‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la LigueChapitre 3 sur 22 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Jugements historiques sur la Ligue. — - But et plan do ce travail.

Pour rester fidèle au bon sens et à la vérité, un esprit droit est-il forcé, en histoire, d'accepter sans examen tous les jugements reçus, de ne jamais se séparer des idées émises, ou, en d'autres termes, d'adhérer incessamment, et sur tous les points, à la tradition scientifique? Outre qu'on aurait affaire par là h beaucoup d'opinions contradictoires et qu'on risquerait de tomber dans une sorte de syncrétisme historique, ne serait-on pas nécessairement amené à accorder à ses prédécesseurs, qui étaient pourtant dans des conditions analogues, une sorte d'inlaillibilité qu'on se refuserait à soi-même? Il semble, au contraire, que le propre de l'érudition véritable soit de contrôler les assertions antérieures, de les redresser quand elles sont fausses par des recherches plus approfondies, par des investigations plus sérieuses. Cette perpétuelle intervention de la science dans ses propres conquêtes est légitime et nécessaire. Les jugements en histoire ne sont pas toujours inflexibles, et les générations se montrent quelquefois plus indulgentes pour les morts que les tribunaux solennels de l'Egypte.

Mais, tout en reconnaissant à l'érudition le droit de revenir

LES PHKniCATElIRS DE LA LIGUE.

sur elle-mAme, de s'amender quelquefois, de se compléter; tout en récusant la prescription en histoire, il importe de protester, au nom de la simple raison et par la logique des faits, contre ces systèmes aventureux qui, trouvant trop étroit encore le domaine du présent, se rejettent volontiers sur les temps accomplis et transportent, comme périodiquement dans le passé, des théories individuelles et absolues.

C'est surtout des réhabilitations que je me défie : en littérature, elles ne peuvent blesser que le t^oùt ; en histoire, elles ont chance de porter atteinte k la morale.

De notre temps, si on a essayé de rabaisser beaucoup de gloires, on a en revanche refait un piédestal à bien des réputations compromises, on a justifié plus d'un souvenir désastreux : plusieurs ont pris à tache de décrier ce que les précédents historiens avaient loué, et d'admirer oii ils avaient été sévère^;. Ici, pour être nouveau, il a fallu absoudre avec enthousiasme, là dénigrer avec aigreur.

Si ces tendances à contredire systématiquement l'opinion reçue ont jamais été manifestes, c'est à propos de la Ligue. Le xvni^ siècle avait gardé sur ce triste épisode de notre histoire ravis défavorable des écrivains de Louis XIV. On n'a tenu aucun compte de cette tradition de deux siècles. La Ligue a été réhabilitée de notre temps, réhabilitée au nom de l'absolutisme, au nom de la théocratie, au nom des idées radicales. Gela peut paraître étrange ; je vais citer; il ne s'agit pas de noms obscurs.

On lit dans un livre de M. de Bonald, publié en 1817 :

« Nos rois, depuis Henri IV, et nos philosophes ont de concert décrié la Ligue ; ceux-ci, parce qu'elle avait empêché la démocratie calvinienne de s'établir en France ; ceux-là, parce qu'elle avait fait de la reUgion de l'État une condition nécessaire de la royauté ; ce qui, au reste, a été fait en Angleterre et ailleurs pour la religion protestante. En efTet, si les ligueurs delà cour voulaient un roi lorrain ou espagnol, les ligueurs de la France voulaient un roi catholique. Quand la

iNiiumiiCTioN, Si. 0

n'Ii^noii «M.iil ;illa(|mV. ou iw si*|Kir;iit |)as la royaulrf de L'i n'h^ion. Aiiioiinriiiii (|ii<î la h^^nliiniu^ est nn'ajnniir, on ne sc^paiT, pas la royauhWlr la h^itiinitr. La France voulait alors, coniMHî l'Ilr vnil aiijonnl'liiii, la royaulc!, el cons.'irréiî par la relifcion, ou aUcrnmî par la l<'f(iliinih^. l/objet rsl |(î fn«^m«î, les molils son! (lilT^^rrnls; les lijîururs d<» re U'inps siéraient les royalistes du fiolr<', v\ Tautrur connaît des familles ipinMi olTrenl l'exemple (I). «

M. de La Mennais, à son tour, dans le plus entraînant de SOS pampUIcts ultramontains : Des Pmjrh de In révoluiwi) et de la (jucnr contre riujli^e (^), disait en 1S-2Î) : « Jamiis on n'aperçut nîicux à (juel point le catholicisme empreint dans les Ames le sentiment de la liberté, sans néanmoins altérer I(î principe nécessaire de la soumission au pouvoir léjnlime, qu'à l'époipie trop peu connue de la Lif^ue, l'une des plus belles de notre histoire. » M. de La Mennais continue lonj^temps sur ce ton, et si sa sympalliit^ pour les liLiueurs est sobre de preuves, elle n'est pas sobre d'atfirmations; c'est tout un d»'»veloppenient historique oii l'éclat de la forme, par malheur, ne suftit pas à couvrir ce qu'il y a au fond d'inexact et de paradoxal.

En 1829, M. de La Mennais assurait que la Ligue « avait replacé la monarchie sur ses bases, » et, par secret instinct peut-être de l'avenir, il louait alors au nom de la royauté ce qu'il aurait pu louer depuis, ce qu'on a loué à ses côtés au nom de la démocratie. Un autre écrivain, en effet, qui remue aussi beaucoup d'idées et qui veut faire procéder la rélbrme politique de la conservation religieuse, a attribué à la Ligue \^ salut de la France; c'est la Ligue, selon lui, qui nous a donné l'unité : « Sans la résistance quelle lui opposa, le pro-

(1) Pensées sur lUvcrs sujets et Discours politiqu?s, par M. de Bonald, 1817, in-8o, t. I, p. 17.

(2) V. OEuvres complètes de M. de Lu Mennais, 1837. in-S®, t. IX. p. 48 et suiv. ^

testantismc eût partap^é le pays en petites principautés indépendantes, en cercles, ainsi que le fut rAliemagjne (i) ».

Ce n*est pas le moment d'examiner s'il y a quelque chose de plausible dans cette dernière opinion; constatons seulement un point : la Ligue a pu être approuvée simultanément au point de vue monarchique, au point de vue papal, au point de vue répubUcain. Qu'est-ce à dire? et à qui faut-il croire? quelle bannii'^re suivre? comment démêler la vérité? Est-il vrai que la Ligue ait été tout cela à la fois, ou bien les écrivains dogmatiques ont-ils voulu retrouver, après coup et à plaisir, la confirmation de leurs systèmes dans les faits accomphs ? Ont-ils cherché à faire, pour ainsi dire, des événements les pièces justificatives de leurs théories? Quelque chose des contradictions et du pêle-mêle de la Ligue semble s'être reproduit, à notre époque, chez la plupart de ceux qui en ont parlé.

Ce n'était pas dans le dessein d'arriver à un rapprochement perfide et d'amener le sourire par la malice du contraste que je rappelais tout à l'heure des opinions si opposées, la divergence de sympathies en même temps quePunité d'admiration qu'ont montrée à l'égard de la Ligue quelques auteurs contemporains, quelques esprits spéculatifs et absolus; tant de vues diverses sur une même période, vues également hasardées, je le crains, ont bientôt passé des philosophes aux historiens, puis aux pubUcistes de second ordre, aux compilateurs de bas étage et même aux abréviateurs scholaires. Ce qui n'était qu'une assertion jetée au hasard dans un écrit théorique, au profit d'un parti ou d'une secte, s'est trop souvent transformé en aphorismes dans les hvres élémentaires. Il est maintenant de bon goût, il est pre^-que à la mode de trouver qu'il y a eu du bon dans la Ligue, et que le xviii* siècle, qu'on aime à déclarer incompétent en pareille matière, s'est complètement mépris sur cette phase de notre histoire.

(1) Bûchez, Hisf. parlementaire de la Révolution français n, 1834, in-80, t. 1, pag. 136 et suiv.

INTIIOIMICTION, § r H

ViiuiiUiuo pomldc vu<î qu'on s(» place, je nrois. pour iu;j part, (|u'il y a beaucoup à ralwUU'e de eelU* réliabililalion, UMh' (our à tour au iioni de la inonarehie des Bourbons, au nom (le l'omuipoteuce (bi s;ijnl-siét(e, au nom de la d«!niocralir* c^ilholi(|ur.

Sansdouhî il ne l'audrail pas dire avec un autre penseur, M. Ballancbe, (|u'au temps de la Li^çue « les principes sur lesquels repose toute soci(5té n'avaient reçu aucune atteinte (1) », Les év(înements, au contraire, firent alors aux doctrines les plus bardies en tout sens une condition telle, qu'aij^uillonntJes les unes par Tesprit de conquête, les autres par l'esprit de résistance, elles durent se produire avec aigreur et dans toute leur force. Par là s'explique, jusqu'à un certain dej;ré, comment, en considt^rant à leur point de vue particulier et sous des aspects divers, les troubles de la fin du \\V siècle, les écrivains de parti ont successivement retrouvé dans les idées contradictoires de la Ligue, la confirmation et, pour ainsi dire, les antécédents de leurs idées. L'auteur des Progrès de la révolutioii contre V Église a raison de passer par la Ligue pour remonter à Hildebrand. L'auteur de V Histoire parlementaire est également fidèle à ses tendances quand la souveraineté du peuple l'attire vers l'Union, car les Seize substituaient l'élection au droit divin. Il n'est pas enfin jusqu'à l'auteur de la Législation primitive qui n'ait eu le droit, quoiqu'il moins juste titre, de reconnaître ça et là chez les ligueurs quelques-uns de ses principes extrêmes. Aristocratie et monarchie, ces deux choses se confondent, ou au moins s'appellent nécessairement et se complètent aux yeux de M. de Bonald. Or la Ligue, si elle n'était guère favorable à la royauté ^au moins à une royauté nationale), la Ligue voulait l'inquisition, justifiait la Saint-Barthélémy, refusait le libre exercice des cultes et consacrait le privilège plus souvent que l'égaUté ; cela eut suffi h l'absoudre, même aux yeux de Joseph de Maistre.

Par malheur, l'historien ne peut s'en tenir à ces jugements

[\) Essai sur les Institutions sociales. Œluv. iû-So, t. II, p. 121.

iî LES PRKDrCATKURS DE LA LIGUE.

sommaires, partiels, et qui ne voient qu'un cftté des choses; n'ayant pas de théorie h compromettre ou i\ appuyer, il dit ce qui a été, tout ce (|ui a été; il n'exalte pas uni(|uement les hommes ou les faits qui ont ses synpathies; il ne choisit pas les événements, il ne supprime point ce qui contrarie ses idées; la vérité est pour lui dans l'ensemble et non pas dans telle donnée restreinte, dans tel point de vue particulier, f/est une œuvre de sectaire d'arranger la sc^ne historique comme un théâtre, et, qu'on me passe l'expression, de produire des effets de lumière en laissant les ténèbres h côté.

Je n'ai pas le moins du monde la prétention, on le suppose, de résoudre ici tous les problèmes difficiles que soulève l'histoire de la Ligue. Des esprits éminents ont touché à ces questions sans réussir à persuader par la logique, ou à convaincre par l'évidence des faits; leur;, appréciations ont été tranchantes et exclusives. Dans la situation actuelle de la science, au milieu de tant d'opinions contradictoires, de tant de sources diverses et de documents presque innombrables, on peut dire que, par leur m iltiplicilé même et leur opposition, les éléments manquent à l'historien pour se prononcer tout h fciit en connaissance de cause. La partie militaire de la Ligue, la turbulence des Seize sont connues, et la bravoure toute française de Henri IV a rendu populaire le récit de ses victoires : on sait aussi les émeutes de Paris, la guerre des partisans provinciaux. Toute l'histoire matérielle et extérieure, pour ainsi dire, est suffisamment éclairée; mais l'organisation des partis et ce que j'appellerai volontiers les institutions de la Ligue n'ont pas été assez étudiées, et il serait utile que des monographies vinssent successivement élucider ces points obscurs et vagues. Déterminer exactement, comme on dit aujourd'hui, r(4ément espagnol, l'élément italien de l'Union; restituer leur vrai rôle aux parlements, aux communes; redire les menées, la diplomatie, les actes, les projets de la maison de Lorraine et des divers prétendants ; faire la part de la noblesse, du clergé, du tiers état : voilà quelques-

iNMW)i)iJ(/ii()N, j^ I 1:î

unes dos iioiiibnuisos (|U(;slioiis pnilimiiiaires ()iii (Icinaiideraicril nint solution.

I) \ul)i^nni a (lit (|U(*l(iU(' part : a II y i;ri a qui sit ^^or^'oiil dcMoltrcs (1 (h; hnrauijncs, d'aulnîs qui s'rri d<V'<>u**^l<^nt el doinioiil du pouce au feuillet pour aller chercher les œmbids (1) ». J'ai l'ail eoninie les premiers, et, laissant la partie slrat(î^n(iue el diploinalicjue, je nie suis attaché à la partie oratoire, aux harangues religieuses et politiijues, aux doctrines; j'ai cherché à reconstruire l'histoire de la chaire au temps (le la Lifîjue. Il m'a semblé qu'il y avait là plus [wrticulieremenl une lacune chez les écrivains qui se sont occupés de cette époque.

En eiret, si, en parcourant les travaux modernes qui traitent de la France à la fin du xvi*' siècle, le lecteur est frappé de l'imi^orlance considi'ral)l(î conquise alors par la chaire, il Test bien plus [)ourtant, quand il recourt aux sources mêmes, de riniluence trop restreinte encore qu'accordent les historiens aux prédicateurs. J'ai donc essayé ici de mettre dans son vrai jour un ordre de faits trop négligé à mon sens; en un mot, j*ai voulu retracer le rôle de Téloquence religieuse depuis le commencement de l'Union, en 1576, jusqu'à Tavénement définitif de Henri IV. Si ce but est atteint, il ressortira implicitement de ces pa;;es que les sermonnaires sont un des éléments indispensables de l'histoire des guerres de religion sous Henri de Valois et sous le Béarnais.

Gabriel Naude, qui était initié à toutes les finesses, à toutes les ruses d'État, à toute la stratégie des gouvernements, se souvenait sans doute de la Ligue quand il disait: « C'est un grand chemin ouvert aux poUtiques pour tromper et séduire la sotte populace que d'avoir des prédicateurs et de se servir d'hommes bien disants, n'y ayant rien de quoi Ton ne puisse facilement venir à bout parce stratagème (2) ».

(1) Histoire universelle, préf.

(2) Coap^ d'État, chap. IV.

L'expérience, en effet, avait dénnontré, soos les précédents règnes, comnfient la chaire pouvait s'emparer violemment des esprits el diriger les événements par l'opinion.

Les historiens du temps sont d'accord avec les critiques sur la singulière omnipotence, sur l'espèce de dictature exercée pai* les sermonnaires de la Ligue. De Thou, Davila, Lestoile [\), l'attestent toutcomme h Satire Ménippée. Vinépuisable et perçante érudition de Bayle se joint sur ce point à la curiosité toujours éveillée du collecteur Le Duchat, dans ses savants et diffus commentaires sur la Ménippée et sur la Confession de Sancy,

Une des héroïnes de l'Union, M"'* de Montpensier (2), disait dès 1387 : « J'ai fait plus par la bouche de mes pré- « dicateurs qu'ils ne font tous ensemble avec toutes leurs « pratiques, armes et armées. » Deux ans plus tard, en 1389, Tauteur du Conseil salutaire s'écriait (3) : « Les prédicateurs séditieux ont fait plus de mal que tout le reste, » et Henri IV écrivait : « Tout mon mal vient de la chaire. » Cela dura pendant toute la Ligue, et, dans les derniers temps de TUnion, Cromé, en son célèbre Dialogue, n'exagérait pas quand il mettait ces mots dans la bouche du Maheustre : « Qui ne « sçait qu'ils ont esté les trompettes de sédition, vrais boute- <t feux, coulpables de tant de meurtres qui ont esté commis « par toute la France (4). »

Il s'agit donc ici bien plutôt d'histoire politique que d'histoire hltéraire.

Touteiois, pas un des écrivains qui ont traité de la littérature religieuse au xvi*^ siècle ne s'est étendu sur les prédicateurs de la Ligue. Ellies Du Pin lui-même, qui, dans sa prolixité, vise d'ordinaire à être complet, s'est renfermé dans un absolu silence.

(1) Y. Journal de HenrilV, édit. Champ., gr. in-8o, 1839, pag. 4iOB. (4) Lestoile, Journal de Henri II f, éd. Champollion, p. 231 B. 13) Pag. 61.

(4) Ap. 3Iénipp., éd. de Kalisbonne, 1726, in-12, t. III, pag. 553,

;iNTiiom <:tiow, § j. Ifi

Les lùsloricns s[M^ciaux de la cliain» cml ohserv»^ la in«>iin! rjîserve. J(î ii(5 sache quti (Iimjx «rudils (|ui ai<*ni «^cnl «n France sur riiistoire de Ti^oqueiice |)ai('n^(n|U(% Bail, au XVII* si^ck^ dans sa Sapienlia fonn prœdicatis (I), et Uomaiii Joly au xviir, dans son llisloiiy de la prédicatinn (2). Ces deux livres, plus que uMÎdiocres, sont oubliés, et ILs le imSritenl par le vide absolu d'idées, de faits et môme de noms propres. Bail a voulu faire une Smimt', hun aride, bien ivbiitanle, bien didactique, et il se contante, pour tout jugement, de citer les premières pa^cs du premier sermon de chaipie autiur donl illait sèchement la bio^M'aphie. l)e son côté, Joly a remplacé l'esprit critique par des phrases banales, et il s*est épargné toute espèce de recherches par des lieux comnmns déclamatoires.

Je n'ai rien pu tirer, on le sent, de la Sapientia forisprœr divans, ni de VHistoire de la Prédication. Pour tout renseignement sur la Ligue, Bail s'est borné à des notices parfaitement insignifiantes sur Uilaret et sur Feuardent, notices oii il n'est même pas question de TUnion. Joly, d'autre part, apros avoir copié dans Bayle quelques détails sans valeur sur Maurice Poncet, se contente d'énumérer dans une seule phrase les noms de Boucher, Guincestre, Feuardent, Rose, Pelletier, puis il ajoute pour toute appréciation : « La chciire était devenue la tribune de l'audace et de la calomnie (3). t

Si je ne m'étais proposé qu'un but exclusivement littéraire , on pourrait trouver que je suis précisément tombé dans l'excès qu'a évité Joly. Il a fait une phrase, j'ai fait un volume. Mais, je le répète, ici c'est plutôt la politique que la littérature qui est en jeu; il s'agit bien plus encore d'orateurs de parti que de prédicatem's. Les églises s'étaient, pour ainsi dire, transformées en clubs, la chaire était devenue une tribune.

(1) Parisiis, 1666, in-4o.

(ii) Amsterdam, 1767, in-12.

(3) Pag. 399 et 401.

16 LES PIU:i)ICATEURS DE LA LIGUE.

Le président Hénault a dit en parlant des innombrables écrits publiés au temps de la Lijçiie : « Nous sommes curieux, sur parole, de faits dont la [)lupart ne faisaient peut-être pas alors une grande nouvelle dans le monde. » Cela peut s'appliquer aux pamphlets : dans la pensée de Hénault, cela ne s applique pas sans doute ou s'applique à tort aux prédicateurs. Les paroles de la chaire étaient prises au sérieux par les contemporains; nous verrons les résultats qu'elles amenèrent, nous verrons l'influence qu'elles purent exercer.

Comme les sermonnaires, transformés en hommes politiques et le plus souvent en tribuns, parlaient de tout, annonçaient les premiers les nouvelles, dirigeaient les factions, et h côté du fait particulier donnaient toujours le précepte, il se trouve que par eu\on touche successivement, en quelque sorte, à tous les côtés de la Ligue, aux événements comme aux doctrines. Leur enseignement de chaque jour, les nombreux traités qu'ils publiaient, leurs relations diverses avec les prétendants, leurs intrigues avec l'Espagne, leurs engagements envers le saint-siége, ces missionnaires venus d'Italie, ces singulières théories démocratiques ou ultramontaines, ces excès, ces violences, puis au dénouement la réaction royaliste, les représailles de l'absolutisme dans la chaire, tout cela m'a paru offrir une sorte d'ensemble dont il était possible de réunir les éléments dispersés.

La diversité des intérêts soutenus et des thèmes traités par les prédicateurs, le récit minutieux et didactique qui va suivre, me permettront de risquer, en terminant, quelques conclusions générales.

Que faut-il penser de la Ligue au point de vue poUtique? La monarchie, comme le veut M. de Bonald, la démocratie, comme l'insinue l'école de M. Bûchez, la théocratie, comme le disait hautement M. de La Mennais, ont-elles également concouru à la Ligue, en ont-elles également profité ? En un mut, comment faut-il juger le but, comment faut-il juger les résultats de cette longue lutte? Tels sont les problèmes qui

i?iruouiii:Tio.N, iii 11. il

présenlaicril, pour ainsi dire, au sCuil môme de noire sujet. Nous les retrouverons aprJîs Tavoir traverse.

Il sjra Ji eliai|ue instant (|ue.stion dans eetle étude de la violenee lonle popnhire des pn^ie^iteurs ; il y sera question de la (hhnocratie eallioliilne de la Li^^ue.

On est (ione anieiui bientôt à s'inlerro^er sur deux |>oints pn^iniinaires : 1° I/irruplion de la chaire dans les affaires pul)li(|ues au temps de la Li^^ue est-elle subite? ne se raltache-t-elle pas en partie à des causes, à des habitudes anlérieures? "i"" Les idées de souveraineté populaire adopUies par les ligueurs ont-elles des rapports avec les idées analogues soutenues par quehjues écrivains de la Iléfornie ?

A ces deux questions vont répondre les deux paragraphes qui suivent. J'ai lAché de montrer brièvement, dans le premier, les traditions libres Je la chaire chrétienne se perpétuant, se moihfianl à travers les siècles qui ont immédiatement précédé Luther, et éclatant enfin sans frein et sans mesure dans les sanglants démêlés de la Ligue ; j'ai donné dans le second l'analyse sommaire de quelques pamphlets démocratiques publiés par les protestants et surtout par les calvinistes.

C'étaient là les antécédents naturels, les antécédents nécessaires du sujet que je voulais traiter.

Vue générale de l'histoire de la prédication en France. — Commencement de la décadence au xiv» siècle. — Avènement de la politique dans la chaire chrétienne. — La liberté et la répression.

La prédication a été la plus grande gloire de l'Église de France. Y a-t-il des noms plus célèbres, dans le christianisme, que ceux des apôtres de la Gaule ? La parole humaine a-t-elle jamais eu autant d'autorité et exercé une plus souveraine, une plus irrésistible influence qu'à Tépoque des croisades et par la voix de saint Bernard ?

1K LES PRI-niCATKUILS DE LA LIGUE.

Après I*(5clat des premiers siècles, après saint Martin, saint Hilaire d'Arles, saint Gésaire, après tant de luttes infatigables contre les hérésies, après les conquêtes des missionnaires comme Colomban, la gloire de la chaire s'éteignit un instant au milieu des ténèbres qui voilèrent Tintelligence humaine dans les siècles postérieurs à Charlemagne. Ce ne furent i)lus que des homélies insignifiantes, sèches, côtoyant péniblement le texte biblique à la manière d'Alcuin. La vie s'était retirée de la chaire chrétienne, et c'est à peine si les évêques trouvaient encore assez de courage pour prêcher la résistance aux invasions (1).

La prédication retrouva tout son lustre au xii* siècle, et revêtit durant cette période deux caractères bien distincts : d'un côté, elle se montra active , pratique, populaire, elle fit les croisades; de l'autre, elle se jeta dans la contemplation, elle fut mystique. Saint Bernard semble résumer en lui ces deux écoles ou, pour mieux dire, ces deux tendances; son génie était fait pour les comprendre. On retrouve en lui la fougue éloquente de l'apôtre et la quiétude ascétique, le goût de l'arène religieuse et en môme temps de la cellule et de ses abîmes. La vie fut pour lui à la fois un combat et une retraite : un combat comme pour Pierre l'Ermite, une retraite comme pour Hugues de Saint-Victor. Gela se comprend. Rien de plus conciliable, en effet, dans les grands hommes chrétiens, que le silence du cloître et le tumulte extérieur de l'église ; ils se réfugient au besoin dans la solitude de leur pensée, et on dirait ces cités bruyantes qui ont audessous d'elles de mornes catacombes. G'cst là le triomphe

(1) A propos du siège de Chartres par UoUon, AVace dit dans le roman de hou :

Li Eveske Gocelmes a sovent samoné, A chescun prodhome a son pécliié parduné, Por la ville desfendre è la Crestienté

{Ruu, t. 1. p. 80, V. 1579.)

iMrnoDir.TioN, jii ii. 19

(le lacliuiiT dans U\ inoyrri à^r. Le inysliiusine, loin dt* la midrr iinniolult', stMnbk' donner des forces à s<jn aclivilé pratiiine.

Ces scM'mons asct!li(inos s'adressaitînl snrloul anx moin», ù ces moines dont parle Pierre de Celles, et • dont le con s'était i"epli<^ en arriènî à force de regarder le ciel. » Semufncs ad mimaclios, ce titre revient à chaque instant chez les t^crivains eeei(Vsiastiques du \ir siècle.

('ela ne devait pas durer. La décadence (je parle de la foi plutôt encore que du talent) couunença à se manifester aussil(M a|)res saint Bernard. Déjà Al)(''lar(l avait offerl un type distinct ; ce n'étaient plus It s métaphores dV'/oi/e.s et dero^r^, ce n'étaient plus les alléj^ories, les tropolo^i^ies, l'interprétation tiji;urée des Pères et de la Bible. Dans les sermons d'Ab6lard, le sens littéral et historiiiue de l'Écriture, et non plus le sens mystii[ue, est examiné avec rij2:ueur, avec méthode. C'est un professeur didactique qui ne détourne pas le texte vers les allusions morales, et qui s'en tient à une glose pure et simple. Saint Bernard réservait pour ses traités, pour ses lettres, les attaques contre la corruption de quelques monastères; Abélard les produisit dans la chaire même. On a de lui tout un sermon où est dépeint, avec des couleurs vives et après, un intérieur de cloître [i). 3Iais le relâchement monacal était encore une exception ; sainte Claire et saint François d'Assise d'iiilleurs allaient établir dans les couvents une sage et ardente réforme.

Avec le xui^ siècle, le mysticisme de la chaire faiblit rapidement. A la diffusion extatique, aux images, aux vagues élans, aux aspirations de la prière succède une sécheresse extrême. L'influence de la scholastique est évidente ; les sermons visent à la précision, à la régularité, à la classification artificielle des raisonnements. L'abus devint même tel que Jacques de Gessolles, Tun des sermonnaires les plus renommés du

il) V. Abelardi Ope^a, 1616, in-4o serm. XXI, de Joanne-Baplista.

temps, publia un livre de morale calqué sur le jeu d'échecs. On écrivit dès lors beaucoup de somiiieSy de manuels à Tusage des prédicateurs, ce qui donna aux sermons un caractère uniforme et enferma la science parénétique dans les formules étroites et pédantesques de l'école.

En subissant renvaliissemcnt de la scholastique, la chaire montra qu'elle était prête à abdiquer son caractère propre et à donner successivement i)lace à tous les éléments, aux éléments le plus contradictoires. Les trouvères eurent leur tour comme les logiciens subtils; les rimes firent rivalité aux syllogismes. On prêcha en vers, et plusieurs de ces singuliers monuments nous sont parvenus.

C'est au xiii^ siècle aussi que la langue macaronique commence à envahir les sermons : le fond va devenir satirique, la forme familière. Ce n'est point Olivier Maillard, comme on le dit d'ordinaire, qui, au temps de Louis XI, a introduit dans la prédication cet idiome bigarré, ce mélange étrange de latin et de français. Sans vouloir rechercher les origines du macaronisme, sans remonter jusqu'à ce drame des Vierges sages et Vierges folles, rapporté par Raynouard au x* siècle, on peut dire que Gilles d'Orléans a, l'un des premiers, compromis le langage sérieux et grave de l'éloquence chrétienne.

C'était un signe de décadence. A mesure que la foi s'altérait dans les esprits, la forme de l'enseignement religieux se modifiait ; jusque-là , le verbe catholique ne s'était guère adressé du haut de la chaire qu'à des convictions profondes, et, s'a'jstenant à dessein du côté actuel et pratique, il s'était volontairement enfermé dans les hautes formules de la morale théologique et de l'ascétisme claustral. En pénétrant dans les détails de la vie contemporaine, en voulant reprendre directement les vices et la Ucence croissante, la prédication descendit des hautes sphères et se mêla au tumulte du monde. La préoccupation des intérêts matériels s'immisça de plus en pldN dans les sermons, et devint si manifeste que le trouvère,

INTKOUIJCTION, ,^ II. H

m sa inalirc, eut droit de constater la irislc influence deTargent, (lu denier.

Kl iij incssoH lo jor rliarilor...

DariH (tonior fut Inn \fr:itïi normonii (1).

Les images vul^^aires, les traits familiers, les expression» {î;rolesques, les sorties v<îli(5inentes, avaient remplacé presque partout la parole ascéli(iu(i de Boriavcnture, l'éloquence enlrainant(^ de Bernard. Nicolas de Cirinanj^MS, Gerson, I*icrrc d'Ailly, essavi'^rent en vain de inainleiiir à la [)ré(licalion son ranj:; et soncaraclf're. La réforme ([u'ils voulaient établir dans la discipline et dans l'orf^anisation sacerdotales, réforme s;ige qui eut peut-être prévenu la san^^lante scission de Luther et de Calvin, échoua contre le fatal entraînement de ré[)oque. Ces grands esprits, Thonneur de la chrétienté d'alors, ne furent pas plus heureux pour la chaire.

Dante s'écriait avec amertume : « Maintenant on s'en va prôcheravec des mots plaisants et des bouffonneries, et, pourri qu'on fasse beaucoup rire, le capuchon s'enfle et l'on ne songe pas il autre chose ; mais il se cache au fond de ce capuchon un oiseau tel que, si la foule le voyiiit, elle douterait des pardons auxquels elle a foi (^). » Le caustique Boccace disait un peu plus tard, dens les dernières pages du Décnmeron : « Considérant que les sermons faits par les prédicateurs pour reprendre le peuple de ses péchés sont le plus souvent aujourd'hui pleins de gausseries, de railleries et de brocards, j'ai cru que les mêmes choses ne seraient pas mal sé^mtesen mes contes que j'ai écrits pour chasser lamélancolie des dames (3). »

(1) Jongleurs et trouvères publ. par M. Jubinal, 1835, in-S», p. 97. (î2) Ora si va con motti e cou iscede

A predicare, e pur ehe ben si rida, etc.

Parad., c. xxix, v. 115 e >eg.

(3) ... E considerato che le prediche faite da'irati per rimorder délie lor colpe gli huomini, il piii oggi piene di motti, e di ciance, e discede si veggono, estimai, che quegli medesimi non istesser maie nelle mie novelle, scrille per cacciar la malinconia délie femmine {Decam., Conclu sione.)

^?:2 ij:s puroicaikuiis dk la i.im k.

Oîi en était donc tombée l'éloquence de saint Ambroise et de saint Gi^sairc? Qu'on y sonjçe ! Dante et Boccace sont du môme siecU^ ; l'un représente le passé, l'autre l'avenir. La foi du moyen a^e qui s\ach(H'e semble se résumer dans la Divine Comédie ; le cynisme mordant, les satires bouffonnes du temps de Luther s'annoncent déjà dans le Décnmeron. Eh bien, Dante et Boccace attaquent également et constatent l'abaissement de la chaire, le premier avec une tristesse amère et au nom des croyances anti^ieures, l'autre avec cette gaieté sans frein, cette verve contre les moines, dont héritèrent au xvi^ siècle lesReuchlin, les Hutten, les Henri Estienne, tous les pamplilétaires de la Réforme. La décadence des doctrines, la trivialité de Texpression nous sont attestées de toutes parts.

La littérature religieuse du xiv^ siècle n'a plus tout à fait le môme caractère que celle des époques précédentes. Sans doute beaucoup d'esprits distingués se réfugient dans la contemplation; les âmes d'élite éprouvent plus que jamais le besoin de la solitude, Pétrarque lui-même en fait l'éloge. Le mysticisme atteint ses limites avec Catherine de Sienne, avec Tauler, avec Ruysbroek; l'austérité des pénitences arrive aux derniers excès chez les Flagellants. Mais la vie réelle des peuples d'alors, la marche de la société ne sont pas là. En politique, en religion, en littérature, le xiv^ siècle, ainsi que le xv^, est un temps d'initiation et d'enfantement, un temps de travail sans relâche et pourtant de travail stérile, comme Ta remarqué M. Guizot (1).

On le sent, la chaire reproduisit ces aspirations confuses vers un avenir inconnu : on s'avoisinait des siècles positifs et railleurs; elle se préoccupa des atiaires du monde, elle ne s'interdit plus les plaisanteries. Les allures des prédicateurs devinrent de plus en plus libres, et les moines so mirent à critiquer le haut clergé. Sous Philippe VI, les franciscains,

(1^ Hist. de (a Civilimlion en Europe, 8^ leçon.

liNTHODIICilOM, ^ 11. tt

CCS anionls ;i|)ol()^(islt!s de la pauvreU^ alliTcnt jijs(ju*ii alUquor dans leurs scniioiis la rapacité de Jean XXII, et jusfju'i nier son orlhodoxie. Les arnHs de la Sorbonne furent impuissants.

Vincent Ferrier. au milieu des ardentes et nombreuses missions de son apostolat, acheva de st^culariser la prédi(V)tiori, en s adressant exclusivement au peuple mùme, dans des discours simples, pleins d'une naïve expansion et appropries directement à rauditoire. Jaciiucs de Lausanne, en (Ut véhémentes déclamalions, oii l'on rencontre déjà un mélange continuel de mois latins et français, ainsi que dY'xpressions grotesques, acheva l'œuvre et réduisit la science parénélique aux libres proportions d'un enseignement populaire. Celte école, diversement continuée, domina dès lors et tint le sceptre.

Dans les premières années du xv'^ siècle Tavénement de la politique active et actuelle dans la chaire devient manifeste. C'est une véritable irruption. Les vrais précurseurs des sermonnaires de la Ligue sont les sermonnaires du temps des xVrmagnacs et des Bourguignons, du temps du grand schisme dt)ccident. C'est déjà la même violence, ce sont les mêmes doctrines. Les antécédents de notre sujet sont trouvés (i).

Dès 140:2, Courtecuisse déclare en chaire que le duc d'Orléans est le fauteur des schismatiques. Trois ans plus tard, Jacques Legrand, préchant devant ce prince et devant la reine, attaque sans mesure les mœurs de la cour, et déclare que c'est la demeure de Vénus , domina Venus.

(1) Ce rapport n'a pas échappé aux sagaces auteurs de la Satire Méniiipée. Pithou dit, dans la belle haraneue qu'il prête à d'Aubray : « Quiconque lira les factions de Bourgogne et d'Orléans y verra nostre misérable siècle naïvement représenté. Il y verra nos prédicateurs boulefeux, qui ne laissèrent pas de s'en mesler, comme ils font maintenant, encores qu'il ne fust nullement question de religion : ils preschoient contre leur roy, ils le faisoient excommunier comme ils font maintenant. « (V. Grosley, Vie de Pierre Pithou, Paris, 1756, \n-\it, t. I. p. 306.)

24 LES PHÉDïnATEURS DR LA LIGUE.

Charles VI veut entendre h son tour le hardi relifçieux, et Legrand alOi*s va bien plus loin ; il s'écrie que les tailles ne servent h rien, et que le roi est vêtu du sang et des larmes du peuple : Te indvere de substantia, lacrymis et gemitibus tniscrrimœ plebis (1).

Le parti des Bourguignons eut bientôt ses orateurs. Ce fut le règne de la scholastique haineuse. Clercs, gradués, docteurs, tout le peuple turbulent des écoles se mêla par la parole aux débats des partis. Fermer les chaires, interrompre les sermons, c'était le recours habituel du clergé, de l'Université, quand leurs privilèges étaient oubliés, quand on ne se conformait pas h leurs conseils. Ce silence séditieux était sinistre; car le peuple voulait à toute force avoir ses prédicateurs ordinaires, et il aurait plutôt recouru à la révolte.

La politique ne tarda pas à tenir toute la place dans les sermons. Les citations se mêlèrent aux arguties, le pédantisme de l'érudition au pédantisme de la dialectique.

Quand le duc de Bourgogne eut f^iit assassiner le duc d'Orléans, on sait qu'il trouva un apologiste de son crime dans Jean Petit. Le curé Boucher, au temps de la Ligue, prêchep aussi et dogmatisera l'homicide. Tandis que Gerson osait faire l'oraison funèbre de la victime, l'insolent prédicateur justifia le meurtrier. On a l'infâme et interminable harangue de Petit. Monstrelet la rapporte tout au long, et se trouve confirmé par le Religieux de Saint-Denis et par Juvénal des Ursins, quoique ces derniers historiens soient bien moins explicites. Rien n'est plus ennuyeux que la magistrale et sanguinaire démonstration de Petit; rien ne répugne plus que cet amas incohérent de traits burlesques, de déductions subtiles, de faits et d'exemples faussés et lacérés. On en trouve dansM. deBarante une longueetplusquesuffisanteanalyse(2). M. Michelet a réduit à trois arguments tout ce pénible discours :

(l) Félibien, Hist. de Paris, t. II, p. 734. Cf. Hel. de St-Denis, ap. Michelet, Hist. de Fr., t. IV, p. 121 et suiv. (:n Ilist. des ducs de Bourgogne, 1824, in-8», t. III, p. 108 à 146.

INTROniTTION, S "• 9$

• 1. lift diic (lo Boiirfro^no a luf^ pour Dieu, ;iinsi Ju- (lilli, etc. Le duc d'Orlc^ans nN^tait pas seuh'iiient rrrinerni du peuple de Dieu eomnir llolopherne, ihUait I ennemi de Dieu, l'anù dti (lial)le ; il (^lait sorcier (i); la diablesse Vénus lui avait donrKi un talisman pour se faire aimer.

« !2. Ia\ duc iU\ Hour^^o^iK^ a tu(î pour lenn. Il a, comme bon vassal, sauvtî son suzerain des entreprises d*un vassiil n^Ion.

« 3. Il a tu(i pour la chose publique et comme bon citoyen. Le duc d'Orh^ans était un tyran : le tyran doit être tué. »

La Lijiue adoptera ce principe du /y/ï/«/?/cû/('; de môme que les Bourj;uij;nons, elle sanctionnera le meurtre commis au nom de Dieu et de l'intérêt ti;énéral, ou, si on l'aime mieux, au nom de la théocratie et de la df'mocratie; seulement, au lieu de tuer pour le roi, c'est le roi même qu'elle assassinera ; voilh la différence et le proc^rts.

On retrouve h chaque instant la prédication dans cette douloureuse histoire du commencement du xv*' siècle; la chaire se mêle à presque tous les événements de quelque importance. Le meurtre commis par le duc de Bourgogne fut tour à tour exalté, maudit, selon le succès ou l'abaissement transitoires des factions. Dès lors la parole évangélique servait tantôt à défendre, tantôt à attaquer les partis, selon les passions, selon les intérêts, selon le caprice des orateurs. C'est une époque pleine de contradictions, pleine de choses qui se repoussent.

Les plus grands, les plus saints abdiquent leur passé, rétractent leurs assertions antérieures. Ainsi, durant l'un des triomphes momentanés des Armagnacs, Gerson, qui naguère avait dit en propres termes : « Nulle victime n'est plus agréable à Dieu qu'un tyran », Gerson s'écrie en chaire : a Tout le mal est venu de ce que le roi et la bonne bourgeoisie ont

{i) On reproduira le même argument contre Henri IIL — L'identilé des doolrines, la ressemblance des procédés sont frappantes : on le verra dans lo cours de ce travail.

été en servitude par l'outrageuse entreprise des gens du petit étal... Dieu l'a permis afin que nous connoissions la douaination royale et celles d'aucuns populaires; car la royale a communément et doit avoir douceur ; celle du vilain est domination tyrannique et qui se détruit d'elle-même (1) ». Singulière inconséquence ! On l'a très-bien remarqué, Gerson, qui cherchait à introduire partout l'élection dans l'Église, et qui voulait faire du principe populaire la base de l'organisation sacerdot:ile, Gerson proclamait en même temps la légitimité de l'absolutisme dans Tordre politique.

Je le répète,on se croirait par avance au temps de la Ligue. Les bouchers ont des prédicateurs comme en eurent depuis les Seize; le carme EustachePavilly fut leur principal organe; ce moine insolent osa réprimander le dauphin en sa propre présence, lui reprocher en face sa paresse, sa dissipation, comme on fit plus tard à Henri III ; on eût pu composer un volume de ses invectives : Ex quibus posset componi tractatus valde rnagmis, dit le Religieux de Saint-Denis. On verra, au temps de l'Union, des conciliabules se tenir chez les prédicateurs ; il y en eut aussi dans la cellule du tribun Pavilly, en son couvent de la place Maubert. Pavilly travaillait surtout au profit de sa bourse y assure Juvénal des Ursins; c'est une similitude de plus : on rencontrera également sous Henri IV beaucoup de ces natures de moines avides, cruels, entêtés. Je pourrais pousser plus loin ce parallèle. Au temps des Armagnacs, comme au temps de la Ligue, on lut dans la chaire des listes de proscriptions ; constatons cependant une différence : à l'époque des Bourguignons, on se permit les attaques les plus indécentes contre cette papauté que Pétrarque avait osé nommer la mère de l'erreur, inadre d*errori; on s'habitua à ne plus respecter le saint-siége. Jean Petit, entre autres, tonna en termes de carrefour a contre les farces et tours de passe-passe de Pierre de Lune, dit Benoît. » A l'époque de la Ligue, au contraire, comme on réveillera Tesprit théo-

(I) Op., éd. Du Pin, t. IV, p. iyU et 658.

ivmooDcrio^i, S ir. fT

craUque, le ponlifiait se verra rK^coss^iircmonlcnlonré ri hommaj:;es. Toiilcfois ce ne sera Ih (pi'iin pnHrxlc : on sait quo (|uan(l Sixlr-yiiiiit mourut, on (Hait sur le point de pnkher contre lui ; IMulippc II dj'jà l'avait fait attaf|uer dans toutes les chaires de l'Kspa^ne (1).

Kn un mot, la pn^dication de rc|)0(iin; de Cliarltis VI lul, en qncl(|uc sorte et dans des proporlions plus rcslreinles, le pn^ludc (i(»s violences de la chaire pendant laLi^^ue.

Dans le De Corrupto Kcclesiœ siaiu, (llémanpis avait accus(^. les pn^lats, le haut clergé, de dt'daipier les sermons, d'abandonner la chaire. Les moines, en effet, les mendiants surtout, sVîlaient presque» exclusivement emparés de Tenscifî;nement relii:^ieuxet cherchaient à ressiiisir leurs succès oratoires, leur puissance des siècles antérieurs, non plus par Téclat de la parole, |)ar la gravité des doctrines, mais par la libre familiarité du geste, par des déclamations brutales, par l'aigreur de leurs attaques contre le pouvoir. Chaque ville eut ses missionnaires, auxquels l'échcvinage donnait de fargent, des vivres, du bois pour se chauffer ; ces orateurs nomades, ainsi qu'on l'a dit, prononçaient leurs discours sur les places publiques, dans les cimetières, et des gardes étaient placés de distance en distance pour empêcher les hommes de se mêler avec les femmes.

Le carme breton Thomas Gonecte, bridé depuis à Rome sous prétexte d'hérésie, mais en réalité pour ses attaques contre la cour du Vatican, Conecte fut le principal héros de ces expéditions parénétiques ; il voyageait sur un simple mulet, et, quoiqu'il se dérobât habilement aux ovations, les peuplades tout entières allaient au-devant de lui, tète nue; on dressait dans chaque cité un échafaud sur lequel il prêchait en plein air, et alors, dans l'enthousiasme du repentir qu'il excitait, les femmes, les hommes venaient jeter, dans de grands feux qu'on allumait au pied de l'estrade, leurs atours, leurs joyaux, tout

(1) On en trouvera la preuve plus loin.

28 LES PKÉDICATEUHS DE LA LIGCE.

ce qui pouvait les distraire de la piété : cartes, dés, jeux de toute espèce (1).

Dès lors récole grotesque des Maillard, des Clérée, des Menot (2), triompha universellement dans la chaire et se répandit dans l'Europe entière; en Allemagne, où quelque temps avant Luther on en était arrivé, dans l'abus de lascholastique, à lire au prône les Morales d'Aristote au lieu de l'Évangile (3), Geyier prit bientôt pour texte de ses fameux sermons de Wurtzbourg des vers cyniques tirés de la Nef des Fols, de Sébastien Brandt. Un peu plus lard, Latimer mit à la mode dans la Grande-Bretagne cette manière populaire et bouffonne d'enseigner la religion. Au delà des Alpes, l'éloquence triviale régnait depuis longtemps : nous avons vu Dante s'en plaindre avec colère. Cette manière se perpétua ouvertement par Barlette (on sait le proverbe : Nescit predicave qui nescit barletavve), et triompha enfin avec éclat dans ce Savonarole (4) tant loué par Comines (5). En se faisant le chef du parti démocratique contre lesMédicis et contre Taristocratie, Savonarole montra l'empire singulier, le prestige auxquels peut arriver un orateur qui sait mettre les idées religieuses au service des idées politiques; ce moine eût pu renouveler à Florence la destinée de Rienzi et devancer celle de Masaniello ; sa vie, remplie d'aventures bizarres, de péripéties étranges, s'acheva, on le sait, sur un bûcher ; l'histoire ici semble toucher au roman.

On ne parlait plus guère que de politique, même dans les

(1) Chrnn. de Monstrelet, éd. de Biichon in-S©, t. V, p. 197. — Cf. Hist. d'Abbeville, 1834, in-S», p. 237, et le Dict. de Bayle.

(2) Charles Labitte a publié sur l'école grotesque dont il parle ici divers articles dont voici l'indication : Menot (Revue de Paris, 12 août 1838), Robert Messier et le Dormi Securè [ihid., 3 févr. 1839), Olivier Maillard (ibid., 26 juill. 1840), et Raulin [Joum. gén. de VInst. pubL, 28 août 1839). (Note de l'éditeur.)

(3) Not. de La Monnoye sur la Bibl. de Duverdier, au mot Aristole.

(4) V. le curieux art. de Bayle, et M. de Sismondi dans la Biogr. univ,

(5) L. VII, ch. 2 et 19.

iMTHonucrioN, ^11. 10

ch;iiros d'Italie, cl virif^M ans avant Savonarolr, l*ie V s'élail fait ainrnor vin^^t-(l(Mj\ pi-rdicalcurs accusés de se môler d'affaires d'Klat, cl les avait envoj<^s au\ j;aUTcs(l).

Mais c'est surtout en France que ces tendances satiriqu(.*s éclaliirent dans toute leur force ; c'est surtout en France (|ue le contrôle audacieux de la chaire s'exerça îi l'égard de tous les pouvoirs ; les vices des prélats, des hauts fonctionnaires ccclésiasti(|ues, les simonies, l'abus des indulgences (2), la corruption des abbayes, le cumul des bénéfices furent dénoncés par un grand nombre de prédicateurs catholiques, bien avant la Uérorine. D'oii |)rovenaient ces sorties amfires, cette manière impudique? On doit les attribuer quelque peu, je crois, à ces passions remuantes, à ces aspirations vers le pouvoir qui se manilest^iient alors dans le clergé inférieur, désormais avide de participer aux affaires tout comme le haut sacerdoce, et de remi)lir h son tour le rôle agressif que le tiers état avait joué à l'égard de la noblesse féodale (3). Les élcc-

(1) Chron. de Louis XI, à la suite des Mém. de Comines, éd. de 1706, t. II, p. 245.

(2) Menot disait : « Essayez de mourir avec votre dispente du roi et du pape, et vous verrez si vous ne serez pas damnés. » Messier, à son tour, s'écriait : « Quand vous prêchez en vrais pharisiens, vous ne manquez pas de parler des indulgences, et vous regardez comme damnés tous ceux qui no vont pas baiser les reliques que vous déposez sur la table des tavernes, où ne sont jamais entrés durant leur vie les Saints dont vous dites que vous possédez les restes. » On lit également dans Maillard : « Caphards jargonneurs, ne tenez-vous pas vos auditeurs pour soustraire leurs bourses? Croyez-vous qu'avec des milliers de péchés, il suflise do jeter six blancs dans un tronc pour être absous ? Cela m'est dur à croire et plus dur à prêcher. » Luther a-t-il dit autre chose contre Tetzel? Au point de vue littéraire on a dû juger sévèrement l'école des prédicateurs macaroniques. Mais au point de vue moral et politique on l'a trop peu ménagée. Cette école, fidèle aux sages doclrines de Gerson, de Clémangis, de Pierre d'Aill}, voulait la léforme de la discipline et en même temps le maintien des dogmes reçus.

\3)*Cette espèce d'insurrection du tiers état clérical, si l'on peut dire, contre la féodalité épiscopale est manifeste dans les sermons de Guibert de.Tournay : « Pra?lati induerunt rabiem... spirant sanguinem. Vi\ major essel crudelitas si leones et ursi potestatem regimini^accepissent...

t.0 LKS PRÉDICATEUKS DE LA LIGUE.

lions canoniques, qui avaient conservé les principes de la démocratie dans l'Église, et qui assuraient l'indépendance du clergé de France, par rapport au pouvoir royal et à la papauté, ayant été abolies par le concordat, les prédicateurs, les missionnaires en montrèrent beaucoup d'humeur, eu prirent occasion d'attaquer la royiuité.

Nulle part peut-être plus que dans les sermons du temps on ne rencontre de traces vivantes du singulier mouvement du XVI® siècle, de cet esprit inquiet, nouveau, remuant, qui venait de donner Timprimerie à l'intelligence, l'Amérique au commerce, et qui devait se produire avec entraînement dans les luttes de Charles-Quint, dans les guerres de la Réforme et de la Ligue, comme dans la renaissance des lettres et des arts.

On le sait, le moyen âge semble tout à fait mourir avec François I", dont le règne est rempli par l'avènement tumultueux des idées nouvelles ; le fait capital du commencement du XVI® siècle, c'est la conquête du pouvoir absolu par la monarchie. L'organisation féodale, les gouvernements locaux, déjà ébranlés par Louis XI, commencent à s'effacer derrière l'unité monarchique, et François P' peut proclamer pour la première fois dans ses ordonnances la formule du despotisme : Tel est notre bon plaisir.

Eh bien! la prédication, dans son audace, ne s'effraya point de ces conquêtes du principe royal. Louis XI luimême n'osa réprimer la licence des sermons. En 1478, le cordelier Fradin attaqua, dans les chaires de Paris, le gouvernement du prince. Louis XI envoya Ohvier le Daim au moine pour lui enjoindre de se taire. Ce fut en vain. Il y eut des attroupements populaires, et quand Fradin, banni, dut

Ignobiles bestia; praelati lyrannidem suam exercent in religiosos qaibus detrahunl pauperes sacerdotes quos dévorant el corrodunt... Sœviunt tantum in tcrtiam partem... » Les plaintes du peuple contre les exactions de la noblesse n'ont jamais été exprimées peut-être en termes pareils à ceux-là. (V. Servwïics Gailliberti Tornaccnsis, pet. in-fol. sans titre, chifùv, ni. réel. — In synodis, serm. I.)

iNTIlODlIcmOU, jlj II M

quitlcr l;i capilah*, la foule loiil t^plon'Mj lui lu rrrnir, eu poussant des ^^t^inissciiiruts. Il en lui de nniue d Olivier Maillard; Louis \l (h'pèelia un exprès pour lui nolifu'r qu'il eût à cesser ses allaques, ou qu on It; jellerait dans un sae à la rivière : u Va dire h Ion mailre. n'pondil linsolenl prêcheur au inessa;;('r, (|ue j'irai plus vite en paradis par e;iu que lui avec ses chevaux de |)oste. » Maillard resta impuni, et, sous Louis XII, il put encore, avec Jean Standonc, attaquer la royauti^ et tonner contre le moiianiuc i\ propos de la dissolution de son raariafi^e.

Tels étaient les libres privil(^g:es conquis à la chaire catholique par les moines, par les missionnaires. — Durant les guerres de Rourgofi^ne, on avait vu, dans le Nord, les prédicateurs sMinmiscer aux élections municipales, aux détails d'administration. Ces altatiucs contre le pouvoir monarchique, cet envahissement du bas clergé dans la pratique des affaires, étaient un triste symptôme pour le catholicisme, à la veille de la Réforme. C/est à la royauté que le sacerdoce allait avoir besoin tout à l'heure de demander appui contre les efforts du calvinisme. Or voici ce qu'un moine d'Évreux, un moine orthodoxe, Guillaume Pépin (1), disait en chaire, bien peu d'années avant que la révolte religieuse éclatât : « Est-ce chose sainte que la royauté ? qui l'a faite? le diable, le peuple et Dieu ; Dieu, parce que rien ne se fait sans son bon vouloir; le diable, parce qu'il a soufflé Tambition et Torgueil au cœur de certains hommes ; le peuple, parce qu'il s'est prêté à la servitude, qu'il a donné son sang, sa force, sa substance, pour se forger un joug. Quelques hommes, sortis de ses rangs, se dévouèrent à la cause de l'ambition et

(1) V. Guillelmi Pépin, Sermones de Destnictione Xinivœ, Paris, 15:25, in-8*^, goth. f. 59, 61, 79, etc. Pépin va jusqu'à invoquer l'époque où il n*y avait pas de rois : « Fuit tempus in quo non fuerunt reges aut principes; sed unus quisque in liberlate sua vivebat... Reges poslea venientes et forsan primitus tyrannice principautés et régnantes non poluerunt licite auferre a subditis invitis «iominia et possessiones eorum... »

32 LES PRF^DICATEURS DE LA LIGUE.

de l'orgueil. De là l'orij^nne de la noblesse, car les rois s'associèrent les instruments de leurs passions, les prenniers nobles, comme Lucifer s'était associé ses démons. Mais, nobles ou rois, quel usage ces maîtres ont-ils fait de leur pouvoir ? Voyez les princes, les seigneurs ; ils pressurent leurs vassaux et ruinent les marchands par des droits de péage; ils volent, et leurs peuples useraient de représailles légitimes en refusant de payer les impôts. Les rois valentils mieux? Non, certes: ils sont prodigues, cruels ; ils attentent à la liberté de leurs sujets, et autorisent ainsi les révoltes, caries sujets ont pour eux le droit divin qui créa la liberté. »

Parce qu'on retrouve ainsi quelques idées révolutionnaires dans des sermons oubliés du xvi« siècle, est-ce à dire que rÉglise alors se fut posée décidément comme Tantagoniste de la royauté ? Non, sans doute. Mais il importe de constater qu'à une date antérieure à la Réforme, on pouvait, sans être inquiété, sans être poursuivi, proclamer dans les chaires de France, puis imprimer dans les hvres, de pareilles doctrines. Les traités démocratiques des calvinistes, la réaction populaire de la Ligue n'allèrent guère plus loin.

Le grand instrument de la Réforme, ce fut la prédication. Luther le sentait bien quand il disait dans le De servo Arbitrio : « Que sommes-nous, nous autres ? ce qu'on disait de Philomèle : Vox est prœtereaque nihil, » Et ailleurs : « Je prêche aussi simplement que possible, je veux que les hommes du commun, les enfants, les domestiques me comprennent ; ce n'est point pour les savants que l'on monte en chaire, ils ont les livres (1). » La parole est le grand le-

(1) Parmi les qualités que Luther exige d'un prédicateur, il veut qu'il soit beau de sa personne « afin que les bonnes femmes et les petites filles puissent l'aimer. * (Michelet, Méia. de Luther, in-8«, t. Il, p. 1^5, 126.) Nous sommes bien loin, on le voit, de l'idéalisme du moyen âge; ce mol caractérise le xvie siècle. Bayle dit â peu près la même chose du bel orateur : « Il n'a pas besoin de la moitié de 1 éloquence qui est nécessaire à un prédicateur de petite mine pour remporter l'applaudissement. »

INTftODliCTlON, >) Il .5o

VHT dcîs nîvolulioîis nîlifçi(;usrs. Il(îriri VIII I(î comf»ril aussi bien (\\w W. moirnî de VVilhîrnlMîr^^ ; un édil spécial di'nîndil rxpressciintîiil de pri^clier en Angleterre sans la permission du

roi (I).

Vax Kranee, la chaire calliolique lui au-d(îssous de son rôle.L'ininniient daii^cîr (\ur courait rK^lisen(î rendit pasaux tWô(|ues l'aclivité oratoire. Uonsard avait droit de s'écrier dans son indignation :

El que (liroit s »inl Paul s'il revenoil in

D<i nos jcuiK^s prt'lals qui tous vivent sans peino,

Sans pnVhnr, sans prier, s;ins bon exemple rl'eux!...

l.es dignitaires du sacerdoce abandonnaient aux moines, aux curés le saint ministère de la parole (^), ou bien ils taisaient faire leurs serinons h des laïques [)our les réciter ensuite dans les églises. C'est ainsi que l'abbé de Broviler avait recours à la plume sceptique de Corneille Agrippa, dont nons possédons deux sermons sur les reliques, sermons fort édifiants sans doute, mais qui font singulière figure au milieu des œuvres bizarres de ce hardi docteur. Au lieu de prêcher, les évoques, les abbés passaient leur temps à la cour, loin des diocèses (3). Ce soin de renseignement religieux laissé par le haut clergé au clergé inférieur ne pouvait produire alors quedeux résultats, à savoir des prédications violentes et grotesques, quand parlaient des hommes de conviction qui, peu instruits et sortis des derniers rangs du peuple, voulaient lutter à armes égales contre le langage brutal de la Réforme ; ou des sermons superstitieux, lorsque montaient en chaire des moines ignorants qui transformaient la foi éclairée des grands siècles chrétiens en une étroite crédulité. On sait avec quelle verve pétillante, avec quelle impitoyable causticité cette

(l) Bossuet, Hist. des Variât., I. VII, g 79.

(â) Voir Jean de Montluc, Sermons, 1539. in-S», p. 684. — Sur Montluc, Bossuet, hist. des Variations, liv. VII, § 7 * liv. IX g 99.

(3) V. Brantôme, 45^ Disc, sur Franc, h^, éd. de Bastien, t. V,p.^24.

M LES PRÉniCATEL'RS fiE LV LICUE.

double manière a été ridiculisée dans VApulofiie pour Hérodote, Quand Grand^^ousier interroge les pèlerins qui avaient été sur le point d'èlre manges en salade, et qu'après leur avoir lait raconter les sermons des capliarls et faulx prophètes de leur pays, d s'écrie : a M'esbaliys si vostre roy les laisser prescher par son royaulme telz scandales, * c'est aussi une évidente insinuation de Rabelais contre les sermonnaires de son temps.

La raillerie burlesque est le langage de ceux qui attaquent; ce n'aurait pas dû être celui des hommes qui défendaient une cause noble et sainte. La chaire chez les catholiques n'était plus guère sérieuse, et l'habitude semblait y avoir consacré le ton des Maillard et des Menot; le grave L'Hôpital lui-même se laissait aller à dire à propos des qualités que doit avoir un sermon :

Sit mixtum gravitate, vocet risuqpie jocisque (1).

Reuchlin, dans le traité qu'il écrivit sur la prédication, releva avec amertume ces bouffonneries oratoires; et Érasme, qui, dans son Ecdesiastes sive Concionator evayigelicus, voulait donner des préceptes de cicéronianisme aux prédicateurs, Érasme ghssait avec malice cette phrase : « Les représentations théâtrales ont été exclues des égUses; mais elles sont impudemment imitées dans beaucoup de chaires (â). » Le coup portait si juste que les moralités et sotties firent bientôt Concurrence aux sermons, et qu'on dut avoir recours à l'auto rite civile. Longtemps le théâtre et la chaire s'étaient, pour ainsi dire, confondus . Beaucoup de mystères, en effet, sont précédés ou accompagnés d'un sermon. Il fallut que la prédication patronat d'abord le théâtre; puis ce fut le théâtre qui prêta son langage à la prédication macaronique. Plus

(1) Ep^'st. 1, m, de libert. dicendi.

{!2) Nunc autem quum theatrici mores e teraplis ejecti sunt, tamen non désuni qui nimius fréquenter, ;ne dicara impudenter, imitintur abulam. (Erasmi Opora, 1704; in-fol., t. V, p. 860.)

uni ia chaire renia liauhiiiicnl rAiliti soli(iarii^;. ïLik \:A\ , dans un réquisiluiit; du prociirrur ^(hiéral du Parlement, il (îlail evposti tîiilre aulres ^riels conlre la confrérie : t Que tant i|ue les dicU jeux durent, le eoininuii |HMj|jle, dts fiuil il neul heures du matin es jours de fesles, ddaisse la niesse paroissiale , sermons et vespres , |K)ur aller es dict/ jeux garder sa plaee, et y eslre jus(jues à cincj heures du soir, et cessent les pn^licalions, car n'auroicnt les prédicateurs aucuns auditeurs ^i). »

Dans ia colère que ce délaissement et que le projrrès de la Rél'ormalion leur inspiraient, les orateurs catholirjues se rejetaient avec violence dans la poliliijue, ou, comme Noël Beda, att;iquaient toutes les innovations au hasard, jusqu'à tonner contre l'enseignement pubhc du grec au Colhî^e royal, du grec, celle langue des hérésies, comme il la nommait (4). Le Parlement élail à cii.Uiue instant forcé d'intervenir et d'enjoindre au clergé de se tenir dan^^ les limite^ d»renseignement Ciitechétique (6),

({) De Sainte-neuve. Tahl. de In pocs. au wj^^sieclr, in-8o, p. 217.

(!à) EUies du Pin, Seizième sièclr, part, m, p. 533. — Cf. Goujet, Mém. sur le Coll. royal., part, i, p. 8. — En 153(5, Deda osa en cliaire accuser le roi de favoriser l'hérésie ; il fut condamné à faire amende honorable devant le portail de Notre-Dame et il alla ensuite muurir dans les prisons du Mont-Saint-Michel.

(3) Longueval, Hist. de VEylise Gallicane, t. XVlll, p. 3. — Dès que le concordat de Léon X et de François l^r eut enlevé au clergé ses libertés et ses privilèges, le Parlement chercha à étendre de ce côté sa juridiction, notamment à l'égard de la chaire. En loio, aussitôt qu'on connut le désastre de Pavie, le président Jean de Selves eut ordre de la cour « de mander les prédicateuis en sa maison pour leur dire la manière dont ils dévoient prescher sur Testât des affaires. » Les orateurs s'y rendirent avec empressement, et, trois jours après, ils remercièrent le Parlement de ses bons conseils, et s'engagèrent « à donner avis des propos qu'ils entend' oient. » Ce bon accord ne dura guère; le clergé inférieur, dans sa turhulem?^, ne tarda pas à se montrer impatient de toute autorité, même de l'autorité épiscopale. En 1542, un arrêt déclara que « c'estoit à Tévesque à mettre ordre aux invectives des prédicateurs les uns contre les aullres. j> En 1556, la cour fit de nouveau détense expresse à tout prêtre de mouler en chaire sans avoir soumis à Vévèque « ses sermons et doctrines. » Ainsi les prélats

On sait avec quel agrément, avec quelle exquise ironie, Érasme, dans ï Éloge de la folie, s'est moqué des prêcheurs qui prouvent la nécessité de labstinence par les douze signes du zodiaque, la foi par la quadrature du cercle, et la charité par les branches du Nil. Si la chaire chrétienne s'était défendue contre les envahissements du schisme par des arguments aussi détournés, ce n'eut rien été encore, ce n'eût été qu'un ridicule littéraire. Par malheur, on ne s'en tint pas là. II suffira de citer un exemple : dans lune des stalles de l'église de Saint-Sernin, à Toulouse, on voit un porc en chaire, orné du bonnet et du surplis, et prêchant un auditoire d'ânes mitres et crosses, avec ces mots : Calvin le jwrc preschant : eh bien, l'artiste, dans la grossièreté de sa pensée, n'a fait que reproduire, n'a fait que mettre en scène ce qu'il avait sans nul doute entendu dire aux orateurs de son temps.

L'Église ne tarda pas à apercevoir l'inconvénient de ces prédications triviales, de ces sorties acrimonieuses contre les puissances sécuUères et ecclésiastiques. En 1536, au concile de Cologne, on ordonna aux prêtres d'enseigner simplement l'Évangile, en s'abstenant des plaisanteries grotesques, des récits diffus , surnaturels et apocryphes , des fables légendaires, ainsi que des attaques et des injures contre la magistrature et le clergé. Cependant cette réforme fut longue à s'opérer, puisqu'il l'ouverture du concile de Trente, de cette

étaient réduits à invoquer contre leurs subordonnés Tappui d'un tribunal séculier. Le Parlement prit bientôt des mesures en son nom ; dès cette même année 1556, le procureur général donna ordre d'informer « contre ceux qui avoient tenu en leurs sermons propos scandaleux. » La rdyauté dut aussi, à plusieurs reprises, intervenir contre la violence de la chaire. En 1563, par exemple, on voit Charles IX faire défense « de sermons convicieux pour exciter le peuple à esmotion, sédition et désobéissance à Tautorité. » (F. Lebe^, de V Etat réel de la presse et d"s pamphlets depuis François /*»", Paris, Techener, 1834, in 8», p. 12 etsuiv.) Mais n'anticipons pas sur les temps ; nous touchons presque à ces tribuns de la Ligue que nous retrouverons tout à rheure.

INTflODIiCTION, § II. TT

n^union (|m «^Mil (leslin<î(; h rendre 9^ MW(^riti^ h la cJisnpIme et h lutter contre l'iM^n^ie, rf^vA(|ne de Hitonto (1) donna le pins m;nivais exemple aux orateurs de son temps, en un sern)()n (loDl le moins ridicule [)assa;^'e <Uait la pn;uve de la nécessite^ des conciles par celle raison que dans ÏEnéulc Jupiter assemble 1(îs dieux, et quVi la création de l'homme et à la tour de I^ahel, Dieu s*y prit en forme de concile. Différentes autres réunions sacerdotales , comme celle de Narl)onnc en 1550, celle de (iambrai en ITiOo, et celle de F^ourjres en iiiM (^2), etIVayées de cet état de la chaire, ordonnèrent aux prédicateurs de mettre toujours leurs discours sous 1 invocation de la Vier{]^e et de s'éloigner des dogmes fabuleux, fahuloso dogmatCy dans leurs discussions avec les schismatiques : concionatorcs ahliorrcant aniles fabulas. Voilà quelles instructions on éUiil réduit à donner aux prêtres contre la Réforme.

Ces injonctions furent vaines. Les S^r(?^s de Bouchet, le Cfimbaluin munili de Des Periers, le Baldus de Folengo, le Moyen de parvenir y tous les contes gais et graveleux, toutes les épigrammes lestes, tous les livres « de haulle gresse, » comme dit le Gargantua, qui apparurent en si grand nombre au XVI* siècle et dont Rabelais devait être l'admirable et monstrueux couronnement, toutes ces débauches de l'esprit influaient trop directement sur la chaire pour ne pas laisser aux prédicateurs, outre les traditions de Maillard, des exemples de parole bouffonne qui ne devaient disparaître qu'après les fureurs de la Ligue. Ainsi s'exphque la naïveté légendaire et en même temps la forme cynique des sermonnaires du XVI* siècle. Tout en employant le style familier, ils se souvenaient de la Légende dorée de Jacques de Vorage. Par malheur, la Réforme, positive et sèche, proscrivait la poésie des légendes et les traditions merveilleuses des saints, comme elle brisait leurs reliquaires.

(1) Voir sur Cornelio Musso le Dict. de Bayle.

(2) Odespun, Concilia novissima GallicB, 1646, in-fol., p. 399.

38 LES PIlÉniCATEURS DE LA LIGUE.

Quant aux prédicateurs qui, fulMes aux restes mourants d'une schol'istiquo barluare, n'empruntaient paslelan^^agemacaronique et se bornaient à l'cnseitrnement vuljçaire, plein de divisions et de sul)tilités, ils fuiisf^ent tous dans les Tliesauri, les Polfiartthea et dans li?s nombreux recueils dV'riidition banale dont la Gemma pvfvdicans de Denyse est Tennuyeux et oublié modMe.

A la venue de la Réforme il y avait donc dans la chaire deux écoles bien diverses : l'é.^olc scholastique et Técole grotesque; leur durée devait être courte, parce que la première appartenait à une société finie, parce que la seconde était le résultat d'un de ces conflits d'idées heureusement courts pour les sociétés qui y sont en proie.

Ces deux écoles étaient également insuffisantes pour soutenir la lutte; aussi les scènes les plus scandaleuses ne tardèrentelles pas à se produire sur tous les points, au sujet de la prédication. Da^^s plusieurs villes, les deux partis se disputèrent les chaires par la force.

Dès 1325, à Meaux, l'évoque Briçonnet ayant autorisé les sermons de Farel et de plusieurs luthériens, un procès fut intenté au curé Masurier. Le Parlement l'acquitta, à la condition qu'il se ferait réfuter dans sa propre paroisse, ce qui eut lieu; mais l'évêque réfuta h son tour l'orateur ortho-^i doxe (1). Ailleurs il y avait collision en pleine église. A Bourges, par exemple, on s'empara violemment du lieu saint, on chassa les prêtres catholiiiues, et le bénédictin Jean de Saint-Michel se mit alors à prêcher. L'orateur ayant dé'outé parle Pater, un magistrat eut Taudace de se lever et de réciter, comme de coutume, VAve Maria ; le peuple en fureur chassa l'interrupteur à coups de chaise (2).

Dans d'autres parties de la Franc^î, la Réforme ne se risqua que plus tard et à la longue dans les chaires. Ainsi, à Rouen, 3n 1532, les calvinistes n'avaient pas encore eu la harliesse

(I) Crévier, His!. de rUniv.. ann. 15^.

(2\ LonîuevaV, Hisf. dr rÉqhifr qn^icave. t. XVllI, p. 296.

iNTHoniraioi, S II. 89

(le pr/^chor oiivortnncn! ; sciiliMncnt, qunnd un pnMn^ c:\' lli()li(|iir p.irl.iil du piir^.iloiro, on se metlnil h crier : Au fnl! au fol ! et les enlanis, auxqiiris on avait iait la hron, inii(ai<*nl le miaiilnnrn! des ('hais. F.oïi^:temps,en celte mt^me cit(^ les pn'dicanis n'osiTciil rnsei};iier quVn secret. Mariorat, par e\cinplc, venu de Hcrne, tenait ses rr^'unions la nuit, en |)lein air. Des hommes enveloppais de j^rahds mante<aux,et tf visage couvert de (•lia|)eaux a lar^^es Imrds, arrivaient à la d(^robt^e. On faisait cercle, on clianlaitîi demi-voix les psaumes traduits par Marot, puis loraleur pi'enait la parole. Ces mystères sans doute ('t^iient un texte aux inter|)r(Hations calomnieuses, aux attaques du clerj;é de Rouen, -et, à cette occasion, lejacobin Du Puis, dans sa colère, s'échauffa jusqu'à dire d qu'à leur presche, les femmes s'abandonnoientà qui vouloit abuser d'elles (l) » ; mais ces précautions mêmes, ces allures secrètes, excitaient la curiosité; et, d'un autre côté, ces représailles grossières , ces exagérations, donnaient des partisans aux idées nouvelles.

Ces scandales, dans leur variété bizarre, se reproduisaient partout ; partout, comme dans les temps de révolution, la parole eut une grande part, une grande influence.

Je le répète, l'église gallicane fut mal défendue par la chaire contre les attaques du calvinisme. Malgré le talent du cardinal de Lorraine, malgré la science de Claude d'Espence (i), malgré la modération de quelques docteurs, on peut dire que les sermonnaires de cette époque ne sortaient guère des \iolences triviales ou des arguties. L'évèque Vigor se montra au premier rang (3). La Saint-Barthélémy ne fut que la consécra-

(1) Floquet, Hist. du parlem. de Xormandie, in-8, t. Il, p. 258, 307, 365.

(2) Il osait dans ses sermons appeler la Lé(jend' dorée la légende de fer. (Teissier, El. deshomuhs ilL, t. II, p. 374.) C'est de Claude d'Espence que Bossuet a liit : u C'étoit un homme de bon sens et docte pour un temps où les natures n'étoient pas encore éclaircies. y> [Variât., l. IX, g 96.)

(3^ Ce fut lui qui accompagna Anne Dubourg au supplice. Cette scène

V^ LKS PRÉDICATEURS DE LA IJGUE.

lion desdoclriries soulenucs dans ses Sermons (i). Les chan sonniers de la Héforme ne font pas oublié :

iSeneschal, Hugonis, Vigor, Toujours criont à cry et cor (â).

Mais n'anticipons pas sur les temps ; Vigor nous mène presque à ce P. Le Picart que nous retrouverons tout à l'heure.

La publication de V Apologie pour Hérodote ^ en 1366, dans laquelle la manière des Maillard et des Menot était ridiculisée avec amertume, vint couper court aux traditions de l'école grotesque. De la forme, la violence passa dans le fond : nous voilà au seuil de notre sujet.

Je dois m'arrêter. Les deux éléments principaux des sermons de la Ligue sont constatés, à savoir : une grande hardiesse d'idées et un grand cynisme de langage.

Pour être juste, pour ne pas faire peser uniquement sur les prédicateurs des règnes de Henri III et de Henri IV la responsabilité des doctrines sanguinaires que nous leur verrons soutenir, il fallait dire de quelles traditions parénétiques ils avaient hérité ; il fallait indiquer la solidarité qu'il y a entre Petit et Boucher, entre les docteurs bourguignons et les docteurs de la Ligue.

est racontée dans ses propres sermons. Vigor avoue que Dubonrg lui reprocha, en ces suprêmes instants, « d'avoir acheté ses bulles. » (Serm. calh. pour tous les jours de carême, éd. de 1597, in-8, p. 316.)

(1) Voici un passage qui justifie pleinement notre assertion : « Nostre noblesse ne veut frapper... N'est-ce pas grande cruauté, disent-ils, de tirer le Cousteau contre son oncle, contre son frère? — Viens, çà! Davantage le îuel t'est plus propre, ton frère catholicque et chrestien, ou bien ton frère charnel huguenot? La conjonction ou affinité spirituelle est bien plus grande que la charnelle, et partant je dis que, puisque tu ne veux pas frapper contre les huguenots, tu n'as pas de religion. Aussi, quelque matin, Dieu en fera justice et permettra que cestf bastarde noblesse sera accablée par la commune. Je ne dis pas qu'on le fasse, mais que Dieu le permettra. » (Voy. Serm. cath. sur les dimenches et (estes, édit. de 1587, in-8, t. Il, p. 25.)

(2) Leber, loc. cit,, p. 86.

iMTnoniicTioN, J^ III. 41

Il lions resti» m.jinh'ii.iiil à l.iinî la pari dis |»ajii|»lil«%i|p^ calvinislcs, à morilnîr (hî (|U(;llc inani/'re ils soulinn-ril lanliveinenl W n^^Mcidc. cl la souvcrainrtr' iUi \)v\i\)\v, ; puis, cfiinmonl ils ahandoiinrn'nt vos lluiorKîs dàiiocratiques, dès qu'ils vurvwi inl(''r(M à s(î djM'Iarcr royalistes.

s ni

La Rôformo et los idérs drmorniliquos. — \.o. lntli(''nnismn, lo calvinisme ol l.i royauté. — Tliéoriiî ih\ la souvtîniiiKîlô populaire. — Th<;orio (lu ré^'irido. — Los puhlicistcs Holman, liodin, Lan>çu«!l, La Bo<îli«;, lUicliaiian ; les réfugiés anglais. — Alliance de la Ihéocralie el de la déinocralui dans la Ligue. — Le Dr sunniut yitntificr de IJellarmin.

Les (ferivains de rt^cole monaniiiqut^ altril)U(M)t volontiers la révolution IVanvaise h la Réforme. Coraaie ce sont là les deux grands faits des temps modernes, ils aiment à exfdiquer le second par le premier, et à les confondre tous deux en une même réprobation. M. de Conny, entre autres, voit dans Luther et dans Calvin los aïeux directs de Robespierre et de Marat (l), et M. de Ronald regarde comme un fait historique, comme un fait avoué, la liaison intime du principe populaire et du principe protestant [±),

Mais c'est faire trop d'honneur à la Réforme que d'attribuer exclusivement à rintlucnce qu'elle exerça 5ur la politique l'avénement de la démocratie. M. Guizot lui-même en convient : « Elle a laissé, dit-il, la pensée soumise à toutes les chances de liberté ou de servitude des institutions politiques. » C'est maintenant un lieu commun de remarquer, après M. de Chateimbriand, que la Réforme s'est parfaitement alliée, ici avec les gouvernements despotiques contre Toligarchie, le plus souvent avec l'ohgarchie, contre la royauté. En Angleterre, ellen'a fait qu'ajouter au pouvoir royalle pouvoir pontifical; puis, après la révolution de 1688, elle s'est entendue avec l'aristocratie. En

(1) Hist, de la Révolat, de France, inirod.

(2) Voy. Mélanges, 1819, in-8, t. ï, p. 384 et suiv.

42 LES PRÉniainrRs df la ligue.

Danemark, malf^rd la ligue momentanée des villes anséatiques, elle a aidé à Tenvahissemcnt démesuré de la puissance nobiliaire, elle a aidé en mi^me temps la monarchie à devenir d'élective héréditaire : Frédéric II a succédé à Christian III. En Suède, si elle n'a pas enlevé leur droit de déposition au\ États (on se rappelle Éric XI\n, elle a au moins enrichi et, par conséquent, fortifié Gustave Wasa contre la noblesse. LWllemagne fédérale en a profité pour résister à la tutelle impériale, au sceptre de fer de Ch:irles-Quint ; mais qu'est-ce (]ue cela prouve? En Prusse et en Saxe, le protestantisme n'a-t-il pas affermi la royauté absolue ? En Suisse, il a été repoussé par les cantons démocratiques, et accepté par les cantons aristocratiques; partout il s'est accommodé aux puissances. Il est même inexact de dire que la république hollandaise sortit du sein de la Réforme (1). Le vieil esprit insurrectionnel des Pays-Bas ne fit que se raidir alors contre les persécutions. C'est à Philippe II qu'il faut s'en prendre; son despotisme, comme l'a très-bien dit Voltaire, fut la cause de leur grandeur; ils ne firent que rester fidèles à leur passé (2). D'un autre côté, le presbytérianisme n'a rien fondé en Ecosse.

Sans doute en s'attaquant à la papauté, la Réforme semblait porter une sourde atteinte au pouvoir temporel. L'alliance de l'Église et de l'État avait été si profonde au moyen âge qu'en touchant à la constitution sacerdotale, on semblait devoir ébranler la constitution politique ; mais la séparation s'était opérée graduellement. En France, elle était manifeste depuis la Pragmatique de saint Louis. Boniface VIII souffleté, alors qu'il déclarait, dans la bulle Unam sanctam, que toute créature, omnem creaturam humanarriy était soumise au

(1) ViUers, Essai sur Vinfl de la Réform., éd. de 1808, in-8, p. 140.

{%\ Les anciennes constitutions du Brabanl disaiont : « Si le souverain, par violence ou par artifice, veut enfreindre les privilège^;, les États seront déliés du serment de filélité et pourront prendre le parti qu'ils Croiront convenable. >> (Essai sur f^s Mœnr^, ch. 164.)

iNTRnnfîfTion, § m. 46

tainl-si<5gc; l'exil d'Avi^^non, les InWsies de Wicicffoi de Jean llus, Ir f?rand schisme d*( décident, les u\i\es r^^volulirmnaires de riliiiversih^ et des Bour^^uiKiions ('M'Jalant aux ron* eiles d(^ ('.onslance et de R:Ue. voila les horilrs, voilà l'ahaisseinenl qu'avait suhis tour à lour le pontifical. La monarehie française, au eoniraire, se fortifiait, d<* Louis XI à François !'"■ : on eut dit (|u'('lle rassemblait des forées pour suhir la terril)le crise de la U(!formc et de la Lijçue.

Et qu'on le remarque d'ailleurs, h traversées luttes du pouvoir temporel et du saeerdoee, le principe de l'élection n'avait cess<^ d'être en vue dans ce prmd spectacle; ni l'Iimpire, ni le saint-siége ne s'obtenaient par l'hérédité, et l'I^'l^iise était organisée comme une r(^.pul)li([ue.

Je le répMe, ce n'est point le protest^mlisme qui a apporté toiit à coup, au xvr siècle, des idées d'affranchissement et d'émandpation politiques. Il n'a fait, sur ce point, que reprendre, et bien tardivement, des traditions encore vives : non pas les traditions des Madlolins et de la Jacquerie (il faisait cause commune avec la noblesse, et laissait cela aux anabaptistes! , mais celles de Marcel et des Bouchers, de Robert Lecoq et de Caboche, mais surtout celles de la Praguerie.

Il suffit d'ouvrir les traités politiques des calvinistes et des ligueurs pour voir que ces souvenirs ne s'étaient pas effacés, pour voir que les idées de garantie et d'indépendance, et surtout les idées démocratiques éparses à travers le m oy âge, avaient laissé trace dans la mémoire des peuples, pour voir enfin que les pamphlétaires du wi"" siècle ne cherchèrent nullement à faire scission avec le passé. Dès qu'il s'agit de justifier le régicide, dès qu'il fallut attaquer la monarchie, on chercha, au contraire, des antécédents, des autorités.

Tout le monde connaît les audacieuses doctrines de saint Thomas d'Aquin sur les droits politiques du peuple et sur les tyrans (i). Les publicistes du \\V ^ièele y recoururent

(l) Dr Régir}}. Prive, l. I. c. 6 et 8. — Cf. Doctrine de saint Thomas

avec insistance, et, pour donner encore plus de relief à leurs extraits, ils accurnuK^ent les (éloges sur Tillustre auteur de la Somme, On le déclara h cette occasion le prince des théologiens, le plus sage et le plus savant des docteurs (1).

Saint. Bonaventure avait dit en chaire : « On met à la tête des nations ceux qui ignorent Tart de les conduire (2). » On se hâta de citer saint Bonaventure.

Un moine italien, Gilles de Rome, précepteur de Philippe le Bel, avait consacré la troisième partie de son DeRegimine Principum à l'examen théorique des différentes formes de gouvernement; on cita Gilles de Rome.

Le jurisconsulte Bartole avait composé deux traités pleins dehardiesse il'un DeRegimine civitatis,V3i\xiveDeTyrannide; on cita aussi Bartole. Hubert Languet vanta son courage (3).

Les anciennes formules qui semblaient rappeler l'élection primitive des rois, ou qui constataient en quelque façon que ce fut l'autoritépopulaire, la cérémonie du couronnement royal, par exemple, les crisde la foule au sacre : Volumiis, volumus, tout fut évoqué ; ou raviva, on rapprocha tous les souvenirs.

Les Cortès d'Aragon avaient coutume de dire au roi, lors de son avènement : Nos que valemos tanto como vos, y podemos mas que vos, vos elegimos rey. Les calvinistes, puis les ligueurs, ne manquèrent pas de s'appuyer de cette coutume ; Languet cite le texte à deux reprises, et Hotman est dans l'admiration : Prœclaram, eximiam ac plane singularem in frenando rege fortitudinem (4).

sur le tyrannicidc, par le chev. de FréviUe. Paris, 1764, in-12; et M.Ozanam, Dante et la phil. cath. au XIII^ siècle, append., p. 398.

(1) Ita censet princeps ille theologus quo niultis saeculis ecclesia neminem habuil vel doctiorem, vel sapientiorem. {De justa reip. christ, in reg, imp. Autliur. Paris, 1590, in-8, p. 42:2 B.)

(2) Hexœmeron, V.

(3) Bartolus ipse, Ucel in saeculo tyrannorum feraci natus, non verelur dicere subditos non esse régis servos sed fralres. ( Vind. conir, tyrann.y Amst., 1650, p. 177.)

(4) V. Franco-Gallia, 1573, in-8, p. 85, et Vind. contr, tyr., p. 137 cl 227.

INTMOUUCTION, !^ III. 411

L(îs (^(îrils (l(){^MMaliqij('s ik; suflisiâiil pas, on <miI «'•tralemenl recours à riiisloin;. à l'hisloini n*c(îiit(î. (Jo invoqua la mémoire (le Guillaume Tell ; on dt^ciara qu'il tallail laire connnr, la Suisse (1), ([u'il fallait substituer dans le gouvernemenl une forme nouvelle à l'ancienne forme. iMais, je le demande, était-ce \h une iimovalion de la part des réformés 7 Kst-ceque le protestantisme seul traiuût ainsi les roisï N'avons-nous pas vu le moine c;illioli(iue (inillaume IN'îpin, au moment m<^me oîi le Parlement déclarait que a S. M. était au-dessus des lois, » donner à la monarchie une ori{çine diabolique '/ Ne verrons-nous pas tout à llicure la réaction contre la liéforme, c'est-à-dire la Li^^ie, |)roclamer aussi la souveraineté du peuple?

On serait vraiment tenté de redire le mot de madame de Staël, que « rien n'est nouveau en France, sinon le despotisme. » Depuis deux siècles déjà, on était sur une pente fatale. Dante semblait avoir quelque pressentiment de cette lassitude du pouvoir spirituel, et aussi de ce sourd affaissement des royautés, quand il disait :

Pensa che in terra non ù chi governi (2).

La Réforme tient sans doute une place considérable dans l'histoire du xvi^ siècle, mais elle n'est pas le seul, l'unique élément novateur de cette époque. Tout ne sort pas de son sein, tout n'aboutit pas à son œuvre. Il y a aussi la renaissance des lettres, et par conséquent Tesprit démocratique de l'antiquité qui vient enflammer les imaginations ; il y a l'imprimerie, la découverte récente de TAmérique et mille autres sources d'activité, mille impulsions nouvelles. La connaissance plus approfondie des législations excita surtout les

(1) L'auteur anonyme du De justa reipuhîicœ in regps aiithoritate s*appuie de cet exemple : « Necessariis causis et reipubUcte commoJis adducti alias assurapserunl Helvetii parendi et imperandi formas. « (p. 6 A.)

("2) Parad., c. xxviii, v. 140.

esprits spéculatifs, et encouragea les systinnes sociaux ; n'oublions pas que nous sommes au temps de Cujas et de Du Moulin. « Tanl de travaux divers sur la science du droit devaient naturellement, comme on Ta remarqué, conduire à la recherche des fondements de la société, et tout y poussait les esprits du xvi** siècle, oii les diverses formes de gouvernement, l'hérédité, l'élection, la république aristocratique, la démocratie, n'étaient pas seulement mises en présence par la spéculation et la controverse, mais se heurtaient par le combat (l). »

C'est la Uljerté philosophique, ce n'est pas la liberté politique qui nous a été donnée par la Réforme. Le protestantisme n'a rien changé aux institutions ; ses conquêtes ont été purement intellectuelles. Sans doute on peut dire que l'indépendance de conscience et le droit d'examen ont préparé l'avéncment de la philosophie du xviii^ siècle, laquelle a préparé à son tour l'émancipation de 89, en sorte que, par engendrement, par contre-coup, c'est la Réforme qui a causé la révolution : Voltaire a servi d'intermédiaire entre Luther et Mirabeau. Cette généalogie est accej)table sans doute, mais point dans le sens direct, dans le sens absolu oii Tentend M. de Ronald. De cette façon, rien ne s'expliquerait, en histoire, qu'en remontant d'effet en effet jusqu'à la cause première, jusqu'à la création; il n'y aurait plus d'histoire possible que l'histoire universelle.

Tenons-nous aux résultats immédiats, et ne cherchons point les iniluences lointaines et détournées. Comment la Réforme, qui, comme Ta dit M. de Chateaubriand, était bien (Vongine princière et patricienne, a-t-elle été amenée en France à invoquer les principes démocratiques ; puis, comment ces opinions popuiaiics furent-elles acceptées par la Ligue contre la Réforme, c'estce que aous allons constater brièvement par les traités de La Roëtie, d'ilotman, de Languet et de Ruchanan.

La liberté d'examen dans l'ordre religieux semblait impli-

(1) Villemain, Tabf. d^i xviiie siècle, 1840, in-8, t. I, p. 391.

IMUODliCTlO^, <i 111. 4|

quer la liberlci (l'cxaincii dans I onljc |>olilniuc. Mai.s le proleslanlisiuo ifalla pas là oii le poussait la logique, et il suhil la rn5cessit(î de sa condilioii. Atlopl'* d'aborJ lur la noblesse allemande, il respeeta le principe anstoeralique (1). Cello tendance est inanifesle dans les écrils de Luther. La irafjcdic luthérïenncy connue dit lOrasnie, respeela le j)Ouvoir tern|)0rel. Siins doule on pourrait extraire, de quelques traités isolés du moine de Wiltember^, des phrases hostiles i l'autorité royale, mais ce n'est pas le ton habituel; le besoin (îu moment poussait seul Lutiier à ces invectives bientôt oubliées. Il lallail (jue le révolté de VVorms lut blessé au plus vil de son amour-propiv pour oser dire à un roi, à Henri VIII, qu'il était « un fol, un insensé, le plus grossier de tous les pourceaux et de tous les unes. » Plus souvent, au eonlniire,

(1) Co n'«^st pas unn exa^^MMaiion do diro ([oc lo protosiantism<î a en en Allemagne un caractère aristocratique. Appuyée d'abord par la petite noblesse qui voulait se soustraire au contrôle de ses princes, puiif, quand elU* se lut arcrôdité'.', quand elle eut réussi, adoptée par ces princes eux-mêmes, comme instrument contre l'Empire, la Réforme germanique n'ollVe pour ainsi dire que des noms féodaux : ce sont tour à tour rélecteur de Saxe, le landgrave de Uesse, les ducs de Mecklembourgs de Lunebourg, de Poniéranie, de ZeU, le margrave de Brandebourg et vingt autres. Les guerres des sacramentaires et des paysans de Souabe ne sont que des épisodes. Dès que Munzer et Storck, dés que les anabaptistes tentent d'ai)pliquer le principe d'examen à Tordre civil, ils sont écrasés. La Réforme, en Allemagne, était tout aussi bi^n ulc affaire politique qu'une affaire religieuse, une affaire de diète qu'une aiïaire de fui. La Confession d'Augsbourg est un prélude à la ligne de Snialkaldea.

Le lutbéranisme n*a guère eu ses tbéoriciens démocratiques, à la manière d'Hotman et de Languet, que fort tard, après coup et seuloniont par quelques esprits spéculatiis. je sais que Leinnitz a dit : « La plupart des auteurs de la religiuu réioruiee qui ont lait en Allemagne des systèmes de science politique ont suivi les principes de Buchanan .4 de Mariana. » Cela est possible, mais ce ne lut qu'un écho tardif et insigniliant; on peut citer, entre autres ouvrages pareils, le livre de Jean Althusen sur lequel Bayle donne un curieux article. Allhusen accorde aux États et non aux simples particuliers le droit de résistance contre les tyrans. Selon lui, le droit de sou\ erameté, jus majestatis^ repose dans le peuple, et le peuple ne peut, en aucun cas, en aliéner le droit. (Hallam's, intoduct. to thc ÎU. of. Europa, t. IJl, cb. iv, sect. x, g 9.)

Luther était plein de flatteries pour les princes, et ce n'est pas seulennent devant la polygamie du landgrave de Hesse qu*il laissait fléchir cet air d'autorilé dont parle Bossuet. On le voit faire bon marché de la volonté populaire, non-seulement à propos du gouvernement théocratique et militaire de Jean Mathias, ou de la folle royauté de Jean de Leyde, mais en toute circonstance. Ainsi, à Toccasion de Muhzer, il engageait les princes à frapper sur « monsieur tout le monde, » heer omnes. Ce dédain de la foule était volontaire, réfléchi : « La loi écrite, dit-il, est pour le peuple et Thomme du commun. » Une autre fois, il écrivait aux révoltés de Danemark : « Ne combattez jamais contre votre maître, fût-il tyran (1), et sachez que ceux qui l'osent attaquer trouveront leur juge. » Enfin toute sa doctrine se révèle dans ces mots : « Qu'un chrétien puisse se défendre contre Tautorité, il y a là matière à de grandes réflexions. Au fond, c'est au pape que j'arrache l'épée, non à l'empereur. »

Voilà les hardiesses politiques du luthéranisme. A la même époque, le catholique Morus, dans Y Utopie, et sous cet Henri VIII que Luther traitait à si juste titre de tyran, Morus demandait un roi électif, un roi révocable.

Amsi le réformateur de l'Allemagne était deux fois inconséquent à son principe : inconséquent en philosophie, inconséquent en poUtique; car, d'une part, il proclamait le droit d'examen, et, de l'autre, il refusait le libre arbitre à la conscience et la souveraineté aux nations, c'est-à-dire l'indépendance à l'individu comme à la société.

Luther s'interrogeait avec doute pour savoir si un chrétien a le droit de résister à l'autorité ; Zwingle fut plus explicite et moins favorable aux tyrans : Cum Deopossunt deponiy

(1) L'opinion de Luther sur le tyrannicide est curieuse à enregistrer : « Tuer un tyran n'est pas chose permise à l'homme qui n'est dans aucune fonction publique, car le V^ commandement dit : Tu ne dois pas tuer, » (Michelet, Méin. de Luther, II, 246.) La Ligue dépassera Luther.

INTHUDUCTIOM, § 111. 49

(lisail-il. N(^;mmoins l(;s cantons rcipublic^nns d'Uri, d'Uriderwald et de* Schwii/. ira(lo|)l(»n;nt pas la lliîlornfie; c'<*sl par TarislocraiK! surtout (juc la Suisse entra dans le proleslantisme. Manz et Grelxl, ces parodistcs de iMunzcr, ne firent que passer.

Il en fut de môme en France. Sans la noblesse, chez qui les tendances absolutistes de la royauté avaient aijçri l'esprjt f(id(Sral et turbulent , Ut calvinisme n'aurait jamais eu de chances sérieuses. L'exemple des seigneurs autorisa, excita les bourgeois et le peuple. On sait les opinions que la noblesse se complaisait à accréditer sur l'origine de la royauté françiûse. En montrant au berceau de la monarchie, au début des dynasties, le prince élu par ses pairs, par ses égaux, par ses barons, l'aristocratie tâchait de regagner, à l'aide des systèmes historiques, a l'aide de l'érudition, ce que depuis Louis XI elle avait perdu par les empiétements successifs des rois. Quelques gcntiilàtres allèrent même plus loin. Ainsi, aux États-généraux de 1484, on avait vu un député de la noblesse de Bourgogne, Philippe Pot, seigneur de La Koche, invoquer l'élection populaire, reges pupuli suffragiis creatos (1).

Calvin n'alla guère aussi loin. Saint-Lambert assure, il est vrai, dans le Catéchisme Universel, que a le chrétien de Calvin est nécessairement démocrate : » et, depuis, le cardinal de Bausset a dit : « Calvin transporta la démocratie dans la religion, dans la société politique {2). » Mais à cette double assertion faite, l'une au nom de la philosophie du xviii^ siècle, l'autre au nom de la réaction catholique, on peut répondre par des citations, par des textes précis.

Selon Calvin, « tout pouvoir vient de Dieu (3). » Les rois

(1) Populum autem appello non plebem nec alios tantum hujus regni subditos, sed omnes cujusque status. {Journ de Masselin, éd. Bernier, p. U7.)

(2) Hist. di Bossuet, 1819, in-8, t. IIL

(3) Serm. sur le^ dix comm. du Dec 'lojue. Genève.. 1562, in-8, p. 1-4'.

tê LES PRÉDICATEURS DE LA LIGUE.

particulièrement sont « d'institution divine (1), » quoique la forme aristocratique soit bien préférable aux deux autres formes de gouvernement. La foule est naturellement encline à la révolte, educata ad Ikentiam (2) ; les discussions sur la souveraineté sont donc mauvaises : « C'est vaine occupation aux hommes privés, lesquels n'ont nulle autorité, d'ordonner des choses publiques, de disputer quel est le meilleur état de police. » Il faut, au contraire, respecter les représentants du pouvoir : « Si ceux qui, par la volonté de Dieu, vivent sous des princes et sont leurs sujets naturels, transfèrent cela à eux, pour être tentés de faire quelque révolte ou changement, ce sera non-seulement une folle spéculation et inutile, mais aussi méchante et pernicieuse (3). »

On trouvera sans doute ces différentes assertions assez claires; voici encore un texte formel : « Bien que ceux qui sont en dignité et qui ont le glaive de justice en main s'en acquittent très-mal, qu'ils soient même ennemis déclarés de Dieu, si faut-il connoistre que Dieu a institué les royaumes afin que nous vivions paisiblement sous sa crainte... Mettez d'un côté, un tyran qui se livre Ix toutes les cruautés, et de l'autre, un peuple qui n'ait ni magistrature, ni autorité, mais où tout le monde soit égal, il est certain qu'il y aura une confusion plus grande et plus horrible quand il n'y aura point de prééminence, que s'il yavoit une tyrannie, la plus exorbitante du monde... Toutes principautés sont comme figures du royaume de Jésus-Christ; nous devons les avoir précieuses et prier Dieu qu'il les fasse prospérer, je dis en premier lieu des royaumes légitimes (4). » Le vrai caractère politique du calvinisme se révèle ici manifestement ; mais on va voir

(l) V. tout le ch. XX du liv. iv de VInstit. chrestienne.

(52) Opéra, Amsterd. 1667, in-folio, t. IX, p. 2. Lotlre à Farel.

(3) Inst. chrest. Loc. cit.

{A) Sermons sur les deux Epistres saint Paul à Timolhée, Genève, 1563, in-4, p. 65. — Calvin a pourtant dit ailleurs : « Abdicant se poleslate terreni rages ilum insnrgunl contra Deum. » (In cap. vi Daniel.)

INTHoOfCTlOÎS, (5 III. 51

coniinenl, m respecl.inl l<*s |)rivil'*i.;(;s ci l< s liii^rarchics, les lmpu(in(»ts furoril .inuMu^ à emprunlrr un inslanl lo dr.ipeau do la démocratie. Déj/i nôanriioiiiH se vérifie jwur nous la remarque d'un moderne écrivain <|ue « le prolesiantisme porle les hommes bien moins vers l'é^çalilé que vers Tindépendance (1). »

Calvin, dans ses livres, respectait le pouvoir, mftme absolu; son Institution clircsticnne était dédiée à Fran(,'Ois I•^ A Strasbourj:!:, ^ Genève, [)arloul oîi il alla, on dntsubirsadure, siirigide discipline ; M. Villemain l'appelle « le léfiislateurdespotiqued^unc démocratie. » Il ne faudrait i)as, en effet, méconnaître, mali^ré les textes que j'ai cit'îs, malgré l'opinion du réformateur lui-mômc, les tendances logiques du calvinisme vers *a souveraineté p0|»ulaire. La démocratie, pour parler comme les philosophes, était en puissance, sinon en acte, dans la doctrine de Calvin. Il n'est donc pas éîonnant que quelques esprits spéculatifs, comme Holman, comme Languet, auxquels la chronologie va nous conduire, aient, dans leur colère, formulé avec aigreur ce ([ue les premiers chefs de schisme n'avaient das osé ou n'avaient pas voulu dire. On a d'ailleurs observé avec raison que, de tous les réformateurs de celte époque, Calvin, le premier, le seul même, s'était risqué à faire du gouvernement politique un sujet de discussion rationnelle (2) : cela menait loin.

^Institution chrestienne parut en même temps que le Gargantua, Il n'y a que le xvr siècle pour offrir de pareils contrastes.

Dans ce choc contradictoire des opinions, du fanatisme et scepticisme, dansce rapide et tumultueux essor de l'intelligence, la royauté devait recevoir plus d'un échec. C'est peut-être la pohtique , c'est peut-être la crainte de voir son trône ébranlé, qui ont retenu François I" dans le catholicisme. Ce monarque, au rapport de Brant5me disait souvent, en parlant

{2) De TocqiieviUe, De la démocratie en Awér., in-8, t. II, ch. IX, g 5.

!,^) HaUam's Intr. to the literat. of Eur, t. I, ch. vu. sect. ii, g ±i.

84 LKS PBÉDlCATEUnS DE LA LIGUE.

de la Réforme : « Geste nouveauté tend du tout au renversement de lu monarchie divine et humaine. » Et eepimdant aucun des rois du Nord qui embrassèrent le protestantisme ne fut détrôné, tandis que la résistance orthodoxe assassina le dévot Henri III , et ne cessa de tramer contre la vie de Henri IV converti.

On ne peut nier toutefois que la Réforme ne (lattat, dans le cœur des peuples, ce secret principe d'indocilité, comme dit Bossuet, cette liberté farouche qui est la cause des révoltes. D'ailleurs, ainsi que l'écrivait lecardinalBentivoglio(l), l'organisation toute représentative et répubUcaine des églises calvinistes, ces consistoires, ces colloques, ces synodes, ces délibérations fréquentes, cet ensemble enfin d'institutions libres, en dehors du gouvernement, n'étaient pas propres à entretenir le respect de la royauté.

Mais c'est surtout par les pamphlets des réformés que les doctrines démocratiques, que les doctrines du régicide commencèrent à se développer peu à peu, à se propager. La noblesse faisait les guerres civiles : elle n'écrivait pas. Ce soin secondaire était laissé aux docteurs, aux ministres, aux simples érudits, imbus de l'esprit de l'antiquité, nourris de la Bible. Les premiers ouvrages calvinistes répandus en France affectaient la gravité, le ton dogmatique, la phrase solennelle, la citation pédante : bientôt on imita les satires bouffonnes des luthériens; on riposta aux lourds traités des catholiques par des libelles diffamatoires, par des placards de toute espèce, par des cartes et peindures, par des livrets railleurs. Ce fut toute une guerre de plume, gueire virulente et amère.

A la longue, les idées démocratiques se firent jour à travers les plaisanteries. On finit par discuter ce dont on avait appris à se moquer. Ces insinuations contre la royauté n'effrayaient

(1) Relaz. degli Ugonotti di Francia, ap. Sismondi, Hist. des Ft l. XX, p. 97.

ïNTHonijcTioN, § ni. 86

pas la nohicssr ; la no!)lessc ne voyait \lï qu'un instrument utile, el, dans son insouciance puerriJîre, clic laissa dire, elle encoura?;ea ni(>ine ses dofîteurs. C'est ainsi (|ue les théories de Wicleff avaient na^ni^re trouv<^ appui chez l'aristocrali(* anf,^lais(». Qu'iniporlaient ici l<*s moyens pourvu qu'on allci^niil le monan|ue? Tout le mondi! sait le mot d'un contemporain : « 11 y a |)liis de miiconienlement que de hufçuenoterie. 7>

La monarchie s'effaça entn; ces partisans hautains, les Guises et le Coli|i;ny. « Les Huti;uenols, dit Saulx Tavannes, sont en dessein de fonder une déniocralie ou une aristocratie. » Et Henri II s^écriail : « Partout oii le calvinisme réussit, l'autorité royale devient incertaine, et l'on court risque de tomber en une espèce de république comme les Suisses. »

Ce fut bien autre chose quand on en vint aux armes. Dès la première j^uerre civile, la noblesse mutine du midi, lorsqu'on lui parlait de l'obéissance due au roi, ne craignait pas de dire, au rapport de Montluc ; « Quel roy ? Nous sommes les roys ; celuy-là dont vous parlez est un petit royal de rien, nous luy donnerons des verges, et luy donnerons meslier pour apprendre à gaigner sa vie comme les aultres. » Les chances diverses de la guerre, les sanglantes représailles des factions, les persécutions, les massacres aigrirent encore les esprits. Cette irriUition se reproduisit dans les pamphlets.

Le premier traité ouvertement démocratique qu'on ait écrit au XVI* siècle, le fut par un évèque anglais réfugié à Strasbourg. A Short Treatise of PoUtical power (1), tel est le titre de ce livre (1358). L'auteur, Jean Poynet était venu chercher un refuge sur le continent conlre Tinquisition cathoque de la reine Marie.

Poynet s'interroge sur Torigine du pouvoir politique ; il se

(I) On en trouve des extraits dans HaUam's Intrjd. tothe Ut. of Europe, t. II, ch. IV, sect. II, g 28-31.

54 KLS rUKDICATEUKS DE LA LIGUE.

demande si les rois ont une aulorité absolue, s'ils sont soumis aux lois divines et aux lois positives de leur pays, si les sujets sont tenus de leur ol>éir, si les biens appartiennent au monarque, et enfin s'il est permis de déposer un roi et de tuer un tyran. On devine quelles sont les solutions que donne Poynct. Le tyrannicide, selon lui, est non-seulement absous par l'histoire, mais c*est un acte légitime, juste, conforme au jugement de Dieu (1).

La langue dans laquelle était écrite la diatribe de Tancien évêque de Wincester rempecha de devenir populaire en France ; mais les libellistes postérieurs y puisèrent sans aucun doute de nombreux arguments. Poynet vint faire à Strasbourg, contre Marie, ce que Fr. Hotman ira faire tout à l'heure à Genève contre Charles IX.

C'est dans la personne de Catherine de Médicis, quand elle les eut décidément abandonnés, que les écrivains protestants commencèrent à attaquer le principe royal. « Ceuxlà, se mit à dire Théod. de Bèze, ont sagement pourvu à leur estât qui ont ordonné que les femmes ne vinssent jamais à régner (2). » Ce fut le signal d'une série d'invectives et de satires qui débordèrent sans cesse contre Catherine, jusqu'à ce que Henri Estienne vint mettre le comble au cynisme des injures par son célèbre pamphlet des Déportements. Brantôme assure que la reine-mère « se rioit des pamphlétaires, les appelant bavards et donneurs de billevesées. » Cela n'est pas probable, car il intervint bientôt une ordonnance portant qu'on ne pourrait imprimer « aucun livre sans permission du roy, sur peine d'estre pendu et estranglé (3). » Mais la répression fut impuissante.

(1) ... The manifold and coutinual examples that hâve heen, from time to time, of the deposing of kings and kiUing of tyrants, do most certainly confirmil to bc most true, just, and consonant to God's judgement.

(2) Confess. de la foy chresiienne. GenèxQ, 1562 in-S, p. 214.

(3) Leber, De VEtat de la Pressr, p. 17.

iNTRODiiaiofy, § III. 88

Tandis que les pr(*(liraloursc;jlholi(|iics eux-mêmes s/î pcrmeUaicrit contre (ialhcrine toutes sortes d'insinuations, les ministres en vinrent hientfti ;i i^crire dans leurs tr.iilfis, à dire dans leurs proches, à crier dans leurs écoles buisson-jiières (on nommait ainsi les n'îumonsdrslnifçnenotsen pleine campaj^me), (ju'il lallail massacrer la reine et son entourage (1), qu'il fillait (^t indiv la race des Valois, el ne pas laisser un rejeton de ce tronc maudit. On arriHa mAme un ministre comme Sureau, qui enseii;nait que le meurtre de Charles IX et de sa mère citait permis du jour oii ils refusaient d'admettre l'évanj^ile calvinien (2); mais il fut relûclié.

C'est Ji propos du meurtre de François de Guise par Poltrot, en 151)3, (juc les calvinistes se mirent à justifier ouvertement l'homicide, à l'ériger en théorie. Nous verrons plus loin le meurtrier comparé à Judith (3). Déjà la virulente diatribe du Tijfjre, dirigée contre le cardinal de Lorraine, et qui occasionna de si cruelles vengeances, avait autorisé ot appelé les attentats sanguinaires (4). A l'occasion de Poltrot, il fallait bien prendre un parti. Tiiéod. de Bèze n'hésita pas à l'absoudre, et à lui accorder la récompense céleste, coronam (5). Cette justitication ne tenait pas à l'entraînement du moment, à l'exaltation passagère des passions religieuses. La mémoire de Poltrot demeura consacrée ; un pamphlet célèbre, he riéveil-matin, la déclara sainte, et trois ans plus

(1) Quoties ministri non tantum clam insusurrarunt, sed aperte e pulpitis proclamarunt reginain mairein ciim suis calulis esse mactandam. [De }usta Reip. christ, in reijes authorith. 1590 in-8, p. 385 B.)

(2) Communis erat ministrorum prœdicatio familiam illam valesianam fuisse instar Amalechi , camque propterea ita radicitus e\tirpandara ut nij bec ny ongh, nulli ei potenlia, nulla posteritas, nullus ex îrunco surculus relinqueretur. {Fbid., p. 386 A.)

(3) Demonstrare nitebatur fas e^<e clique e suis fratribus interficere et regem Carolum ei reginain matrem nisi objedire evangelico calviniano (Ibid.)

(i) Voir Rennier de la Planche, Ilist, de VLbtat de France, 1576 in-8, p. 385 et suiv.

(5) Apol. contr. Claudium Xantesimn.

8ê LRS PRÉDICATEURS DK LA IJGUE.

Urd, en 1566, a de la délivrance l'an 111% » un vaudeville (1) courut toute la France, oii il était dit :

Ce fut cet Angoulmois, Cest unique Poltrot (Nostre parler françois N'a pas de plus beau mot), Sur qui tomba le lof De retirer de presse Le peuple buguenot En sa plus grand détresse...

l'assassin était appelé :

L'exemple merveilleux D'une extresme vaillance, Le dixiesme des preux Libérateurs de Frajice.. .

Quant à François de Guise il avait été attrapé de Dieu.

Et ce refrain retentissait partout, et cette odieuse cantilène était récitée dans les conciliabules, dans les prêches calvinistes, en même temps que les psaumes rimes de Marot. Voltaire remarque donc avec raison, dens V Essai sur les mœurs, que ce furent les protestants qui, au xvr siècle, justifièrent les premiers le meurtre légal. Les catholiques, au surplus, ne leur laissèrent rien à envier. La conjuration d'xVmboise, le massacre de Vassy semblaient peu de chose auprès de la Saint-Barthélémy.

Ce coup d'état sanglant, cette oppression impitoyable de la liberté de conscience, enhardirent, animèrent encore la résistance politique des publicistes huguenots. Un savant jurisconsulte, sectaire emporté auquel M. Nodier a cru pouvoir attribuer la satire du Tygre, François Hotman, s'était réfugié à Genève, après avoir échappé à grand'peine aux massacreurs de Bourges. C'est là qu'il publia, un an après la Saint-Barthélémy, et dans toute l'amertume de son ressentiment, le FrancC'GaUia (i>, livre habile, livre érudit;

(1) Leber, loc. cit., p. 82.

(1) Ex off. Jac. Stœrii, 1573 in-8.

INTRODIlCTIOPf, § III. W

oii, [Mmr la p^elnl^^' fois, les doclrinos (l(*,m(KT;i(i(jiH»s nonl appliqiK^es ;i notre histoire nationale, el oii, avec une ^^^ande verve de paradoxe, le droit po[)ulaire est justifi(5 par la tradition, eomme reinonlant ;iii berceau mAme et aux lois fondamentales de la monarchie française. Hotman cx)nfondail toutes les (^poqui^s hist()ri(|nes, etc^vorpiait des si^cles barbares je ne sais quel Mv^ue id('Ml de j?ouv(îrnemenl h demi monarchique, je ne sais (|uell(^ rovaul<! impuissante, incessamment contr(M(^e et contenue par les ^M*andes ass(;mbl(^.es publiques.

Outre la partie histori(|ue du livre d'Hotman, il y avait une partie politiiiue, une partie dof!:mali(|U(S qui peut se réduire aux assei'tions suivantes :

« La domination royale, quand elle n'est pas enchaînée, a un penchant naturel, une tendance propre vers la tyrannie (1). C'est pour cela que l'hérédité est mauvaise, et que le peuple a toujours le droit de choisir un chef à son gré (2). Il ne convient pas à des hommes libres, à des hommes que Dieu a doués de l'intelligence, de subir le bon vouloir et le bon plaisir ; l'humanité ne se laisse pas conduire comme un troupeau de brutes (3). Aussi un peuple peut-il toujours déposer son roi, et en créer un autre quand bon lui semble. Ce droit repose dans l'ensemble de la nation, et doit être exercé par une assemblée solennelle. Le noble, comme l'homme du peuple, doivent y prendre part (4). »

Le Franco-Gallia, écrit avec toute la \ivacilé et l'entraîne-

(1) ... Quod ivgalis doniiiiatus, si sine freno relinquatur, iibi in tantam omnium rerum polestatem, U;iu}uam in lubricum locum, venerit, facillime in tyrannidem djlabitur... (p. 8.)

(2) ... Non ha^reditario jure sed popuU judicio el siiffragiis. ip. 4" elseq.)

(3) ... Non hominum liberorur.i el lumine ingenii utentium, sed pecudiim potius et brulorum consilii expertium... (p. 80.)

(4) Jus omne et cieanJorum et abdicandorum regum pênes solenne gentis concilium. i^p. 109.) ... Depositio régis et alterius instilut.o non ad episcopum tantimi modo, n^que ad clericum aliquera, aut cl rie orum coUegiu n perûnet, sed ad universiiatem civium inhabitanùnm regionem, vol nobilium. vel ipsorum valendorem mullitudinem. (p. 113.)

ment € d'une fascherie extrême, » obtint un immense succès et occupa tous les esprits. On le réimprima plusieurs fois, et à très-grand nombre. Il y eut même à ce sujet toute une polémique, où intervinrent avec bruit les réfutuions et les répliques de Tureau et de Papire Masson, sous le nom de Matharel. Ce dernier, attaché à la Reine-mère, souhaitait tout simplement la mort à Hotman, iii exilio œternum pereat, et il l'accusait d'avoir puisé ses doctrines anti-monarchiques dans les cabarets de la Suisse, tabernœ Helvetiorum popinœ vino madentes Hotman répondit par une satire macaronique qui jeta le ridicule sur son adversaire. La plaisanterie était une arme sérieuse au xvi^ siècle.

On le voit, le Franco-Gallia fut le premier manifeste important du radicalisme calviniste. Il fit entrer dans le courant de la discussion politique une foule d'arguments nouveaux. En essayant, par une fiction habilement soutenue, de retrouver dans Tesprlt de la vieille monarchie française quelque chose de l'esprit démocratique de TÉcriture, Hotman s'adressait au sentiment national et éveillait les sympathies. L'histoire des Germains et des races mérovingienne et carlovingienne était de la sorte assimilée à l'histoire républicaine de la Grèce et de Rome, et il n'y avait plus de grande lacune, pour ainsi dire, dans les annales de la liberté.

Le livre de François Hotman a pour nous une importance particulière (1). C'est à propos de ce livre que les plus violents des catholiques commencèrent à se rapprocher de ces doctrines anti-monarchiques des calvinistes, qu'ils devaient tout à Theure accepter tout entières dans la Ligue, et que les protestants , au contraire, devaient alors abandonner.

Les malcontents, que guidait le duc d'Ale\içon, frère de Henri III, et qui s'étaient retirés de la cour, accédèrent en

[\) Voir sur ce livre : ang. Thierry, Récits des lenis meroviîigiens, 1840, in-8, t. I, p. 27.

iNraouixTroiM, § m. M

(iffiil à la |K)liii(iur liu^^'uenole (k iiotrij;in. BoofiTS e4;nvaU à ce propos à Dr. Tlioii : « C'est une maladie dti laquelle. iKUiuœiip (le nos grns e' trop sont enUehés, qui volonliers réduiroieni noslre monarchie it une anarchie (1). » Palma Cayel dil ii peu près la miune chose dans sa <jlirunnlo(ji4' novennaire : t Ce livre l'ut afçréahie à quelques réformés ri à quelques catholi(|ues unis, lesquels n'aspiroient qu'à la nouveauUS et non pas à tous (^).

La remarque de Cayel esl di^^ne d'attention. Elle piouve que ces opinions extrêmes n'c'taient pas adoptées par toute la noblesse calvinisie, par tous les partisans de la religion nouvelle. Sans doute ce serait une grande erreur de juger, par ces pamphlets exaltés, de l'esprit public chez les protestants. En préchant la démocratie, la Réforme mentait à sa nature aristocratique ; mais c'étaient là les théories, sinon les opinions, des meneurs du parti, des publicistes avancés, en un mot, de la partie aciive et militante; c'était, si Ton peut dire, la guerre d'avant-garde, Continuons à observer ces allures démocratiques des écrivains huguenots ; c'est le seul moyen de voir si la Ligue a apporté en politique des idées nouvelles.

On saisissait tous les moyens de déconsidérer la royauté. Chacun savait, par exemple, que les œuvres de Jlachiavel étaient la lecture favorite de Henri III, et que, tous les jours, ce prince se les faisait lire pendant une heure après son diner (3) ; aussi, dès que le duc d'Alençon se fut sépara de son frère, Gentillet lui dédia son Anti-Machiavel. C'était une épigramme amère contre le monarque ; tous les ministres calvinistes y répondirent, et il y eut un anathème général contre le livre du Prince, que les prédicateurs catholiques avaient

(1) V*. Bayle, art. Hotman, note E.

t2) Cf. d'Aubigné, Hist. univ., t. II, p. 670.

(3) Machiavellum qui perpeiuus ei in sacculo atque manibus est (Boucher, de Jusi. Hcnr. III Abdic. éd. il Lyon, p. 192). Cf. Sismondi. Hist. des Franc, l. XIX. p. 464.

au reste attaqué depuis longtemps, si Ton en croit Pasquier.

Injurier Machiavel , comme l'avait fait Gentillet , c'était une manière détournée de décrier Catherine de Médicis et Henri III. Dans la France-Turquie, libelle huguenot qui parut à Paris, en 1573, et qui fut bientôt réimprimé à Orléans, on ne sYm tint pas à ces allusions indirectes. L'auteur proposait tout simplement d'enfermer la Reine-mère dans un couvent ; puis il ajoutait : « Jusques à ce que les ditz articles soyent mis à exécution et les Estatz généraux tenus en la forme requise, qu'il ne soit fourny aucuns deniers de tailles, subsides, etc., pour estre portez au lieu oii ils puissent servir de cousteau aux ministres de S. M. pour nous coupper la gorge (1). » Ce qu'il y a de piquant, c'est que ce pamphlet parut chez Morel « imprimeur du roy, » et avec « privilège du roy. » La liberté de la presse n'est pas chose aussi nouvelle qu'on veut bien l'imaginer.

Nous avons vu la doctrine de l'homicide légal, établie par le réfugié Poynet, servir de justification à l'assassin Poltrot ; voilà maintenant la doctrine du refus d'impôt. On a les deux éléments suffisants pour faire une révolution.

Quelque chose du trouble de l'époque et de la confusion des idées se reproduisait chez les meilleurs et les plus sages esprits. Ainsi Bodin, qui était à la fois l'ami de Henri HI et le secrétaire du duc d'Alençon, Bodin, en 1576, se prononçait d'un côté pour la monarchie pure, et de l'autre, il absolvait en certains cas le régicide (2). L'assassinat, à quelque degré que ce fut, semblait avoir sa place désormais marquée dans les théories poUtiquesdu xvi® siècle.

Bodin n'avait excusé la révolte qu'en passant : le célèbre traité : Vindiciœ contra tyrannos, l'érigea bientôt en doc-

(1) V. Lebfir, loc. cit., p. 56.

(2) Selon Bodin le meurtre de l'usurpateur mérite une récompense; ]p meurtre du roi légitime au contraire est le plus horrible de tous les crimas. (V. Rép. l. ii, c. 5).

INTHODLCTION, § III. 61

IriiKi (1). Il est inainlrnaril prouv/î que li; calviniste llulicrl Kan^uet est l'aiileur de CAt livre. De inènie (jue Fraiirois lloiiiian, Lan^^urt avait failli (Hre vietimedeJaSairil-IkiiltK'Ieriiy. en voulant sauver l)u|)lessis-Mornay. Il ne faut pas altrihuer à rein[)ortemenl de 1 1 jeunesse les idées hardies du l'ianco- Gallia cl du Vindiciœ. Ilolinaii avait quarante-neuf ans (juaiid il écrivait le |)r(Mnier de ces pamphlets ; I^nguel en avait près de soixante-un quand il pnhiia le second.

Le Vindiciœ fut d'abord iinpriin/î en Suisse, comme Pavait été le Franco-Gallia. L'esprit républicain s'était d(îvcloppé et, pour ainsi dire, aigri a Gen<>ve, depuis la mort de Calvin, et le vieux parti dos Eidgenosscn triomphait. C*est li qu'on venait, loin de sa patrie, couver ses haines et fuir les persécutions. Ces exilés s'excitaient les uns les autres. C'est de Genève qu'est sorti le génie démocratique de Knox ; c'est de là que sont vt^nues les idées presbytériennes. Swift l'a observé avec raison dans son sermon sur Tanuiversaire de la mort de Charles P^

Le livre d'Hubert Languet est divisé en quatre parties ou plutôt en quatre questions distinctes, dont voici l'analyse sommaire :

« L — Les sujets sont-ils dispensés d'obéir aux princes qui leur commandent quelque chose contre la loi de Dieu ? — Oui, car c'est dem inder s'il faut obéir à la terre ou au ciel, au fini ou à l'infini. On objecte, il est vrai, que le roi est le délégué du Très-Haut ; mais le monai^que peut à peine être appelé le vassal de Dieu ; son royaume est à peine un fief. Qu'on le dépouille, s'il se révolte. II n'y a aucune comparaison possible entre la royauté et la divinité, entre la faiblesse humaine et la puissance toute éternelle. Le devoir des sujets, en pareil cas, est donc de s'insurger, si obediamus rebelles siimus. Cela est évident ; il serait même oiseux de

(3) Vindiciœ contra tyra7inos , sive de principis in populum populique in principera légitima poteslate, Stepharo Junio Bruto auctore. — Je me sers de Védil. d'AmslerJ. 1660.

renoncer, si on ne vivait dans un temps où les princes usur pent une autorité plus que divine et oli les courlisans se font les soutiens du despotisme.

« II. — EsL-ii loisible de résister à un prince qui veut enfreindre la loi de Dieu ou qui ruine TÉglise? — Oui, par un pacte céleste, cela est permi au peuple, pourvu que par « peuple » on n'entende pas cette bete féroce, belluam, qui a nom la foule, universam multitudinem, mais bien les magistrats et les États. Cela est même perniis séparément aux diverses parties du royaume, aux provinces, aux villes, aux communes (1) ; il n'en est pas de même des particuliers, prira^? ; la résistance armée, le tyrannicide, à la manière de Jéhu et d'Aod, ne sont pas licites, à moins d'une mission extraordinaire, et, pour ainsi dire, divine; cas rare, et tout à fait exceptionnel, que peuvent seuls justifier un complet désintéressement, un zèle ardent, une conscience pure et la science.

« m. —Peut-on résister à un prince qui opprime et ruine rÉtat, et jusqu oii cette résistance s'étend-elle? — La royauté est à la fois l'œuvre de Dieu et l'œuvre du peuple. C'est Dieu qui institue les monarques, qui donne les royaumes, qui choisit les rois; c'est le peuple qui constitue les monarques, qui fait entrer en possession de ces royaumes, et qui approuve ce choix par ses suffrages. Personne ne nait ni ne se fait roi; on n'est donc roi que par la sanction populaire. Si l'hérédité s'est établie dans quelque pays, c'est pure tolérance ; l'élection n'en reste pas moins un droit inaliénable. Il n'y a pas de prescription pour les nations. La souveraineté permanente, continue, du peuple est donc légitime. Le roi doit consulter la représentation nationale dans ses différentes hiérarchies, sur les questions de paix, de guerre, sur les traités, sur la répartition des impôts et des dépenses, môme urgentes. Il n'est pas permis au monarque d'atten-

1) Voir p. 7, 14, 29, 2, 63, 78, 88.

nTliOlItCTiON, § 111. §$

1er aux. privilt^ges, aux trancliises, tics municipalités ei dat provinces; il ne lui esl pxs permis de (lisi>user des domaiiMS de rÉlat, alleiidu qu'il ifen eslni propri(ilairo, ni mëine unh fruitier. L'usufruitier en elïet peut donner en gage et disposer des produits, tandis qut; le roi est limité dans ses prodigalités : reyis dona immensa irrita censenlur. C'est le devoir des chambres {camerœ ordinarïœ) de faire respecter la vieille formule ; « Trop donné soit répété . » Mais comment doit wS'exercer la résistance contre les mauvais rois? Il y a deux cas de tyrannie bien distincts : dans le premier, c'est un monai^que lé^^alement élu et reconnu qui tombe dans la tyrannie, alors il ne peut être frappé que par le glaive des États et non par le glaive des particuliers; dans le second, c'est un usurpateur dont rien n'a sanctionné l'avènement, et alors chacun a sur lui le droit de mort, parce qu'il n'y a pas eu de contrat (1).

« IV. — Enfin, les princes voisins peuvent-ils, doivent-ils donner des secours aux sujets insurgés à cause de de la vraie religion ? Oui, c'est une œuvre de charité. »

Telle est, sans les exemples sacrés et profanes dont l'auteur la pédantesquemenl appuyée, la théorie du Vindiciœ contra tyrannos. Languet se tient à la fois au-delà et en-deçade François Hotman. Le Franco-Gallia était plus libéral envers la fjule, s'il était moins sévère pour la royauté. Languet, au contraire, fait reposer la souveraineté, non plus dans le suffrage universel, qu'il appelle une monstruosité, bellua, mais dans je ne sais quelle aristocratie déguisée sous le nom retentissant de peuple. Quant à la monarchie, Languet Tannule et la réduit, pour ainsi dire, à une chimère. On a pu remarquer comment il s'adressait avec insistance aux passions provinciales et urbaines, à l'esprit insurrectionnel des localités. On reconnaît bien là le fédéralisme protestant, qui veut ses places de sûreté privilégiées, ses municipes à part,

11) Voir p. 93, 94, 104, lia, 141, 1:20, 162. 133, 166, 205, 206, 293.

ses garnisons, ses édits, ses impôts, ses juridictions. Le génie entreprenant de Ridielieu ne pourra le vaincre qu'en démantelant La Rochelle.

Quel singulier tableau que cette anarchie des systèmes politiques au xvr siècle ! Le xvi^ siècle était parti de Machiavel, et le voilà arrivé à Languet. Par malheur, dans ces hardiesses des publicistes de la Réforme, dans ces hasards violents de la pensée, dont la Ligue va s'emparer tout à Theure, c'est plutôt la passion que la raison qui parle. Ils ont beau se déguiser sous la citation, se dérober sous le syllogisme, affecter même l'accent sévère, convaincu, modéré, l'intérêt, la passion, finissent toujours par se trahir. Quand c'est la raison qui disserte, elle ne se préoccupe pas exclusivement des droits; elle se préoccupe aussi des devoirs.

Cependant toutes ces théories allumaient les imaginations, fermentaient en beaucoup d'esprits. On en trouve la preuve dans les curieux volumes, colligés en 1578 par quelque calviniste, et publiés, avec la rubrique de Meidelbourg (sic), sous le titre de Mémoires de V Estât de France sous Charles IX. Outre la trailuction du Franco-Gallia d'Hotman, par Simon Goulard, ce recueil contenait plusieurs traités politiques. Ici, c'était une collection de centons, d'adages, de citalions, de lieux communs, un amas de sentences conl'^e les rois félons (1) ; la, un récit déclamatoire, une énumération, une sorte de catalogue des vengeances exercées par le ciel contre les tyrans (2).

Mais ce qu'il est intéressant, et en même temps facile de constater dans les Mémoires de VEstat de France, c'est le mariage des idées aristocratiques et des idées populaires, c'est ce compromis de l'esprit féodal ave3 l'esprit démocratique qui tentait, dans un intérêt passager, de réaliser le

(1) V. Apophthegmcs et discours notables recueillis de divers autheurs coyitrt^ la tyrannie et les tyrans, t. 11, p. 5iJ2 et suiv.

(2) V. Discours des Jugements dp Dieu contre les tyrans, t. Il, p. 554 et suiv.

lîNruomicrioN, nI} iii. Itl

calviiiisiUi'. (Iclte cloubhi Icndaiice so révèle clairement dans deux petits écrits, dont Tun a la forme de dialogue (1); l'autre, la Ibrme do dissorlalion (i). Ils p^'uvenl être de diîu\ plumes ditïih'cntes, mais ils appartiemKMit ii la même nuance (roi)inions. J'en vais extraire I«îs proi^osilions importantes :

— Les représentants de la nation sont « aullieurs des princes; » il est évident cpui « les ayant faits, ils les peuvent desfaire. » C/esl donc le devoir des peuples de « mettre les rois sous la loy. » Mais on ne peut pas conseiller le tyrannicide; il faut seulement l'absoudre en cas a de vociilion particulière, comme Jehu. » Qu'on se jrarde avec soin de Vochlocratie (3), ou excès de la démocratie, laquelle veut détruire la noblesse. On n'y a que tro|) de penchant a depuis que les choses ont commencé àd(;chner. » Ce serait imiter Henri de Guise, qui, par ses menées, fait en sorte que « la mrilleure noblesse soit raccourcie de toute la teste. » Sans doute cet impudent rebelle « se vantera d'en faire d'aultres où, quand et autant qu'on voudra, mais bien en vain toutefois, car ceste ancienne vertu françoise ne se comnmnique point à telles plantes bastardes, quoy qu'il nous veuille produire ses Italiens et Lorrains— (-4).

Le cri de la vérité se fait entendre. On a maintenant le secret de la démocratie du protestantisme; c'était tout simplement une arme contre la royauté, et une cuirasse pour la noblesse , qu'on voulait avilener et priver de ses fiefs. Voilà déjà que les Guises sont accusés de déprimer raristocralie. On peut prévoir que les partis ne tarderont pas à changer de drapeaux.

Mais avant d'en finir avec les Mémoires de VEstat de

(1). V. DiaJ. de Vautorité des princes et de la liberté des peuples entre Archon et Politie, t. lil, p. 66 el suiv.

(â) V. Response à la question s'il est loisible au peuple et à la noblesse de résister par armes à la féloni: d'un souverain, i. lll, p. 31» et suiv.

(3) T. III, p. 76 B.

(4) Ibid., p. 338 el 339.

France^ il ne faut pas oublier le plus remarquable, le plus audacieux, et maintenant le seul connu, des traités politiques qui y furent insérés. C'est là, en effet, que vit le jour pour la première fois la Servitude volontaire ou Contfun. Personne assurément ne saurait le nom de La Boétie, personne ne feuilletterait même l'opuscule qui l'a fait vivre , si Montaigne n'avait couvert de sa grande renommée le nom de son ami, et si la plupart des éditeurs n'avaient réimprimé le Contr'un sous la sauvegarde des Essais. Tel est le privilège de la gloire. On est toujours curieux de connaître celui que Montaigne appelait « le plus grand homme, à mon advis, de nostre siècle; » on est toujours curieux de lire un opuscule qu'il jugeait « gentil et plein ce qu'il est possible (1). »

Ce qui caractérise particulièrement la Servitude volontaire, c'est une aspiration impatiente vers l'indépendance absolue, une haine acharnée de toute soumission et de toute obéissance. La Boëtie regarde comme un très-grand malheur « d'estre subject à un maistre duquel on nepeuh estre jamais asseuré qu'il soit bon, puisqu'il est toujours en sa puissance d'estre mauvais quand il vouldra. » De là, sa haine contre la monarchie, ce gouvernement où tout est à un, à un seul hommeau, lequel n'a pourtant d'autre puissance que celle qu*on luy donne. La Boëtie proteste avec chaleur contre a cette opiniastre volonté de servir, si avant enracinée. »

L'auteur du Contfun distingue trois espèces de tyrans, ou pour mieux dire de rois, selon qu'ils sont montés sur le trône par les armes, par l'élection, ou par l'hérédité. L'origine est donc dissemblable : les résultats sont analogues, a Les esleus, dit-il, comme s'ils avoient prins des taureaux à domter, traictent les sujets ainsi ; les conquérants pensent en avoir droict comme de leur proye ; les successeurs, d'en faire ainsi que leurs naturels esclaves (2). » Ces diverses con-

(1) Essais, 1. I, ch. 27, édit. de M. Vict, Le Clerc, Paris, Lefèvre, 1826, in-8«, t. Il, p. 1 et suiv.

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