlique aristoi':Mli(|ii<» par Si(ln(»v, juscpi'i ce que le [)rotestanlisnic anjdais, revenant fraiicliement h sa nature aristo Taticjue, nous n^nvoye Thomas Payne df^clamant sur les Droits de lliomme, juscprà ce i\n^' Ir hanc des év(>ques, h la chambn! des lords, dcvi nne h* posle avancé du parli toiT.

Les docteurs protestants du rc^me de; Lonis XIV rcjclcrent hautement Lanj;uct cl Holinan, comme les docteurs catholi- (pies faisaient de Rose cl de Boucher. Jurieu disait du De Jure rcijni de Buchanan : « Ces maiiuies ne sont pas nos maximes; nous les avons diverses fois désavouées (1). » Ahhadie, Claud:\ Saurin, tous les écrivains sérieux du parti firent-de mhw. En constituant le droit public au nom de la Réforme, Grotius et PulTendorf se montrèrent à leur tour très-circonspects et abandonnèrent également Thérilaçe du FrancO'Gallia et du Vuidiciœ contra turannos.

D'un autre côté, chez le cleriré français, les tristes traditions de la Lij;ue, traditions de violence dans les doctrines comme dans le lanjiage, avaient peu à peu disparu. Claude de Lingendes (2) et Sennult, le fils précisément du fameux ligueur (3), achevèrent de rendre son rang, sa dignité, à Féloquence parénétique. Voltaire a très-bien remarqué qu'ils furent h Tégard de Bourdaloue ce que Rotrou fut à Corneille. La chaire prit, au siècle de Louis XIV, une revanche glorieuse de rabaissement que nous lui avons vu subir durant la Ligue;

(1) V. Bayle, art. Buchanan, rem. F.

["■l] Le P. Uapin dit ai lui, dans ses Réflexions sur Céloquence :« Il avoil un naturel pour réloquence le plus beau que j'aie vu... Les iiberlins n'osoient aller l'écouter de p3ur de se convertir. Quand il avoit aclievé son sermon, on voyait ses auJiteurs se lever de l^urs chaises, le visage pâle, les yeux baissés, et sortir tout pensifs de l'église sans dire un seul mot, surtout s'il avoil matière de faire le terrible, et il le fais oit fort souvent. »

(3) Y. Mélanges tirés des Lettres de Chapelain, ITiiO, in-lîiî. p. ^04.

Bourdaloiie et, à un moindre rang, Fléchier et Mascaron rillustrèrcnt. La grande voix de Bossuel aurait seule suffi à couvrir le bruit lointain, le bruit oublié des vociférations de Garin et d'Aubry. L'évêque de Meaux était mort que les voûtes semblaient retentir encore de son éloquence; ce sont les propres paroles de Huet : Ejus voce totius aulœ parietes etïavi nunc personanl (1). Ce n'est pas tout : en demeurant religieuse, en ne sortant plus de sa mission, la parole chrétienne, par Torgane de ces grands hommes, reprit, conserva cependant ses nobles privilèges, que les fureurs de la Ligue avaient naguère compromis. « La liberté de la chaire, comme Ta dit M. de Chateaubriand, alors la seule inviolable, donna asile à la liberté politique et môme, sous un certain rapport, à l'indépendance religieuse. Massillon dit tout sur la souveraineté du peuple (2). » On sait aussi les hardiesses politiques de Fénelon.

Il fut peu parlé de la Ligue sous Louis XIV ; la Ligue rappelait de trop voisins, de trop tristes souvenirs. Mais on peut dire néanmoins que le xvu^ siècle en masse la répudia, au nom des idées religieuses, tout comme au nom des idées monarchiques (3). Quand Louis XIV, en révoquant Tédit de Nantes, sembla reprendre la poUtique de la Ligue, plusieurs des écrivains du grand siècle n'eurent pas honte de se montrer favorables à cette mesure, et pourtant ils ne tentèrent

(1) Comment, ad seipsum, in- 12, p. 271.

(2) Études Hist., 1833, in-S», t. IV, p. 442.

(3) « Un des plus pernicieux effets de la Ligue, et qui a duré longtemps après la Ligue même, a été la production d'un grand nombre d'ouvrages aussi favorables à la puissance sans bornes des papes que contraires à la sûreté même des rois ; c'est par là que l'on trouve cette doctrine abominable, dont on ne peut parler sans horreur, que le pape a le pouvoir d'ôter et de donner les couronnes. Le livre de Mariana est un de ces livres pernicieux. » (Daguesseau, 31ém. sur VHistoire des Ji'suiteSy ap. OEuv. in-8o éd. de M. Pardessus, t. VII, p. 344.) On peut voir aussi ce que dit le duc de Saint-Simon « des jésuites abhorrés pour les fureurs de la Ligue. » {31 ém. 1828, in-8o, t. x, p. 433.)

point, ils se gar(^^rent do nMiahilitcr la Ligue. Dans leur in- (hlpendance d'historiens, ils condaiiinaieDl ces exc^s du passif au nom de la raison; dans leur faiblesse de flalleurs, ils applaudissaient à un arteroupahh^ qui |H)urtanl <'îtait solidaire de ce passé. C'est une conlradielion oii leur moralité est plus compromise que leur l)on sens.

Le xviir' si(M'!(\ (jui n'avait [)lus h m<'na^^er res inténMs de cour, conlondit la n'vocalion de Tédit de Nantes et la Li;:uc dans une même répi'obation. Quand le j('suite Lacroix se risquait à écrire en faveur du ré^^icide, il él^iit aussitôt condamné parle parlement (1): ([uand Dainiens essayait d'assassiner Louis XV à cause d' la relUjion (^2), il était universellement maudit. Le xviii" siècle, par la, se monti'ait conséquent avec la doctrine historique, contraire à la finisse démocratie de la Lij:;ue, contraire à la fausse démocratie du Calvinisme, qu'il avait héritée des écrivains de Louis XIV. Ce n'est donc pas la Hcnriade toute seule, ce n'est pas l'admiration de la Réforme (on sait comment les historiens d'alors ont traité Luther et Calvin) qui rendirent le nom de Henri IV populaire, et le souvenir de l'Union odieux. Le xvm^ siècle, à coup sûr, n'a pas toujours été l'imparliaMté même en histoire; on peut appeler de plusieurs des arrêts qu'il a portés ; mais cela ne veut pas dire qu'il se soit trompé en toute chose, cela ne veut pas dire qu'il se soit trompé sur la Ligue.

(1) V. Voltaire, Essai sur les mœurs, ch. clxxiv, sub. fin.

(2) Pièces originales et procédure du procès de Damiens^ 1757, in-4<', pag. 45.

COx\CLUSION.

La Ligue est peut être révénement le plus singulier qu'on ait jamais lu dans l'histoire.

Prés. Hénàult.

J'ai dit, au commencement de ce travail, que la Ligue avait été réhabilitée de notre temps à trois points de vue tout à fait contraires : par M. de Bonald au nom des royalistes, par M. de Lamennais au nom de la souveraineté du pape, par M. Bûchez au nom de ce qu'on appelle, à Taide d'une singulière association de mots, le catholicisme radical.

Or on a vu par les faits mêmes, par les doctrines exposées, par les principes mis en œuvre, ce qu'avait été la Ligue; on a vu quels aspects elle présentait, envisagée de ces trois côtés différents.

Nous venons de dire que la Ligue avait été condamnée par les écrivains monarchiques et religieux du règne de Louis XIV, et qu'elle l'avait été également par la philosophie peu monarchique et peu reUgieuse du xvni'' siècle. Cette unanimité de suffrages n'a pas été prise en considération; on a dit que le xvii^ siècle ne pouvait que rejeter sans examen une époque oii la royauté avait été compromise; on a dit que des historiens comme Voltaire ne pouvaient que dédaigner des actes oii la

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religion (^tail en jeu. Ainsi l'insiinct des gén('Tations se serait Irompd pendant drux siècles sur la nioralil(5 el le but de ce triste (épisode de nutrr hisloirc ! J'avoue que je ne partage, li regard de la l.iguc, ni radiniralion ni()iiarcJii(|ue de M. de Donald, ni l'admiralion ullranionlainc de M. diî Lamennais, ni radniiralion li'piiblicaint^ di', M. liueliez. Je ne vois pas là d'autre iiionarchic» ([u'unc royaul/' imposai par l'élrangiT ; je ne vois pas là d'aulre trioinplu; pour le saint-si(ige que celui des folles doctrines théocraliques de Bellarmin et des jésuites, auxquels le droit divin des rois fait ombrage et qui espèrent avoir meilleure comimsition de la souveraineté populaire; enfin je ne vois pas là d'autre démocratie que le réveil des vieiller. passions municipales, que la honteuse dictature des Seize, ([u'il serait injuste d'absoudre par cette seule raison que, commme le dit Lestoile, ils voulaient « se gouverner sans roi ni prince d'aucune sorte. »

J*aime à croire que ce ne sont point là les faits (ju'ont tenté de faire admirer M. de Donald, M. de Lamennais et M. Duchoz; ils ont voulu seulement soutenir chacun son système, appuyer chacun ses idées par l'histoire : l'histoire, par malheur, ne peut se prêter à ces complaisances justificatives.

Le point de vue tout à lait particulier, tout à fait spécial et restreint sous lequel la Ligue a été envisagée dans ce Mémoire ne m'autorise pas à la juger dans son ensemble, à en déterminer le caractère complexe, à en apprécier avec étendue le but et les résultats. Ce sera bien assez de quelques remarques isolées, de quelques propositions succinctes. Pasquier dit dans une de ses lettres : « Nous penserions nous coupper un doigt, si nous retranchions quelque chose de nos inventions. » Ce que l'auteur des Recherches sur la France écrivait au milieu des troubles civils du xvi- siècle et devant l'entêtement fatal des partis est resté vrai. Pasquier n'espérait pas convaincre ceux qui avaient fait la Ligue ; e n'espère pas être plus heureux auprès des modernes his-

toricns qui roni racontée ou des récents publicistes qui l'ont jugée.

I. — On dit que la Ligue a donné Tunité à la France, parce que l'unité politique ne pouvait résulter que de Tunité catholique. Le protesUintisme, ajoute-t-on, eut partagé le pays en petites principautés, en cercles, comme le fut TAllemagne.

Mais le catholicisme, dans les pays précisément oii la Réforme n'a jamais pénétré, en Italie, en Espagne, a-t-il amené Tunité? Deux siJ^cles se sont écoulés depuis Luther et Calvin, et l'unité n'est venue ni pour l'Espagne, ni pour l'Italie.

Sans doute on ne peut nier le caractère fédéral du calvinisme; le calvinisme menait à une division du territoire, à une république aristocratique. Mais en revanche (et en mettant à part son bon protecteur^ Philippe II, au profit de qui elle s'accompUssait surtout), la Ligue a-t-elle jamais repoussé les idées de démembrement? Qu'était-ce que ce canlonnement dont il était si souvent question ? Qu'était-ce que ce réveil de l'esprit municipal et des gouvernements locaux? Et, d'un autre côté, qu'était-ce que Montmorency en Languedoc, le duc d'Aumale en Picardie, le duc de Nemours à Lyon, Mercœur en Bretagne, Mayenne en Bourgogne, sinon aussi une sorte de fédéralisme cathohque?

Ainsi avec les tendances du calvinisme on aboutissait à une organisation princière comme celle de T Allemagne ; avec la Ligue (si on n'était pas mené au triomphe de la maison d'Autriche) on risquait d'imiter les républiques italiennes, ou les cantons suisses (I).

(1) On a vu tout à l'heure le vœu formé par l'auteur du De jiistà R.npublicœ in reges impios Authoritate, lequel aurait consenti au besoin à des gouvernements municipaux, à une république par ^iUe. Voiciuii autre texte non moins curieux : « De Galliae provinciis ad regulos deferendis, vulgo de cantonner la France, crebrior inter multos sfrmo

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