S II
Situation des partis. — I^es Guises et les prédicateurs catholiques. — Les prêches calvinistes. — Doctrine du régicide. — 1576; coinmencements de la Ligue. — Rôle qu'y doivent jouer les prédicateurs d'après les plans de l'avocat David. — Henri III attaqué en chaire. — Oraison funèbre des Mignons. — Edmond Auger. — Henri III prédicateur. — Maurice Poucet et les confréries.
Il importe de ne pas sortir des bornes étroites que je me suis prescrites : je n'ai à parler que de la chaire. Remarquons, toutefois, combien la royauté se trouvait de plus en plus compromise entre la violence des partis. Elle était atteinte des deux côtés, et tout s'accomplissait à son détriment. Au milieu des chances diverses de la guerre , des royautés s'essayaient presque tour à tour : chez les catholiques, plus d'une fois, par les Guises ; chez les huguenots, un instant , par Condé , que la noblesse mutine des pro-
(1) Voir surtont : Réponse à ce que les Politiques mettent en arant pour excuser les massacres de 5/ots. Paris, Biohon, 4589. in-S».
00 LES PRl^niCATKURS DE LA LIGLE.
vinces méridionales eut volontiers reconnu sous le nonfi de Louis XIII , et par Goligny, ce deuxième roi de France, comme rappelait Citherine de Médicis. «• La reine m^re, disait Henri IV au rapport de Gonlart, avait sur les bras deux familles qui pensaient d'envahir la couronne, la nôtre et celle des Guises. » Ge ne fut pas là le seul danger que courut la monarchie. Les idées démocratiques du calvinisme se faisaient jour à travers ces scissions de parti. « Les ministres, dit Montluc, préchoient publiquement que les rois ne pouvoient avoir aucune puiss)nce que celle qu'il plaisoit au peuple. » Beaucoup de catholiques eux-mêmes adoptaient ces maximes extrr^mes. Je sais bien que Vigor, un des plus violents antagonistes des huguenols et Tun des sermonnaires les plus connus du milieu du xvr siècle, disait en chaire : « Vous ne lirez jamais qu'un bon catholique ait pris lesarmes contre son prince, encore qu'il fut idolâtre (1). » Mais c'était déjà là une exception. Les doctrines de la Ligue se laissaient pressentir. Dès loGl, un bachelier en théologie, Jean Tanquerel, mettait parmi les propositions qu'il voulait défendre dans sa thèse, au collège de Lisieux, cet article : ( Sivoir, s'il est en la puissance du pape d'excommunier un roy et donner son royaume en proye et d'affranchir les sujets du serment de fidélité qu'ils ont en luy, quand d'ailleurs il se trouve qu'il favorise les hérétiques ? (2) » Le problème était
(1) Sermon sur le xive dimanche après la Trinité. — Les Politiques de la Ligue se sont, depuis, appuyés de ce texte. (Voir DiaL du Ma- ^heustre et du Manant, à la suite de la Ménippée, éd. deRatisb., 1726, tom. III, p. 385.) — Vigor, d'ailleurs, quoique prédicateur du roi et fidè'o ?ux Valois, ne ménageait pa- les flatteries aux pui=;sants rivaux de cette branche. Ainsi, sous François II, avant que le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, n'eût déserté les huguenots, il l'attaquait au profit des Guises. (V. Joly, tUsL de la Prédic, p. 394. "1 Vigor, curé de Saint- Paul, puis archevêque de Narbonno, mourut en 1575.
(2^ Pasqu^er, loc. cit., 89 a. — Ln parlement informa. Les conseillers firent observer à Tanquerel que « ceste proposition estoit disputée en temps mal-à-propos et plein de troubles. >> Le candidat répondit que « sept ou huit mois auparavant il l'avoit colligée et mise par escript en
rif\PiTHP; r, § ii. 91
rl.'iirtMiH'iil iii(li(|ii<'. La IJ^'^uc, les (I(Vto(s de la SorUmrH», les traih^s snhvcrsirs cf les sermons irieendiaires desBoiirher et des Rose en fiin^nt la solution al'linnative. Quand on pose des questions si netlein(^nl en tem[)s de nWohilion, c'est (|ue r(^po(|iie n'est pas loin oîi les (îV(înements, hi(in ou mal, les rtlsoudront.
Mais il lanl un (lra|MNMi aux passions politirpies; il faut des ncmis propres aux partis. Les Guis(îs lurent les héros de la r<!sistane(^ eadioliiiue; les Guises tinrent donc une grande place dans les sermons catlioli(iues et furent un texte bien tWquenl à I^'loquencc religieuse. On l'etrouve cette tendance dès 1o50, dans les oraisons funèbres de Claude de Lorraine (I). Pierre Doré traite déjà son héros comme un roi de France : « Peuple, tu as raison de plourer ton mijneur, » et le l)'' Guillmid rattache, avec une intention évidente, la famille rivale des Valois à la race de Charlemagne.
En 1362, à la mort du fds de Claude, de ce François de Guise que Doré avait appelé un chevalereux César, (juand le crime odieux de Poltrot eut privé les adversaires de la Réforme de leur chef le plus éminent, ce fut un vrai cri de lamentation dans toutes les chaires. Jamais roi dans ses funérailles de Saint-Denis n'avait reçu de pareils regrets.
Le contre-coup en retentit jusqu'à Rome. Pie IV fit faire dans réglise de Saint-Pierre de magnifiques funérailles au chef de la résistance catholique, el Julius Pogianus (2) déson privé; qu'il avoit ouï dire que le dict article eatoit souvent dispute aux escholes et estuit traicté aux questionnaires, qu'ainsi il n'avoil pensé aucunement offencer le roy. » Malgré ces explications, la thèse fut condamnée et le bedeau de la faculté de théologie dut lire, en séance solennelle de Surbonne, une rétractation du candidat. (V. Les canons des conciles deTolcde, etc., adcis de la Fac. de Theol. etCy par lesiueU la doct. de déposer les roijs est condamnée, 1615, in-8, part. A, p. 45 et suiv.
(1) Oraison panégyr. pour Claude de Lorraine, par Pierre Doré. Paris, 1550, in-8o. — Oraison fun. de Claadt' de Lorr., par Claude Guilliaud; Paris, 1550, in-8o (Arsenal 1752 et 1755. BibL^
(2) Julius Pogianus, Orais, faite à Rome aux obsèques d^ Franc, de
92 LES PRKDICATKUIIS Ï)E LA LIGIJK.
clama, vis-à-vis le sainl-père, une haranjçuc oîi François de Lorraine était co.nparé aux Machabées, et appelé le sauveur de la France, Calliœ canner vator. Sans lui la France était perdue : Nisi Franciscus prœstitisset, sana vel salva potius nulla esset Galliœ pars.
Cette apothéose officielle, réimprimée, traduite de ce côté des Alpes , augmenta encore l'enthousiasme. Toutes les chaires déjà avaient retenti de l'éloge de la victime et de la malédiction de Poltrot. On remarqua surtout Toraison funèbre (1) prononcée à Notre-Dame par un moine éloquent (2) de l'ordre des Frères-Prècheurs, Jacques Le Hongre. C'est un dithyrambe. L'auteur ne prie pas, il loue : « car faict injure au martyr, qui prie pour le martyr. » (P. 28 A). Le duc de Guise est traité en héros, et Le Hongre dit hautement que rien ne l'empeeherait de lui donner le titre de saint, que sa déférence pour Rome qui n'avait pas encore eu le tems de le canoniser (3).
Lorraine, par comm. de Pio IV . ir. fr. Reims, 1563, in-8o (Arsenal 1754, Bibl.)
(1) Srrm. fun. procl. par F. Jacques Le Hongre, aux obs. du duc de Guis-, 1562, in-8o (Mazarine, 24,810).
(2) « Magna iUi fuit apud omnes ejus aîvi perorandi fama. » (Quétif et Ecliard, Scripfor. ordin. ])rœdic., tom. II, p. 233.) Le Hongre, vie. gén. de l'archev. de Rouen, mourut à55 ans, en 1575. On voit dans les Mém. de Condé qu'il avait prêché avec éclat lors de la procession faite pour expier les désordres de Sainl-Médard.
(3) F. Le Duchat, notes sur la Ménipp. t. II, p. 225. — Ces sortes de louanges exagérées semblent sans doute du domaine de l'oraison funèbre; mais au moins ces éloges extraordinaires étaient-ils jusque-là rf''scrvés plutôt pour les rois que pour les prétendants. — H y a une anecdote du même genre que j'emprunte à de Thou et qui se rapporte à la plus ancienne des oraiî>ons funèbres qui nous soit restée, à celle do François 1er par Pierre du Chaste! . L'orateur avait dit que l'àme du grand roi était déjà dans le ciel. Cette assertion scandalisa singulièrement la Faculté de théologie : c'était nier le purgatoire. On députa des docteurs vers Henri II. Jean de Mendoze, chargé de les introduire, leur dit : « Je sais pourquoi vous venez ici; je connaissais notre bon maître mieux que vous, et s'il a été en purgatoire il n'aura fait qu'y goûter le vin; il n'était pas homme à rester longtemps en place. » La plaisanterie fit rire et apaisa la susceptibilité de la Sorbonne.
CIIAPITIIK I, !^ Il 98
Cette exallalion avait au moins rinœnvi'nuînidirnler les ralviiiishis, <|iii irtMii'rnl pas d'ailleurs le beau rôle m rctie alTaire. Les niinislrcs hu;:ueiiols ru; craii^iiirml point de eorn- [>arer le ineurlrici' Polliol ii Judith, el ils ad()pl^^^nt ainsi le» premiers celte doctrine de l'Iioml^idiv «jnr Icuis idvrrsMirs devaient |)roelamer à leur tour.
Ce premier holoc;iuste de sanp;, en abaissant un n^K)ment la maison de Lorraine, lui (îlail fertile pour l'avenir. Aussi la domination croissante des Guises sera-t-elle le fait de plus en plus dominant jusqu'au triomphe d(5finilif de Henri IV. On ne peut nier, d'ailleurs, que cette puissante famille, sinon par rthierf2:ic de ses convictions, au moins par la lénacilf^ ambitieuse de sa conduite, n'ait exercé une inlluence immense sur les destinées religieuses et politiques de la France. Active, courageuse, aucunement scrupuleuse sur les moyens, pleine de ressources, ennemie en matière de dogme et par opposition, par rôle, mais i)ar un nMe^ju'elle sut poursuivre, de la tolérance, des compromis, des accommodements, des conciliations, elle maintint avec rigueur le catholicisme, en France, contre l'invasion calviniste, et son œuvre a été glorieusement achevée par la prise de la Rochelle, puis honteusement compromise par la révocation de l'édit de Nantes. Il se trouva que ses intérêts étaient parallèles à ceux des vieilles traditions chrétiennes ; elle en profita. Dans la grande contre-révolution catholique de la seconde moitié du xvi^ siècle, dont Philippe II est le plus habile représentant, la maison de Lorraine, aidée des papes, apparaît au premier rang. Le catholicisme de France ne pouvait être sauvé par ses doctem*s; il le fut par la turbulence entreprenante d'une famille belliqueuse. Toute une moitié de TEurope, l'Angleterre par Henri VIII et Éhsabeth, le nord par Gustave Wasa, l'Allemagne par raristocratie fédérative de sa noblesse, était conquise au principe protestant. En se faisant au profit de leur ambition, sans tempérament et sans mesure, les représentants d'une idée absolue, les Guises sauvèrent la religion ro-
94 LES PREDICATEUaS DE LA LIGUE.
maine en France. Quand Catherine de .Médicis penchait vers la Kéforaie, le royaume avait failli devenir calviniste ; le calvinisme alors avait des allures de conquérant. Ses prétentions disparurent peu à peu dans les guerres civiles, et après la violente réaction de la Ligue, ce n'étiit plus un maître dictant des lois ; c'était un vaincu, heureux d'être toléré.
Là est l'œuvre des Guises; là serait leur gloire, si on pouvait admettre cette doctrine que tout s'absout en histoire par le résultat définitif, par le résultat même qui n'a pas été dans l'intention, et que dégagent les événements.
Ainsi, dans ces démêlés divers, c'est toujours la royauté qui est victime. On arrive de la sorte au règne de Henri IIL Avec Henri HI, la monarchie perd du terrain encore, et, sous le dehors des querelles religieuses, ses deux antiques ennemis reparaissent et grandissent. L'envahissement populaire avec les Guises, les grandes villes recourant à leurs vieilles franciùses municipales d'une part; et, de l'autre, le réveil de la féodalité provinciale avec les huguenots, les gouverneurs se croyant presque dans leurs fiefs, c'est là le double caractère du mouvement qui enveloppera de plus en plus la royauté, jusqu'à ce que les tendances démocratiques finissent enfin par l'emporter dans la Ligue et par se trouver seules en présence de la monarchie. A ce point de vue, et à ce point de vue seulement, bien entendu, l'histoire des guerres religieuses du xvi^ siècle est en quelque sorte une repioduction du passé, dont elle essaie de remettre en scène les deux éléments principaux, à savoir l'esprit féodal et l'esprit communal. Or l'avenir n'était pas là : les principes ont leurs âges et leur temps. H fallait que la inonurchie vint rendre l'unité à ce pays déchiré, pour que la véritable libei té fût possible. C'est là l'œuvre de Henri IV, de Richelieu, de Louis XIV, qui se trouvent être les antécédents, involontaires sans doute, mais logiques, mais nécessaires, de la révolution de 89.
Les premiers symptômes sérieux de la Ligue se manifestèrent en io76. La Ligue n'était que la reproduction, vaste
CMAI'ITKK I, jli II. 98
et une, des essais aiil^^riiurs dr ligues jurliellcs inilées par le eanliiial du 1. rraiiK.'; elle wWUai ({u'une iinilatioii des serinciils el l'oniiulair("4 ealviuisles pour li défense de la iau$e, iinilaliuii (luelesjiisuiles se hàlèreiit de propag.T. Celle associalion lil de rajùdes progrès. Dans lesarlicle'sdu pr >{^ramiije (du vovenaniy eomiiie on dit plus lard en An^lelerre) se Irouvail daliord la défense du rai ; mais cornm(î c'tHail là un but seeondaire, on n'y songea iHenlAt plus. Il étail mOme dil, dans les premiers règlements, que ceux de rUnion avaierl droit d'ùtre soutenus contre quique ce s(fit par les armes.
La mollesse que l'on trouvait à Henri III contre les Mrétiques, la défection du duc d'Alençon, héritier présom[)lif el le dernier di s Valois, vers les huguenots et his Politiques unis, aigrirent si violemment le j^arti eatlioli(ine, que le renversement de cette branche fut résolu. L'avoc^it David, député ii Rome, y représenta que les bénédictions données par le saint-siége à la race de Charlemagne n'avaient point passé à Hugues Capet. On peut lire au premier tome des Mémoires de la Liijue rentrait d'un conseil secret tenu à Rome pour la destruction des Valois et la transmission de la couronne aux Guises, comme descendants des Carlovingiens. Dans ce plan, les prédicateurs ont une grande place. On les trouve rormellemeat dés le premier article, tant c'était alors un levier puissant : a Qu'en chaire et au confessionnal ceux du clergé s'élèvent contre les privilèges accordés aux sectaires et excitent le peuple à empêcher qu'ils n'en jouissent (1). » Les curés étaient chargés de tenir un rôle des hommes en état de porter les armes, et il était résolu que le roi serait enfermé dans un monastère. Nous disions tout à l'heure que la Ligue représei:t:iit le passé, c'est-à-dire la féodalité et les coummiics ; voilà qu'elle remonte aux premières races et qu'elle se croit sous Ghilpéric. François de Guise eut renouvelé Pépin.
^l) r. Anquetil, Esprit il' la Li[in\ 17TÎ. in-l-i. '. il, p. 178.
Henri III convoqua les premiers États de Blois. Il espérait que les élections seraient modérées ; mais les prédicateurs exaltèrent si bien les catholiques; que les protestants n'osèrent point y venir et qu'il n'y eut que des députés ligueurs. Voyant qu'il était dépassé, le roi voulut se faire le chef d'un mouvement qu'il ne pouvait pas empêcher : il se mit à la tète de la Li^^ue. Cette politique, qui efit pu être habile si elle était venue d'un esprit adroit et persistant, ne fit que déconcerter un instant les projets des Guises. L'édit de Poitiers, qui, après une nouvelle pacification, vint bientôt interdire des deux côtés les associations, rendait en fait leur liberté aux lit.';ueurs, et constatait que l'Union était, comme on l'a dit, un État dans l'État.
Le calvinisme fut bientôt mis au second plan. Ce parti d'ailleurs était singulièrement affaibli. Au dire de Saulx Tavannes, « les protestants ne pouvaient plus tenir la campagne qu'avec les mal contents catholiques. » C'était donc maintenant une question politique entre la royauté et les idées démocratiques, entre Henri III et les Guises. Qu'y avait-il de commun, en effet, comme l'a très-bien remarqué dom Plancher (1), entre la foi catholique et les généalogies publiées pour prouver que la maison royale de France était étrangère à la race de Charlemagne?
Le clergé s'éloignait de plus en plus de la royauté. De toutes parts, dans les chaires, on parlait déjà contre Henri III. Un très-petit nombre de prédicateurs lui étaient restés favorables.
Arnaud Sorbin, celui-là même que nous avons vu louer la Saint-Barthélémy, avait cependant porté la complaisance envers le monarque jusqu'à l'abaissement. Quand Maugiron et Quélus furent tués en duel par des guisarts, quand Saint- Mégrin fut assassiné par ordre de Mayenne et du cardinal, jaloux de la vertu de leur belle-sœur, il ne craignit pas de faire, dans l'église Saint-Paul, leur oraison funèbre.
<l) lii^l. (Je Bourgoijne, 1781, in-lol., t. IV, p. 582.
cHAPiriiK I, (i II. 97
Les llallfurs ne soiil pas sùrs. Sorbin entra plus lanl dans le parti de la Ij^(ue, «piand il vil la royauté en dan^^'iT. Il prêcha mAine contre W roi et se permit les plus vives pcrsonnaliti^s. Dans un sermon auquel assistait le duc de Nevcps, il osa censurer ce prince, en sa pn^scnce, disant « (|u'ih!a)Ulail trop lacilcmcnt les courtiers des hén'liques. » (('/est le nom qu'il doiin.iit au\ ma;i;islrals du |)arli royal.) Mais le duc rol)li^ea de se n'iractei* dans un autre sermon au(jiiel «Haitde Thon, cui Tlnianus intcvfuit {\), et de réparer ainsi publiquement Toutra^e (|u'il avait fait à la personne du roi et à la sienne.
Ia' jésuite Edmond Au^^er, bien (|ue sa compagnie fût entrée dans la Ligue, resta fidèle à Henri III. Il avait loué, il est vrai, les Guises avec peu de discrétion dans un discours imprimé en 1574, ;\ propos de la mort du cardinal de Lorraine, ce qui ne montrait pas apertement son impudence (2), m:iis plutôt un enthousiasnie trop prompt dont il s'était bien vite guéri dès qu'il y eut dan^^^er pour le roi. Ses origines avaient été assez obscures. Je lis dans Lcstoile : « On le disoit avoir esté basteleur de son premier métier ; et y en a encore de vivants qui assurent l'avoir vu mener Tours par les rues. » C'est là une exagération. Auger était né près de Troyes, en lolo, d'un père pauvre et laboureur. Après avoir fait ses études chez un sien oncle, bon curé de campagne, il se décida à faire à pied le voyage de Rome, muni seulement d'une lettre de recommandation pour un prélat iniluent. Par malheur le personnage était mort quand Auger arriva : le jeune pèlerin fut réduit à se faire écrivain public au Campo deTiori. De là il devint garçon de cuisine chez les Jésuites, tout comme Ramus au collège de Navarre. Les' supérieurs remarquèrent Auger et le firent entrer dans leur compagnie. Loyola lui-même lui
\1) Tlmani, Historia sut temporis, 1. XCVII, g 2!, Lond. 1733, in-foi.. t. IV, p. 8:2^2. — Voir sur Sorbin le Dict. de Moreri.
[-1] Lestoile, Journal de Henri III, édit. ChampoUiuii, 1839, gr. in-8o, p. 48 B. — Cf. p. 28 A.
i).S KKS PRKDICATErKS DK LA UCIK.
servit de précepteur, et l'irilroduisit dans l'enseipieraenl. Aujçer professa àPadoue; mais la chaire le tenta et il y obtint les plus grands succès; son ordre put même bientôt l'opposer comme son plus brillant senrionnaire aux prédicateurs liuguenots. Les protestants eux-mêmes disaient de lui a que s'il n'avait pas été catholique, il n'aurait jamais existé un plus grand orateur (1). » Pierre Matthieu rappelle « le Ghrysostome de France, le plus éloquent et le plus docte prédicateur de son siècle, tel que, si la religion donnoit des statues aux orateurs, il faudroit (jue la sienne fut avec une langue d'or (2). » Il y a sans doute beaucoup à rabattre de ces fleurs de rhétorique qu'aimait Matthieu; mais il reste au moins constant qu'Auger avait un grand éclat de parole ; il était d'ailleurs sincèrement pieux. Le duc de Nevers, qui était bon juge, le reconnaît « homme des plus fermes catholiques du monde, comme il l'a fait paroistre partout où ilapresché (3). » Cette fermeté, dont parle Nevers, pourrait passer pour de la rigueur. Envoyé vers loo9 en France, pour ramener les huguenots, Auger excita dans les provinces du Midi un singulier enthousiasme : l'emportement de son zèle se communiqua au peuple, et, à Bordeaux, ses sermons occasionnèrent plusieurs scènes sanglantes, représailles sans pitié des catholiques. Les protestants ayant désigné Auger à la vengeance, il fut arrêté à Valence par le baron des Adrets, et condamné à mort sans autre forme de procès. Il allait mourir quand un ministre huguenot, touché au fond de 1 ame de la courte et saisissante harangue que le patient adressa à la foule avant de s'abandonner au bourreau, obtint sa grâce et lui fit rendre la liberté. Auger en profita pour reprendre sa vie aventureuse, pour publier des livres de controverse ou d'ascétisme. On en a plusieurs, le Pédagogue d'armes, le Sacre
(1) Ranke, Jlist. de la Papauté, tr. fr., t. 111, p. 78 (1. V, g 5).
(2) Matthieu, Hist. de France, 1G31, in-fol., t. II, p. 609.
(3) Duc de Nevers, Traité de la 'prise dWrmes (1590), ap. Danjou, ArcJrivrs cnr. de VHist. dr France, l^» série, t. XIIÎ, p. 5:2.
i.lIMMTKK I. j^ 11. 9^
spirituel ; tous soril uiihliés. Mais ce lui loi^joursii la parolu, h lu rliairo, qu'Au^rr w.wul avec pn^dilrclion. On assurait de son Iciiips qu'il navail pas, dans s<»s missions, converti moins de (|uaranlc mille proleslants, dont quin/e centsdans la seule petite ville d'Issoire, en Auverj^ne. Henri III avait entendu \u^vv pivchei' à Lyon, en 1.'>7i>, et il en avait été si frappi'*, (pie ce relij;ieu\ <''lail d(;venu aussitôt son confess(»ur. (yélail l(î premier des ji'suiles attaché (in celte (|ualit<''auprès d'un roi. Kn directeur habile, Auj^er llatta et encoura^a*a le ^^ofil bizarre du monarque pour la dévotion extérieure, minutieuse, pour les prali(|ues puériles. Le Métancalofiie, qu'il publia en loHi et oii il exaltait les processions de pénitents, acheva de lui conquérir la conliance de Henri IIL II exerça dés lors ([ueliiue empire sur le dtMnier des Valois (I), et il lui en montra d'ailleurs sa reconnaissance par une sincère affection. L'appui d'un homme aussi éminent par son talent et par ses vertus eût pu être utile à la cause royale, si cette cause n'avait pas été perdue. Nous vendons au moins que, presijue seul, il ne lui fit pas défaut.
Aui^er était une exception. Toutes les chaires retentissaient alors d'accusations contre les impiétés d'Henri III. Le nonce lui-même ne pouvait arriver à dompter ce débordement de personnalités. La vie dissipée du monarque faisait supposer quelque hypocrisie dans les pratiques d'excessive et bizarre dévotion qu'il affectait. Le contraste des orgies et des processions, ce roi quittant tout à coup des habits de femme pour revêtir un sac de pénitent et une ceinture garnie de têtes de mort, toutes ces contradictions prêtaient singulièrement à l'attaque ("2). Henri III, dans ses retraites aux 3Iinimes et aux
(1) Magnum gratiie locum in principis ingenio tenehat. (Thuan., l. LXXVIII, § 2, t. IV, page 152.) — Cf. Le Ducliat, notes sur la Conf. de Sancy, p. 447 et suiv. — Tabaraud, Biog, Univers,
(2) Montaigno lui-même semble faire allusion à Henri III au liv. I, ch. XXIX, de ses Essais : u J'ay veu tel grand blécor la réputation de sa religion pour se montrer religieux onltre tout exemple des hommes
100 LKS PHÉDICATKL'HS DE LA UGL'E.
Feuillants, prùchait lui-même les moines en plein chapitre, el sans doute avec cette éloquence qu'il montra plus dune fois, entre autres à Touverture drs États. Mais ses confrères les prédicateurs, comme on disait, ne répar£,maient pas davantage pour cela. Les confréries de pénitents cju'il créa avec tant de zèle furent vivement raillées par les sermonnaires. Ce fut un redoublement de violences ; insoUta Ubcrtate baccliati sunt^ dit de Thou. A Paris on ne parlait d'autre chose que de celte résurrection étranije des llaiiellants, et l'attention devint universelle quand un orateur très- célèbre s'avisa, quoifiue bon catltoUque, dit Busbec (1), de critiquer amèrement l'institution nouvelle.
Ce prédicateur (2), bénédictin de Melun, puis curé de Saint-Pierre-des-Arcis, ne ménageait personne et menait, au rapport deFélibien, une vie exemplaire (3). Maurice Poucet était un bon théologien, homo dodus, dit de Thou, sedinterdiim scurrili dicacitate mordax. Il parlait avec verve et entraînement; mais ses plaisanteries de mauvais ton semblaient un dernier écho de celles de Maillard et de Menot, et préludaient aux brocards de ce petit père André dont s'amusait Tallemant des Réaux. Son éloquence entrelardée, comme on disait vulgairement alors, plaisait assez à Lestoile, qui le cite avec complaisance (4). Mais sous les éloges môme des compatriotes, on distingue le vrai : « Il apportoit dans son élocution, dit Rouillard, une grâce telle que ce que les mal sensez tournoient en forme de risée, les plus sages l'impu-
de sa sorle. » V. édil. de M. Vict. Le Clerc, Paris, Lefèvre, 1826, in-S», t. II, p. 41.
(1) Lf^tlrrs, ap. Danjou, l^f- sér., t. X, p. 85.
(t2) Il a laissé quelques médiocres écrits, entre autres une Remontrance à la 7inblesse de Valiltlé qif le roi/ apport* à son peuple, qui prouve son attachement à la dynastie des Valois. On trouvera l'indication de ses ouvrages dans les Bibliothèques de La Croix du Maine et de Du Verdier, au mot Maurice. Voir d'aiUeurs Bayle f't Moreri.
(3) Hist. de Par., t. II. p. 1148.
(4) Lestoile, Jonrn. de Hn\ri fff, p. ^)0 B., 166 Ô.
niAPITHK I, § II. toi
Unvwi à un grand arlilicc donl iisoil ce bravt* prédicateur pour l'aire plus doiieeineiit savourer l'aii^reur de ses censures {1;#!» Poucet, en un mot, (Hait un parleur populain; (|ui s'abandonnait, volontiers an\ hasards et an\ einportenienlsde la paroir.
lui mars l'>S.{, prèiliant le eai'ème à Notre-l)ame, il ;ipp«'|.i les p(Miilenls lonchs |)ai' Henri 111, lanmfnh'ie drs hnjKicrilt's et alluistcs, puis \\ dit lexluellement (2j : « J ay estéadverts de bon lieu (pie hier au soir, (|ui estoit le veiidredy de leur procession, la broche lonrnoit poiii le souper de ces gros
pœnitens \h ! malheureux hypocrites, vous vous m(jc(ju(r/
donc de Dieu soubs le mas(pie, cl portez par contenance un fouet il votre ceinlnre. Ce n'est jias là de par Dieu oii il h» faudroit porter ; c'est sur votre dos et sur vos (îpaules et vous en eslriller très-bien ; il n'y en a pas un de vous (jui ne l'ait bien j;aignt.^. » Poucet n'accusait pas seulement les |)énitents d'avoir mantji' Ir (jras chappou ; il avait fait aussi, et fort erùmenl, alhisioii à la collation de la uiùci. Cela allait droit au roi, ([ui passait volontiers d'un bal obscène à l'ascétisme d'une retraite. Ce vendredi même où la procession eut lieu, la pluie avait mouillé tous les sacs dont s'enveloppaient les pénitents, et le familier prédicateur en avait pris occasion de citer le proverbe d'alors : se couvrir d\ni sac mouillé, qui s'appliquait aux mauvaises excuses qu'on donnait de ses vices (3). Ce dernier trait, qui touchait Tamour-propre royal au vif, fàch surtout Henri III. Le monarque, disant que « c'estoit un vieil fol, » le fit conduire dans son coche par le chevalier du guet en son abbaye de Saint-Père, à Melun, sans autre mal que la peur qu'il eut, en y allant, d'èlrejeté à la Seine.
Cette sortie de Poncet lui valut beaucoup d'admirateurs. Brantôme a dit de lui : « C'estoit le prescheur autant hardy
à prescher qui jamais a entré en chaire... il estoit fort aimé
(1) Sébastian Rouillard, Uh[. de MeJun, 16:28, in-io^ p. 627. ("2) Matthieu, Ilist. des deruî?rs troubles, I62t2, in-i», p. 15. — Cf. Lestoile, Jouru. de Heurt ffl, p. 160 A. (3) Thuan., 1. LXXVII, g 2, t. IV, p. 152.
102 ij:s imuôdicateurs dk la i.ir.uK.
dans Paris, j) Morcri le rej^^ardc comme le plus habile orateur de son temps. C'est beaucouj) dire. D'Aubifrné, par compensation, a pu faire de Poncet l'interlocuteur ridicule du viii® chap. de la Confession deSancy, Quoi qu'il en soit, la prison de Poncet ne dura pas longtemps. D'Épernon (1), le favori de Henri III, Talla voir et lui dit entre autres choses : <r Je vous aime, monsieur Poncet, vous faites rire bien des gens à votre sermon. » — « Pas autant que vous en faites pleurer, » répondit le brusque curé. On peut juger par là de ses saillies. Le Laboureur (2), à ce propos, entre en une admiration nonpareille : « Voilà, dit-il, une botte franche qui vaut mieux qu'un évéchédans l'histoire. »
La colère de Henri lU s'apaisa vite ; il fit rendre Poncet à la liberté, disant : « L'artifice de ceux qui le mettent en beso2:ne passe la portée d'intelligence du bonhomme qui a du savoir assez, mais de jugement peu. » Poncet revint /lesservir sa cure de Saint-Pierre-des-Arcis, conservant jusqu'au bout sa manière libre de prêcher. On prétend qu'il mourut bientôt de peur (3) en apprenant qu'un hbeliiste venait d'être pendu à la porte du palais. Mais rien n'est moins prouvé. Tout ce qu'on sait positivement, c'est qu'il décéda le23 novembre 1586. Lestoile (4), qui en fait grand éloge, enregistre sa mort et ajoute : « Ce bon et docte... n'épargnoit ni petit, ni grand ; quand il avoit le bras en sa chaire, il prêchoit d'un grand zèle. » Après Poncet, nous retrouverons encore la violence, bien plus de violence : nous ne retrouverons plus la même bonhomie honnête.
(1) Brantôme, dans l'éloge de Charles Vllï, attribue celle aventure au duc de Joyeuse.
(2) Addit. aux Mém. de Castelnau, t. II, p. 58.
(3) Confession dn Sancy, eh. viii. Rem. de Le Duchat, p. 204.
(4) Lestoile, Jourr^, de Henri IIJ, p. 165 A. et 210 A.
r.liAPlTHi: I, J^ m. MIA
Lu LipiK' pn'M'Iu'w^ «laijs h's uroviiicr^. — Mytth'c n'pirsi'iil«î :i ChAtillon. — Cl. lioso ai \oih niasrarailnH du roi. — La duchcHAo de MotilponsitT ori^jiniso les prôdiculcurs. — Henri do Naviirrn comniciio; à ôlru injurié dans les soiukuih. — Lo dur do Guise opposé :iu roi à, rorr.isiou do l;i lial.iillc do Coulni^. — Oniisons fiirudirns do Marie Suuirl. — Honiiud i\o Hoauiio. -— Jonn Hourhor ot Hmiti III.
Los nt;ueurs do lloini 1[[ ]u\ lui roussiront pas;ilavail Tait fouottor los laquais do la Cour qui s'olaiont permis dr parodior sos processions dans los cuisines du Louvre. Cola m rire. On rit aussi do roniprisonnoniont do Maurice Poncot; la hardiesse dos prédicateurs s'en auj^inenta: ils avaient beau jeu; le roi, au fond, soit faii)losse, soit indifférence, devait les laisser impunis, comme il avait aussi laissé sans poursuite les assassins de ses mignons.
Cependant les idées de la Ligue pénétraient partout ; partout on enseignait que « quand la monarchie est déréglée, elle n'est pas autorité, m;iis brigandage (1). » Au nord comme au midi, TUnion trouvait des adeptes, des adeptes parmi les turbulents comme parmi les modérés. A Nismes, elle s'établissait par des massacres et des viols (2) ; à Laon, le publiciste Bodin la faisait adopter au nom de la raison et de la légalité méconnues (3). Dans les chaires des provinces retentissaient les mémos principes, les mêmes invectives que dans les chaires de Paris; à Lyon, c'était le jacobin Bolo (4), et'surtout le jésuite Claude Matthieu, le courrier delà Lujuc, comme on l'appelait, voyageur infatigable qui, sous le moin-
(1) Hardûuin de Péréfixe, Histoire de Henri IV, éd. de LyoD, 1812, in-8o, p. 50.
(2) Ménard, Histoire de Nismes, 175-4, in-4c, t. V, p. 240.
(3) N. Lelong, Hist. du diocèse de Laon, 1783, in 1°, p. 4i9.
{A) Histoire de Lyon, de Clerjon, conl. par Morio; 1S32, in-S©. t. V. 1». 308.
tO/i LKS PHLDICATEUHS DE I.A LIGUE.
dre prétexte, courait d'un bout de .l'Europe à Tautre dans les intérêts du parti ; à Soissons, c'était Launay que nous retrouverons bientôt au premier vàuf^; à Rouen, le cordelier Gilles Blouin; à Orléans, Burlat, théologien distingué, mais fougueux, que Bouclier prétendra tout à Tlieure avoir été pendu par Henri III ; c'était surtout, à Toul, l'archidiacre de la cathédrale, François de Rosières, qui déclamait contre son roi aux applaudissements de la foule, con plamibile poialareeloquenza, dit Davila (1). Ce François de Rosières avait déjà publié en 1581 un livre en faveur de la maison de Lorraine, livre qui l'avait fait mettre à la Bastille ; le crédit des Guises parvint à l'en tirer ; mais Rosières ne conserva aucune reconnaissance à Henri III de sa clémence ou plutôt de son incroyable apathie. A Ghâlillon, les prédications ne parurent pas suffisantes; pour mieux exaiter les esprits, le clergé fil représenter, dans un mystère, le combat de David contre le géant Goliath ("2). On devine que David symbolisait Henri de Guise.
Henri III était universellement abandonné. Rose lui-même, son prédicateur ordinaire, auquel nous arriverons bientôt plus particulièrement, Rose, accablé des bienfaits du roi, se rangea du côté des hgueurs. Le mardi du carnaval de 1583, Henri III s'étant mis à courir, en masque, les rues de Paris avec ses mignons, la plupart des prédicateurs se récrièrent hautement contre une telle conduite (3). Rose fut plus incisif que personne ; le roi le fit venir et le tança fortement, disant « qu'il l'avoit laissé courir dix ans par les rues le jour et la nuit, et que pour une dernière fois, un jour de carnaval, il osoit le décrier en pleine chaire. » Rose confus supplia son maître de lui pardonner. Content de cette soumission, à laquelle il n'était plus habitué, Henri III lui envoya quelques
(1) htoria délie guère civill di Francia, UU4, in-fo, l. I, p. 382.
(2) La Pérouse, Ilist. de Chàtillon, 1837, in-8«, p. 316.
(3) Félibien, Hisi. de Paris^ t. II, p. 1147. — Cf. Lestoile, Journ. de Henri III, p. 158 B.
IIIIAPITIIK I. Jli III. (Of)
jours apivs qiiahv crnls écus, avec ws niol» : t C'est (Irquoi acliclcr (lu sncrr cl du miel [jour adoucir vos trop ai^Tcs i>arolcs cl vous aider à passiîr le carcsiiic. » l.a corruption csl loujoiirs le pii'c des moyens ; Kose< deiiieur.i (juel(|ue Innps du pirli du roi; raiiiK^f^ suivante , je Irouve iiumuc qu'il alLa à Orhians pnV'Iuu» jutr (H'drc ilr Sa Mnjcstt^, l\ l'occ^ision des conIVéries (|ue Henri III <''iahlissail partout, et qutî la ville se mil en grands frais pour le reatvoir (i) : mais c'<*tail pour S(» rejeter plus tard dans la Li^ue. Ilos(î n'aura d'égal ([ue Boucher.
(iliaque jour la situation devenait plus grave; la mort du duc d'\lencon laissait le trône à un huguenot, à Henri de Navarre, (jui fui vile excommunié ;dès lors les prétentions des Guises devinrent manifestes. On puiiliait à Rome d<'s écrits sur la n.^cessitii et la convenance de l'avéncmentdesLorriiins. Comme le dit Davila {^2], le Balafré, soni^eant décidément an tronc, fil habilement mettre ses vues en œuvre par des sermonnaires propres à entraîner la multitude. On était en lo86, et Bodin, qui, cette année même, publiait une traduction latine de son traité de la llcpublique voyait se vérifier cette l)hrase de son livre qu'il eut pu développer et commenter s'il n'avait été ligueur : « C'est un cousteau fort dangereux en la main d'un homme furieux que l'éloquence en la bouche d'un harangueur mutin (3). y>
L'appui de plus en plus vif de Philippe II et l'isolement croissant de Henri III permirent enfin aux ligueurs de lever le masque. On mit en avant le vieux cardinal de Bourbon, qui fut proclamé roi plus tard sous le nom de Charles X, et on s'en servit dès lors comme d'un fantôme commode qui dégui-
^1) Lottin, Rech. sur Orléans, 1836, in-S», tom. II, p. 78 : « . . . A Esùenne Rouys, archer, trois escus d'or, tant pour le loyer d'iing coche monté de quatre chevaulx que pour les peines et sallaires du cocher qui auroit mené Mgrs de ceste ville jusqu'à Cléry pour amener Mgr Roze. préd. du roy, en ceste ville, par commandement de S. M. »
(2) Tom. I, p. 38^.
(3) Éd. de 1579, in-8o, p. 659.
106 LES IMIKDICATELHS DE LA LIGLI*.
sait temporairemcnl l'ambition des Guises ; les manitcstes pul)li& sous son nom en appelaient au peuple. La Ligue prenait done un caractère tout a fait d(''mocratique ; les Seize, dont le pr.'dicatenr Julien Pelletier (i) se montra dès Tabord un des membres les plus déchaînés, furent chargés d'organiser le souh'^vemrnt dans tous les quartiers de Paris. Pour atteindre à la violence des passions et les satisfaire, il eut fallu remonter à la réaction impitoyable de la Saint-Barth(îlemy. Singulière inconséquence de la politique ! Le massacre de la Saint-Barthélémy, auquel s'était mêlé si vivement le jeune Henri de Guise, était loué par la Ligue, au nom des idées démocratiques, comme il devait Têtre quelque temps plus tard au nom des idées absolutistes, sous le gouvernement de Mazarin et par l'organe de Gabriel Naudé. Étrange contradiction des partis ! Le principe du libre examen conquis par la Réforme menait logiquement à une organisation répubhcaine; mais les protestants, malgré les exceptions, malgré les anabaptistes d'Allemagne et les puritains d'Angleterre, malgré les tentatives des Provinces-Unies des Pays-Bas, malgré les tendances municipales des villes calvinistes, comme La Rochelle, les protestants en somme s'en étaient tenus surtout à l'ordre religieux, évitant l'application à l'ordre politique. Les idées d'Hubert Languet dans le Vindiciœ contra tyrajinos, et de Buchanan, dans son hmenx Dialogue, n'étaient pas acceptées généralement ; le fédéralisme de la noblesse allemande, de la noblesse méridionale était un sûr contre-poids contre ce penchant dialectique des doctrines luthérienne et calviniste à la démocratie. Eh bien! ce que la Réforme n'avait pas osé faire, la réaction catholique le tenta, et avec violence : les ligueurs, préchant l'absolue soumission religieuse, empruntèrent aux protestants le principe du libre examen, mais pour le trans-
(l) Frère de Jean et Jacques PeUctier, qui ont laissé quelques ouvrages. Voir la Bibliotli. de La Croix du Maine à ces noms, et le^ Mém. âe fa Ligue, éd. de Gougel. 1758. in-i», tom. V, p. i82.
IJIAIMTMK I, S lit. 107
poiler dans la poliliiiiic. Kn Krance, diîs lors, I«îs rfties nonl rcnvtM'si's : l(;s ralli()li(|iHs passent a la (l(^nu)cratin, et lesfiuises, qui ne voyaient la (|u Un rnoycîn fit non un but, sont de toute part (h^passils ; les ealviinsles, en revanehe, se lonl les soutiens anlenls d(» la royautti. Nous verrons hienlAt cet éeliaiipe d'opinions extrt^rnes s«' traduira» chez les e;itli()li(|u ". dans des irail/'s spi'ciaux oii aueinu; iniîsure ne sera panhle.
Kn attendant, ees id(Vs subversives faisaient les frais de Télocjnenee, (l(»s sernionnaires : tout le inonde se miMait de prèeher eontre le pouvoir royal, (luineestre (1) surtout, jeune bachelier en tlu5olop;ie, (pie nous retrouverons bientôt, et qu'aidait un moine nommé Muidrae, se distingua par sa violence. Sans doute le haut elerii;é était (pu'lquc peu en réserve, et se trouvait naturellement rattac^hé à la noblesse, dont ilpartaf;eait les intérêts, « reconnaissant Ineïi, dit Matthieu (2), ([ue sa qualité avoit plus d'iionneur et de splendeur sous un roi que par les confusions d^ine démocratie. » Mais les ordres religieux, les curés, les maistres es arts crottés (3), les docteurs de Sorbonne, nourris des doublons de TEsp'i.^ne, publiquement encouragés par les Guises, stipendiés, excités, dressés pour ainsi dire par la duchesse de Montpensier qui haïssait Henri III, tout le clergé secondaire, enfin, se jeta comme à Tavant-garde du parti et agit vivement sur les masses.
Henri de Navarre, lui-même, devenu héritier présomptif (mais au vingt-deuxième degré seulement, tandis que la loi civile ne reconnaissait point alors de parenté au delà du septième), était le but dos sorties de la chaire. On exposait
(1) On l'appeloit aussi Lincestre ou Wincestre; mais il signoit Guin cestre. (Le Duchat, Not. sur la Ménipp., t. II, p. 55. "^ Guinceslre était Gascon. M. de Sismondi ajoute judicieusement : « Peut-être était-il né en Gascogne d'une des nombreuses familles anglaises restées après la conquête de Charles VII. ^> (Flist. dcs'Frayiç., tom. XX, p. 136. "i
'^} Hist. de France, tom. II, p. 572.
3) LestoUe, Jonrn. dr Hrrtri ///, p. 228 B.
108 LES PUÊniCATEURS DE LA LlGLK.
à la porte des éj^iises des tableaux hideux, représentant les supplices qu'Klisabijth était supposée faire subir aux catholiques anglais, et les prédiciiteurs partaient de là pour prédire le même sort aux fidèles de l'rance si le Béarnais était appelé à rép^ner. Toutefois le successeur naturel de Henri III paraissait avoir trop peu de chances pour qu'on Tatlafiuàt iniijucment. La Ligue d'ailleurs ne s'en lenait pas là; ne voulant point ajourner la question jusqu'il la mort du roi régnant, elle avait résolu de le renverser. On ne manquait donc aucune occasion de mettre Henri de Guise au-dessus de Henri de- Valois. xVinsi, en 1587, quand la destruction de l'armée allemande, à laquelle le roi avait contribué en personne, vint réparer le diLsastre de Goulras, on semblait faire grâce au roi en lui accordant quelque part dans la victoire. « Saiil, répétait-on dans tous les sermons, en a tué mille, mais David en a tué dix mille (1). » Il n'était question, en chaire, que des merveilles, bien plus, des miracles de ce nouveau Gédéon envoyé pour le salut de la France (2). Ne se croirait-on pas chez ces Puritains si bien peints par Walter Scott?
Tous les événements, tous les malheurs étaient attribués à l'indolente politique de Henri III. On l'accusa même d'avoir trempé dans la condamnation de Marie Stuart, cette triste figure qui vint répandre un poétique intérêt sur la famille des Guises. Et pourtant Henri III avait célébré avec pompe les funérailles de la malheureuse reine d'Ecosse ; il avait même envoyé ses maîtres d'hôtel inviter le Parlement, TUniversilé, la Sorbonne à cette cérémonie solennelle, et tous ces corps y avaient assisté en grand deuil (3).
(1) VcUy, Hisf. de France, 1775, in-1^, t. XI, p. 284.
{"2) I predicatoii, con le manière solite, ma con mag;^ior licenza, sparlando apertamente délie cose presenti, empivano l'orecchie Jel popolu délie maraviglie anzi de' miracùli di queslo nuovo Gedeone venuto al mondo per ladesiderala salvezza délia Francia. (DaviUa, t. I, p. 504.)
(3) Registres du Parlement (Copie de la Bibl. de la ville de Paris), info, t. XXII, 11 mars 1587.
CIIAPHIIK I, >;> III. \w
Ia's pins inodéiN's se laissèrent enl rainer dans celle oecasion. De Thon raconle, dans son Lxxxvr livre, que Kenaud {U\ Heaniic, arclicvt'^qiie de Bourges (1), qui, sous ce vv^uv et Iti suivaiil, se disliiij^ua par sa fich'lihi à ses souveiains. ('(^da coninie hicn d'aiiln's an lornni. Il liinn [)Oin[M'ux l'doj^r des princes lorrains dans roraison l'uiirhre de Marie Slnarl, (ju'il pronoiira à Notre-Dame, et il leur appliqua inèint? le mot de Seipion duo fulnina belli,c(] qui ne pouvait avoir Irait qu'aux (h^l'ailcs des riislres à Vimanry et à Aumîaii. Le roi, nhiconlenl <lc n'avoii' aueniuî part dans ees louanges, fit r(^|)rimander lepiN'Ial, (|iii supprima lepassajçeà l'impression.
On ne trouve en effet, dans Tt^dilion imprimée (4), aueune iraee de ce qui avait pu blesser Henri 111. Il y a du mouvement dans le style et une certaine chaleur de diction qui n'est pas sans éloquence. « 3Iarie accusée ! s'écrie Kenaud de Beaune, accusée de que! crime? accusée d'estre catholi(iue. Heureux crime ! désirable accusation ! Nul donc n'est innocent devant vous s'il n'est coupable devant Dieu I Ne fabriquez plus de témoins, elle advoue ce crime, elle le publie, elle le préclie . » Ces éclats sont rares dans les sermons du xvr sii^cle. L'archevêque de Bourges trouve aussi un énergique accent de colère contre les Anglais : « Sus ! sus ! princes chrétiens ! Dieu vous nppeloit auparavant à la vengeance de ceste nation qui a pollué les temples, contaminé les autels, massacré les prestres, et pour ce que vous avez esté négligents de venger ses injures, il a conjoinct vos injures aux siennes. »
(1) Renaud de Beaune, pelit-fils de Semblançay, élail né en 1527,1e jour de l'exécution de son aïeul. Il fut d'abord magistrat, puis prélat et enlin archevêque de Bourges, en 1581. Comme il avai' absous Henri IV. ce prince lui donna le siège de Sens en 1596; mais Clément VIII, par rancune de ligueur, ne le conûrma qu'en 1602. Renaud de Beaune mourut en 1606.
(2) Or. fun. de Marie, roijne d'Escosse. Paris, 1588, in-S». (Arsenal, 1751, BibL)
Nous voili» bien loin de la Li^ue. Il est si difficile de ne se point arrêter, quand on rencontre sur sa route Marie Sluarl, et, connue le dit si bien Renaud de Beaune, « ceste ^^randeur de courage destrcmpée el amollie de douceur ^ratieuse. i>
Si des esprits calmes, indiil'érents presque, comme Renaud de Beaune (1), se laissaient, à pro{)Os de Marie Sluart, emporter à ces excès contre le roi, on juge de ce que devaient être les séditieux. Les mensonges ne leur coûtaient pas. Jean Boucher, au rapport du duc de Nevers (2), dit un jour, dans l'église Saint-Barthélémy, que le roi voulait empêcher les prédicateurs de dire la vérité, et qu'il avait même fait tuer Burlat, théologal d'Orléans, ce que crurent ses auditeurs. Informé de cette calomnie, Henri III envoya quérir plusieurs docteurs de la Sorbonne et entre autres Boucher, auquel il demanda pourquoi il avait prêché le meurtre de Burlat. Boucher répondit qu'on le lui avait assuré. « L'avez-vous vu mort? répliqua Henri III, et pourquoi croire plutôt le mal (jue le bien, et dire en chaire de vérité de pareilles menteries ? » Et aussitôt on amena le théologal se portant fort bien, ce qui étonna Boucher, auquel S. M. n'infligea d'autre punition que de prier l'archevêque de lui interdire la prédication pendant quelque temps (3).
(1) C'est à cause de cette indifférence que Brantôme, dans la Vie de Catli. de Médicis, a dit qu'il était « un peu léger de créance. » Du Plessis-3Iornay fait aussi allusion à Renaud de iieaune, quand il parle de « ceux qui sont creus de cliascunne pas croire en Dieu. » Dans l'infâme Banquet du comte d'Arête, du ligueur Dorléans, il y a des accusations odieuses contre Farchevêque de Bourges ; mais cela ne mérite aucun crédit.
(t>) I^rise d'Armes, ap. DanjoU; Arch. cur. de Vhist. de France, sér. I. t. XIII, p. 173.
(3) Lesloile va plus loin ; il prétend que Burlat n'avait pas quiUé Boucher et ses compagnons, « beuvant, mangeant et ergottaut commo de cousturae. » [Journ. de Henri III, p. î235 A.) Burlat continua d'ailleurs ses attaques indiscrètes, car je lis, à la date du 17 avril 1589 : « Hugues Burlat, théologal pénitencier et curé de Sainlc-Catherine, furieux ligueur, ayaiil publié des libelles injurieux conlro le roi Henri Ilf,
r.HAPirUK I, J^ III. lit
Ceci se passait en août l.j87;en (l<'>4:(jinl)re, le (ir'sonire aii^^incfila rncon'. La ra<:iillé de TlM'*()l()^,'ie avait dirrrlé et (|U()ii poiivoit olcr W, ^M)uvei'iMMn« lit aux princrs (pii ne reiiiplisseiit pas leurs (hîvnirs, eoimne radiiiinislralion à un liileur suspecl. w llrnri III lit uik; deniirre tentative. Lrs ([(KieiH's (le Sorhonne et les pre^dicatcurs lurent mandés devant la eour (1), et le roi Icurlint le lan^^age suivant : u Vous fttes notoirement niallieur(Hi\ et damnés; vous avez Gilomnié voire roi lé^Mlime, ee ipii est défendu par l'Kcriture. Jt; sais voire belle résolution, à laipielle je n'ai point en é^^inl, parce qu'elle a éttS laite a|)rès déjeuner par trenK; ou (|uaranle maitivs es arts crolti'is qui, ai)rés jçràees, traitent des seei^res et couronnes. Sixte V a envoyé aux j(alères des reli{;ieu\ de Saint-Kraiieois qui avaient médit de lui ; je pourrais faire comme le pape ; mais je vous pardonne à la charge de n'y retouiner plus. » Puis, s'adrcssant à Boucher, (|ui lavait formellement traité de tijran, il lui dit qu'il était le plus méchant de tous, et cela était vrai. Nous en trouverons plus d'une preuve.
est enlevé d'Orléans et conduit à Amboise. ■ Lottin, Recherch. sur Orléans, t. II, p. 93.) Plus tard, en décembre 1591, Burlat «'tait dépassé et fort maltraité dans les chaires mêmes d'Orléans par Muidrac, inquisiteur, qui vint prêcher malgré lévèque. (Lestode, Journal de Henri [.\\ p. 76 B.)
(1) Félibien, /y/sL dcParis, tom. II. p {lG:\.— Ci.,EccL de I/ist. Fieury conl. par le P. Fabre, in-i», t. XXXVI, p. 133; — et Lesloile, Journ. de Henri /II, p. 2'M et suiv.
H2 LES PRÉDICATEURS DE l\ LItllE,
§ IV
Comité des archiligueurs. — Projets d'inquisition. — La Bibliothèque (le madame (le Monipcusirr. — Histoire trafjiqu" de Gaverston, par Boucher. — Émeute pour un sermon à Saint-Séverin. — Rôle des prédicateurs dans la Journée des Barricades. — Pij^'enat, Guincestre. — Premiers sermons à la nouvelle de l'assassinat des Guises, — Exaspération des orateurs contre Henri III. — Décret de déchéance prononcé par la Sorbonne. — Pamphlet royaliste contre les sermonnaires.
Au milieu de ces conjonctures difficiles, quelques scrupules semblaient encore retenir les Guises. Le Conseil de la Ligue brusqua les événements. Un noyau se forma d'hommes plus résolus (1), qui voulurent une prompte solution. C'étaient un bourgeois nommé Rocheblonde, Jean Boucher, que nous avons déjà vu à l'œuvre, Launay, ancien ministre protestant devenu chanoine, et enfin le cui*é Jean Prévost, qui se modéra plus tard et se rangea vite parmi les partisans de Henri IV. Ils s'assemblaient et tenaient leurs conseils dans la chambre de Boucher, à la Sorbonne, puis au collège Forteret, oii ce docteur alla demeurer. Le premier article de l'admission était un serment de mort. Mayenne prit langue avec
(1) M. Ranke se trompe {Hist. de la Pap., t. III, p. 190, 1. v, ?. 10) quand il prend ce comité d' archiligueurs ^ comme les appelle Lestoile (Journ. de Henri III, p. 215 B. — Cf. p. 227 B.), pour le premier centre de l'Union. La Ligue existait depuis 1576, et nous sommes en 1587. Il est vrai que Matthieu (Hist. de France, t. II, p. 492) appelle ces conférences « le premier berceau delà Ligue. » Mais Matthieu, qui s'était laissé prendre à l'entraînement des catholiques, et qui avait même composé une tragédie sur les meurtres de Blois, pour se rejeter ensuite dans le parti royal, semble avoir intérêt à faire commencer la Ligue le plus tard possible. M. Ranke a été induit en erreur par le Dial. du Maheustre et du Manant (k la suite de la Ménipp., tom. III, p. 426, 438, 439). Il est bon de savoir que ce curieux pamphlet est attribué à Cromé, l'un des Seize, qui doit nécessairement présenter la Ligue comme une association tardive, spontanée, naturelle. Dans les Singeries de la Ligue, de Jean de La Taille [Ménipp., t. I, p. 354), Prévost, Launay et Boucher sont aussi appelés « les premiers piliers de l'Union. >•
CIIAPITKK I, 5 IV. H'6
eux, et pliisicîiirs pn^dicatcurs, amis de Bussi-Leclerr, leur prièrent .ipiMii. On die entre autres P(îlletier el Guincestre; Rose, Hainilloii, (iueilly ^persouna^^es (|ue nous retrouverons tous plus tard), s'y adjoij^nirent. L(;sloile les traite avec un jîjranddi'îdaiii : « (l'étoieiil, dit-il, (piehiues marinilonset souppiers de la Sorhonne, braves constMlhîi's (r«*tal qui ont toute leur vie (Ué enrernu^sdans un colli'j^eà piulanliser eth rnanfî;er les pauvres novices de la lliéoloj^ne. » I^estoile'en parle fort k son aise; il y avait dans ces l'anali(|ues des hommes haut placés. Rose était évèque de Senlis, Rouclier avait la cure de Saint-Benoit, Prévost celle de Saint-Séverin. Le saint-siége connaissait si bien la puissance de ces prédicateurs, qu'il s'ouvrit (Vahord à eux, comme le dit VAnonimo Capitoltno de la vie de Sixte V (1). Ils eurent bientôt accaparé toutes les chaires (^).
Mais pour eux Paris n'était pas encore un assez vaste théâtre; ils demandèrent au roi l'établissement d'un tribunal de l'inquisition dans chaque ville. N'ayant pas réussi dans leur exigence, ils envoyèrent partout des religieux pour soulever les populations. Ainsi, on voit, à Dieppe, un minime venir, au nom de la Ligue, pour prêcher le carême, et en être empêché par le gouverneur et l'assemblée municipale (3).
Au lieu de résister aux prédicateurs par des mesures énergiques, Henri III voulut se servir de leurs propres armes pour les battre. La duchesse de Montpensier, je l'ai dit, patronait ouvertement ces sermonnaires séditieux, et se vantait même
(1) Ap. Ranke, Hist. de la Papauté, t. III, p. 190, 1. V, g 10.
(2) C'était un grand honneur que d'être désigné pour prêcher le carême à Notre-Dame. Dès que la Ligue fut ea faveur, les sermonnaires de l'Union l'emportèrent presque toujours. Je ne cite que les noms un peu connus. En 1566, ce fut de Sainctes; en 1576, Génébrard; en 1583, Benoist; en 1587, Hylaret; en 1589, Boucher; en 1590, Christin. Pendant le siège, de 159!2 à 1594, on ne nomma personne. Les chaires étaient sans doute à l'abandon et au premier occupant. {Arch, du Royaume, section hist., carton L, 74:2.)
(3) Vitet, Hist. de Dieppe, 1833, in-8«, t. I, p. 219.
114 LES PRf'DICATEURS DE LA LIGUE.
d'être plus influente par eux que son frère Henri par ses armées. Ayant reçu Tordre de quitter Paris, elle l'éluda habilement. Henri HI , dans son impuissance , se vengea de celte obstination en faisant publier, à son tour, sous le titre de Bibliotlièque de madame de Montpensier (1), un pamphlet royaliste. C'est une liste de livres supposés, tout à fait dans le goût du Catalogue de la librairie Saint-Victor, dans le Pantagruel, Les prédicateurs y sont surtout maltraités, et Henri HI, violemment calomnié dans ses mœurs, y prend sur ce point ses représailles. Le curé Aubry dédie sa Vie de sainte Nitouche, à la présidente de La Guesle (2) ; Rose met en rithmes spirituelles, les aventures de mademoiselle de Neuilly (3). Chacun des sermonnaires a sa part, et les sarcasmes varient. Ainsi, Hamilton publie un Traité sur la Confrérie des Marmitons ; les harangues de Cueilly sont publiées par les crocheteurs ; et les Politiques de Bou(*er qui se vendent « rue des Oisons » sont commentés par le Petit- Feuillant (Bernard de Mont-Gaillard, dont nous ne tarderons pas à nous occuper). Hennequin, évèque de Rennes, recevait aussi son brocard : « Le dénombrement des veaus de la Ligue et le moyen de les garder de baisler, par M. de Rennes, à nostre maistre Boucher. »
Attaqué de la sorte, et à deux reprises, le fougueux Boucher riposta par une sanglante brochure. VHistoire tragique de Gaverston (4) fit grand bruit. Lestoile qui la mentionne, sans
(1) Lestoile, Journal de Henri HI, p. 244 A; 241 et suiv.
(2) C'est ainsi qu'on suppose dans la Ménippée que « TAbrégé des Estais de la Ligue « est tiré » des Mémoires de mademoiselle de La Lande, aliàs la Bayonnoise, et des secrètes confabulations d'elle et du P. Commelet, jésuite. » (T. I, p. 11). Nous verrons Commelet se faire remarquer par ses farouches invectives.
(3) Ld, Ménippée (t. I, p. 101) revient avec malice sur la fille du président Neuilly, et Rose n'est pas compris seul dans Timputation. Les pamphlets du temps sont d'ailleurs unanimes sur ce point. — Cf. Lestoile, Journ. de Henri IV, p. 53, note.
(4) Histoire tragique et mémorable de Pierre de Gaverston^ gentilhomme gascon^ jadis le mignon d* Edouard II, roi d'Angleterre,
CIIAMTHE I, g IV. i15
en connaître l'auteur, dit quiî les lij^ueurs la firent courir; et Mallhieu assure (jue ee lihcl diiJdmaUnre remua vivement les esprits (1). Comnie l'opuscule est de Jean Boucher, il importe de le faire connaître.
Je ne me dissimule pas, à coup sûr, le mauvais j(ofit de ces personnalih's, mais il faut avoir le (îoura^^e de poursuivre. Traiter d(î la pr<ï(liea(ioii à uu(i autre épo(|ue, ce serait faire de riiisloire lilU'îiaire; mais la |)n''di('alion de la Lif^ue n*a rien de liUc^raire, elle est exclusivement politique. La Ligue s'est faite surtout par les sermons et par les pami)hlets : il n'est donc pas permis de les omettre. Le caractère môme du temps est lîi. Et qu'on ne dise pas que cet abus déclamatoire de la parole évangélique ne se traduisit pas dans les faits. Nous verrons les prédicateurs faire Tapotliéose de Jacques Clément, et conduire eux-mêmes la main de Pierre Barrière, dont Ravaillac ne sera que le continuateur.
On attribuait la Bibliothèque de madame de Montpensier à quelqu'un delà cour. Boucher, par VHistoire tragique de Gaverston, frappa à son tour sur Nogaret d'Epernon, le mignon de Henri IIL Sans doute le corps de l'opuscule n'est pas fort curieux ; c'est une traduction de Walsingham, historien anglais du xv® siècle, et comme il s'agit d'un favori d'Edouard II, la transparence des allusions est manifeste ; mais la lettre qui précède ces pages assez insignifiantes est d'une incroyable audace : Boucher pousse ouvertement au meurtre de d'Épernon, dont il a dit ailleurs : qua bellua nihil terra vidit impurius (2). « Ainsi finit Gaverston, dit-il ;
tirée des chroniques de Thomas W^ahiruiham, et tournée du latin en français; 1588, in-8o (Arsenal, H, 10537). DÉpernon fit répondre à ce pamphlet, et Boucher, ou quelque autre, riposta de nouveau. V. la Réplique à VAnti-Gaverston, 1588, in-8o, (Bihl. du Roi, L, 1491, 22). Cf. le P. Lelong, no 18753 et suiv.
(1) Matthieu, Hist. des derniers troubles, p. iil. — Lestoile, Journ. de Henri III, p. 261 A.
(2) De justa abdicatlone Henrici III, p. 142. — Le Gaverston est bien de Boucher, quoique Palma Cayet, dans sa Chrcrtologie noven-
nous en espérons autant, quand il plaira à Dieu vous chasser, comme un proditeur de la patrie, de ce royaume, ou bien (de peur que ne retourniez comme fit Gaverslon) de vous osterde ce monde. » Ces menaces de mort sont semées de plaisanteries atroces et fort peu dignes d'un docteur en théologie. Il serait impossible de s'en figurer la minutieuse platitude : en voici un exemple. Cherchant l'anagramme de Periure de Nogaret dans Pierre de Gaverslon, Boucher trouve d'abord une S de trop. « xMais cette S, dit-il, est proche du T ; or le T est un simulacre de la potence; TS qui y touche figure donc le cordeau que vous traînez après vous. » Voilà les aménités de la Ligue. Nous n'en sommes pas au dernier anagramme. La Ménippée elle-même ne retrouvera-t-elle pas dans le nom de frère Jacques Clément « c'est l'enfer qui m'a créé ? » Pour produire plus d'effet, Boucher avait aussi inséré, dans cette diatribe, des vers de sa façon, dont voici quelques-uns. L'auteur les adresse à Henri III, et il s'agit des prodigalités inouïes du monarque envers d'Epernon :
Tout ce que nous pouvons pour Vostre Majesté Est vous donner conseil, en bonne conscience, Que vostre favory vous faiiez roy de France Et soyez son ami tel qu'il vous a esté. Vous changerez de chance et serez fait semblable, Mis dessus, puis dessoubs, à l'horloge de sable Qui remplit le dessus en le mettant dessoubs. Vous reprendrez ^esta^ le bien et les richesses Que vous avez perdus par vos grandes largesses, Et sans nécessité serez et vous et nous.
Les vers de Passerat et de Rapin couvrirent plus tard la Ligue de ridicule; les rimes de Boucher, bien qu'elles fus-
naire^ dise seulement : « Le bruit estoit que c'estoit du curé de Saint- Benoit. » Boucher paraît avoir été aidé dans la rédaction par l'archevêque de Lyon, Pierre d'Espinac. Cela se sut, et, dan^ l'incertitude de l'anonyme, l'ami de d'Epernon, qui répliqua par VAnti-Gaverston, accumula contre d'Espinac les plus abominables accusations, jusqu'à lui reprocher un inceste avec sa sœur. M. de Sismondi a eu tort d'attribuer VHistoire de Gaverslon au seul d'Espinac. {Histoire des Français, t. XX, p. 324).
rjIAPITHE I, § IV. 117
sont loin d'avoir lu verve spinluilltMie la Ménippà*, srrvirenl ropiMidant îi au^rncnler les pnWciitions croissantes contre Henri III. Dans les nionuMils d cUcrvesccnce on admire bien tiioiDs celui (jiii ('cril le nneux (]ue celui ({ui hait le plus.
Jusque là les sennoiinaires s'en (Haienl tenus aux (jaroles; ds en vnirent bientôt aux provocations, aux actes. Les plus acharnés se char^iM'ent de parler avec plus de colère encore contre le roi, alin que sa patience eût un terme et qu'il essayât d'en faire arrêter ijuelqu'un ; ce qui advint « par la séditieuse prédication d'un des leurs îi Saint-Séverin, auquel ils firent vomir t^mt de vilaines injures que S. iM. fut contrainte de renvoyer quérir (1) ». Aussitôt on fit h dessein courir le bruit que le roi voulait se saisir de tous les prédicateurs. Le curé de Saint-Séverin refusa de livrer le coupable et ameuta les gens de son quartier. Boucher prévenu fit aussitôt sonner le tocsin dans sa paroisse de Saint-Benoit ; Bussi-le-Clerc, avec sa oompa5i;nie en arnjes, vint se mettre en embuscade près de l'église, et les archers du roi furent vivement repoussés.
Les bornes étaient franchies, le signal de la révolte ouvertement donné. Celte scène se passait dans les premiers jours de mai 1388, et, le 12, les barricades forçaient Henri III à quitter Paris en toute hâte et à se sauver mystérieusement par une barrière dérobée au milieu des coups d'arquebuse des bourgeois.
Ce dénouement était prévu et préparé depuis longtemps. Cromé, l'un des Seize, en convient dans son Dialogue du Maheustre : « De fait l'invention des barricades estoit résolue entre eux plus d'un an auparavant reffect d'icelles (2) ». Les prédicateurs, comme on suppose, se montrèrent là au premier rang. Ils marchaient en tète de l'armée religieuse, composée de quatre cents moines et de huit cents écoliers disant :
[\) Procès-verbal de Nicolas Poulain, à la suite du Journ. de Henri II f. p. 327 A.
(2) Ménipp., t. 111, p. 442.
« Qu'il lalloit nller prendre frère Henri de Valois dans son Louvre. » Le roi, en abandonnant Paris, rendait décidément tes révoltés maîtres de la situation. C'était donner gain de cause à la Ligue. Aussi, dès Tannée suivante, en 1389, Botero, dans son Traité de la raisoji d^ État (1), citait à ce pro pos Henri III comme un exemple de faiblesse.
Un gouvernement tout à fait municipal s'établit aussitôt à Paris qui devint, pendant six ans, comme on Ta dit, le centre de la répul)lique catholique. On sait le traité de PUnion, et les seconds états de Blois oîi Henri III, traîné d'humiliations en humiliations, fut sommé d'abolir les tailles et de faire en même temps la guerre aux huguenots, c'est-à-dire la guerre sans argent. Le parti extr^^me que prit le roi, le lâche assassinat des Guises, établit un précédent terrible dont il fut bientôt victime. Longnac et ses sicaires semblaient en quelque sorte annoncer et légitimer, pour les ligueurs, le régicide de Jacques Clément. Henri de Guise représentait encore pour rUnion un symbole de royauté. Lui mort, la Ligue put suivre toutes ses tendances démocratiques; la monarchie ne fut plus pour elle qu'un simulacre.
Durant l'espace de temps qui sépara les barricades du drame de Blois, c'est-à-dire du 12 mai au 23 décembre 1588, le clergé de Paris n'interrompit pas un seul jour son enseignement forcené. Plusieurs cures même étant devenues vacantes, celle de Saint-Nicolas des Champs et celle de Saint- Gervais (2), on y installa violemment deux ligueurs, François Pigenat et Guincestre, au détriment et malgré les droits des titulaires désignés. A Saint-Gervais il y eut une sorte d'émeute en pleine église. Ainsi furent récompensés deux des orateurs les plus turbulents : Guincestre (3), que nous avons vu, à
(1) Non (levé il principe ritirarsi dal luogo del luraulto, come fece Arrigo III, rè di Francia nel rumore di Parigi. Raffimie di staio, I. V. (Édit. de Chappnys, 1599, in-8«, p. 179, v»).
(2) Lestoile, Journal de Henri III, p. 263 el 264.
(3) On lit à la page 13 du Conseil salutaire dun bon Français, opns-
aumnR i, S iv. 110
pcino sorti (les hanos de la Sorbormo, s'a^nlerdans Iw rhatrw do toatos les paroisses, et Pierre- Fra nrois Pij^enat (1) prédialeurdonl « on faisoil [)lus dVtat (|ue d'auriin autre » i* (|ui, dans les processions des C()nlréri«!S allait Ufiit nud et Vfstu d'ufh' simple (luilhr de toile blanche {"2).
Aiuiiielil a raison d'ariinner (:{) rprà la première nonv(»lle 'de la mort des (iiiises, W.s prêcheurs lurent atU^rés et qu'ils se lurent ou se eonlenlerent de d<''plorer ce malheur sans parler de ven^^eanee. M.ii^ rct «^înimrmrTit rn«M«^ de stupeur
cule publia on 1f»89, ol dont nous parli;rons loul à l'Iinare : « J'ay veu les plus grands lii^uours do Paris diUesler los aboniinibles injures que co dômoniacl(^ (ininc»îslnî desgorKonit <*n ses sermons ; .. et paj^. 17 ; « En qii('U(^ nsch(d« avoz-vous appris, vénûrabln Guinrestre, qu'il faille osmouvoir le peuple à répandre le sang, à so rebeller et conjurer contre son prince et h's ofliciors de sa couronne. Si vous eussiez esté parmi les paycns il y a longleinps (juo vous «dissiez espousé le gibet. »
(1) Il y a eu deux fn>res de ce nom, tous deux ligueurs, el nés à Aolun. On les a tout récemment encore confondus en bs distinguant (l)anjou, Arcli. car. sér. I, t. XIII, p. î28i)). Le Ducbat, après Goujet dans sa réimpression des Mém. de la Ligue, a pourtant très-bien éclairci ce point (V. }fcnipp. t. II, p. 8*2). François Pigenat, qui avait étudié chez les jésuites, et dont il s'agit ici, fut du Conseil des Quarante, el signa comme docteur de Sorbouno la déchéance de Henri III. Outre la cure de Saint-Nicolas, il brigua encore des bénéfices. Quant à l'autre Pigenat, il s'appelait Odon, et fut provincial des jésuites. Il mourut enragé, à Bourges, aprAs avoir joué dans la Ligue un grand rôle au profit des Espagnols. M. Danjou cherche en vain à le justitier. Pasquief, la Mênippée, De Tliou, Lestoile, toutes les sources acceptables sont unanimes contre lui, et l'autorité curieusement érudite de Le Duchat s'y vient ajouter. Que quelques apologistes des jésuites l'aient qualifié « d'homme rhodéré et prudent », rien de plus naturel; mais cela ne fait pas autorité. — Ce qui a causé la confusion de Pigenat le jésuite avec Pigenat le curé, c'est qu'on lit dans le Journal de Henri IV (p. 19 A) : « Le 11 juin 1590 mourut Pigenat, curé de Saint- NicolasdeS'Champs. » Ces derniers mots sont une erreur de Lestoile, ou plutôt une maladroite interpolation de quelque éditeur. Il s'agit si évidemment de la mort de Pigenat le jésuite, que plus loin, et à plusieurs reprises, le Journal de Henri IV remet en scène le curé de Saint-Nicolas-des- Champs, auquel nous verrons plus tard publier un traité en faveur de la maison de Lorraine.
(2) Journal des choses advenues à Paris, ap. Dulaure, t. lll, p. 536. {3) Esprit de la Ligue, t. III, p. oi.
ne se prolon{?ea pas. Dès le 20 décembre (six jours après le meurtre), Guincestre rompit le premier le silence, il appela Henri III un vilain Herodes (anatjjramme de Henri de Valois), le traita d'empoisonneur, d'assassin et déclara « (|u'on ne lui devoit plus rendre obéissance (1) »; à la fin de ce sermon, qui avait lieu à Saint-Barthélémy, le peuple courut au portail de réc;lise, arracha les armoiries du roi et les foula aux pieds.
Ce Guincestre était si fier de sa nouvelle cure de Saint- Gervais, qu'il crut devoir payer d'audace et montrer ainsi sa reconnaissance à la Ligue. Les déclamations, d'ailleurs, lui avaient bien réussi jusque là et son ambition était aiguillonnée. Dès le l^"* janvier, dans l'église Saint-Barthélémy encore (il est à remarquer que pour mieux animer la foule, sans doute, et varier les émotions, les curés prêchaient rarement dans leurs paroisses), dès le l" janvier donc, Guincestre, en chaire, exigea de tous les assistants, en leur faisant lever la main, le serment d'employer jusqu'au dernier denier de leur bourse et jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour venger la mort des princes lorrains. Et comme le premier président de Harlay était assis en face de lui, au banc de Y œuvre, il en exigea un serment particulier, criant à deux reprises : « Levez la main, monsieur le président, levez-la bien haut, s'il vous plaît, afin que tout le monde vous voie (2). » Harlay fut contraint d'obéir, car on eût cru qu'il était de connivence avec le roi pour la mort des Lorrains, « que Paris, dit Matthieu, adoroit comme ses dieux tutélaires », et le peuple l'eût infailliblement tué sur place.
Guincestre saisissait toutes les occasions de faire éclat. Quand Catherine de Médicis mourut, bien peu de jours après ces princes de Guise dont l'ambition avait failli détrôner son fils, et, dont l'ombre vengeresse le menaçait plus dangereusement encore, le furibond curé de Saint-Gervais dit :
(1) Lesloilc, Journ. de Henri 111, p. 269 B.
(2) Matthieu, llist. des dern. troubles^ p. 178. — Cf. Les toile, Jom/'nal de Henri 111, p. 278 A.
< que Cafhorine ;ivoil l'ail iKiauiîoup de bien et iHMueoup de mal, ef plus dr mal (|iio de hieii. »> Puis il ajouta que. romrn** elle avait lavons(5 les Ii(5n4iqu(;s, e'cHait un(î qm^slioii de savoir si on devait prier Dieu pour elle. « Je vousdiray pourlaiit, poursiiivil-il, que si vous voulez luy donner Ji j'avi^nlure, par eliarih'. un Palcr et un Ave, il luy .servira de <•<• cpi'il pourra. Je laisse crh à voslre lilxîrt^^. (1). »
Mais la mort de la reine-mere tut îi peine apen;u(î au nu lieu de la préoccupation ^n'iKhale, et on ne lui lit pas m»imi\ que je sache, d'oraison luuèhre. Il n'était, au contraire, question que des Guises dans toutes les chaires.
Pi^^^cnat prcV^lia leur apotlniose à Notre-Dame (le pJîre Fahre dit à Sainl-Jean-en-Gr(>ve), et, au mili(;u d'une période d'éloj;es, il s'arrêta bruscjuement pour demander à ses auditeurs s'il ne s'en trouverait point parmi eux un assez zélé pour venger ce grand Lorrain dans le sang du tyran qui l'avait fait massacrer. Puis , taisant parler la duchesse de Guise, qui était près d'accouchei% il lui mit à la bouche ces deux vers {i) :
Exoriaro aUquis noslris ex ossibus aUor
Qui face valesios ferroijue sequare tyranaos {^u. iv, 644.)
Mauvaise parodie de l'imprécation de Didon, qui, pour parler avec Matthieu, mit le feu à la teste e ile fer aux inams de ceux qui écoutaient Pigenat.
L^exaltation était au comble. Il y eut à Paris une procession de plus de cent mille personnes portant des cierges, et criant: « Dieu, éteignez la race des Valois. » Quelques curés mirent sur l'autel des images de Henri III, en cire, que pendant la messe ils perçaient plusieurs fois au cœur. On ne se souvint pas que le cardinal Louis s'était vanté de taire une
(1) FéUbien, Hist. de Paris, t. II, p. 1175. — Cf. Lestoile, Journal de Henri III, p. 279 A.
["D Hist. ecclés. de Fleury, conL par le P. Fab»e. 1. CLXXVIIIJ 19 — Cf. Félibien, t, II, p. 1176, et le Journ. de Henri III, p. ^283 A.
couronne de moine au roi avec un poignard ; on ne se souvint pas des ciseaux que sa sœur, madame de Montpensier, portait toujours pour raser Henri IH, comme au temps des maires du palais : on ne se souvint pas mt^.me de l'ambition royale du Balafré. Le dernier des Valois fut dès lors regardé comme un monstre.
Partout, au moins dans le Nord, où le calvinisme avait peu réussi, on fit peindre des tableaux; partout les confréries s'assemblaient pour prier, et dans chaque ville presque on prononça des oraisons funèbres. Quelques-uns de ces sermons funéraires nous sont parvenus (1); ce sont des hVmnes, d'incroyables dithyrambes mêlés d'injures passionnées. Ces discours étaient prononcés avec la plus lugubre solennité, et surexcitèrent encore Timaginalion populaire. A Sentis, Muldrac prit pour texte la parabole du mauvais riche et de Lazare, qu'il appliqua au roi et au duc de Guise (2) ; à Amiens (3), Wiart, curé de la paroisse do Saint-Leu, fit l'oraison funèbre, et le corps de ville y assista précédé de vingt-quatre sergents, qui tenaient chacun une torche aux armes des Guises. Le chœur était tendu de drap noir, et pour conserver le souvenir de cette cérémonie, on la fit représenter sur deux grands tableaux, qui restèrent suspendus dans 1 église jusqu'à l'avénement de Henri IV.
C'est une singulière destinée que celle de cette maison de Lorraine. Les scènes sanglantes, qu'elle y frappe ou qu'elle y soit victime, la popularisent toujours. Le peuple applaudit aux Guises quand ils prennent le poignard à Vassy ou à la
(1) Les oraisons funèbres prononcées à Senlis et à Reims sont au numéro 4061 de la biblioth, de Rouen (Catal. Leber.) Je lis dans un iraité de Boucher : « Vix ullus ecclesiaî angulus, Parisiis primum et ut speramus in tota GaUia, fuit, in quo non solemnes pro defnnctis principibus preces et publicae laudationes factse fuerint. » De justa Uenrici m abdicatione, p. 97. Jamais roi n'avait reçu les éloges posthumes qui furent, par toute la France, décernés aux princes lorrains.
(2) V. la BibL Hist. du P. Lelong, n» 18814.
(3) Daire, Hist. a Amiens, 1757, iû-4o. t. I, p. 300,
ciiAPirnK I, S *v. iVi
Siint-HarllH'Icmy; il plcnrr (jiiand Poltrot lu<^ François d'un coup (l*ar(|U(*lMis4!, (juand Klisahrtli (ralrM; Marit^ Stuart k récJiaraiid, (inaiid W ISalarré et le cardinal toiiib<;nl sous les coups des pardis do Henri III.
Lors(|n'()n :v/\U) do nohios sonlimonls chez une j^Tandp nation, on est vilo (icouir;; l'honnour, en France, est facile h remuer, et hicnl(\t les pn^dicahîurs eurent allum*^, dans toutes les Ames, chez le peuple comme dans les classes les plus élevées, un j^rand dt^sir de venfreance, fjraudissimn desidcrio di favnc la vctidclta, comme dit Davila (1). dWutii- ^iî(^ avec ce style fi*anc, |)iUoresque et mêlé, qui lui va si bien par moment, a |)arfaitement, ài\ son point de vue huguenot, com[)ris la situation. Il faut citer : « La France, ditil, comme estant venue au période de son éloquence, desployant plusieurs discours dans h.'s chaires et f>ar les escrits estoit atritée de raisons contraires. Les Ligue/ cstoienl plus avantagiez que ceux delà Réforme par les serinons des prescheurs, comme possédant les suggestes des grandes villes et puis aians l'acte de Blois sur lequel les prescheurs paratragédioient à plein foni; ils avoient encore la grande secte des jésuites tout eniit^^re pour eux comme servant au grand dessin. Ces esprits choisis, comme Ton sçait, se servireni de r horreur de Tacte que nous avons dit, et soulevèrent pour un temps la pluspart des courages de la France à un haut degré de vengeances qui sentoient le juste et le glorieux (:2). »
Les déclarations des prédicateurs de la Ligue, trouvaient dans rhistoire une triste et presque immédiate tradition. Ainsi, Guincestre interpellait en chaire le président de Harlay, et quelques semaines après ce magistrat était jeté en prison, avec soixante de ses collègues du parlement, par les suppôts de l'Union.
(1) ... Di modo che gU animi non solo deUa inôma plèbe, ma anco de' più conspicui trà i ciltadini restarono ingombrati dalle loro ragioni el accesi di grandissimo desiderio di faine la venLÎetta. ^Davila, t. II. p. 4. '
(2) D'Aubigné, hist. universelle, 1616-16^, in-fol., t. III. p. ^SS.
I/ambassadeur du roi d'Espagne, Mendoza, avait quitté Henri III, presque immédiatement après les meurtres de Blois, et il était venu, par sa présence, donner à la Ligue l'autorité du nom de Philippe II, l'appui du successeur de Charles-Quint. Le Conseil des Quarante fut constitué sous la pn'sidence de Mayenne, frère des Guises, qui n'avait pas tardé à se jeter dans Paris. Ce Conseil, première tentative du gouvernement populaire de l'Union, fut bientôt porté à cinquante-quatre membres , et à côté de noms vraiment politiques comme ceux de Jeannin et de Villeroy, sept prédicateurs y furent admis : c'étaient Rose, Boucher, Prévost , Aubry, Pelletier, Pigenat, Launay.
Les récits les plus absurdes, les plus fabuleux, furent, à partir de ce jour, débités dans les cjiaires avec une imperturbable assurance. On tomba dans le merveilleux. Ainsi, le lo février 1389, Boucher dit textuellement, à propos de Henri III : « Ce teigneux est toujours coeffé à la turque d'un turban lequel on ne lui a jamais vu ôter, même en communiant... et quand ce malheureux hypocrite faisoit semblant d'aller contre les Reistres, il avait un habit d'Allemand fourré et des crochets d'argent qui signifioient la bonne intelligence et accord qui étaient entre lui et ces diables noirs tempistolés. Bref c'est un Turc par la teste, un Allemand par le corps, une harpie par les mains, un Anglais par la jarretière, un Polonais par les pieds et un vrai diable en l'âme (1). » Il y avait au moins un trait d'esprit dans ces grossièretés, car on se souvient que Henri III, roi de Pologne, s'était pour ainsi dire, évadé de son palais de Cracovie,
Guincestre n'avait pas l'habitude de demeurer en arrière, et quoiqu'il ne fut pas du Conseil des Quarante, il ne voulut pas se laisser dépasser en injures et en démoniaques inventions. Il annonça donc, le jour des Cendres, qu'il ne prêcherait point l'évangile ce carême, parce qu'il était « trop com-
(1) Lestoile, Journ. d> Henri II/, p. 285 A.
^ CIIAPIMli: 1, ,^ IV. HB
nnm et (|ii<^ ch.'iscun le svavoit » la ^ie, grsies el faicLs abominables (le ce peifKhî lyran Henri ik Valois » conlnî lequel, assure Mallhieu, » disant (|u'il inv()(|nail les dial)l(!S (I). Il lira alors de sa manche nui prtil rhandelier qu'il dit avoir appai'lenu au roi et sur lecpiel étaient {gravés des satyres : « Voyez, ajoutait-il, ee sont là les démons du roi ; ce sont là les dieux qu'il adore, et dont il se sert pour ses enchantements. » Nous verrons Boucher, dans un traité (el là certes on ne peut pas se rejeter sur Tenti'ainement de la parole) renouveler beaucoup d'autres pamphhitaires, cette stupide accusation. Il ne faut pas s'étonner que cela trouvai créance dans le siècle de Uu^^^ieri, de Catherine de Médicis, dans un lem|)s oii un puhliciste aussi inleUij;ent que Bodin, écrivait un livre sur la ma^ie.
Pour donner une ap|)arence de le^^alité à leur conduite, les prédicateurs, Feuardent et Guincestre en tète, obtinrent de la Faculté de théologie, un décret qui déclara Henri III déchu du troue, et qui autorisa la prise d'armes. Le doyen, Jean Let'èbvre, el Denis Sorbin, essayèrent en vain de détendre l'autorité du roi et d'établir son inviolabilité [^2). Il fut ordonné de plus qu'on effacerait du canon de la messe les mots pro reye nostro Henrico. Les événements avaient marché vite, et on était bien loin déjà du temps oii Henri III pouvait dire aux états de Blois : « Les lois dont je suis Fauteur et qui me dispensent elles-mêmes de leur empire. » Ce privilège qu'il revendiquait avait été usurpé par tout le monde.
L'union du roi de Navarre avec Henri III redoubla, s'il était possible, les violences, en diminuant la sécurité. Les calvinistes se rejetaient déûnilivement vers la royauté, aidée des Politiques et de tous les modérés. Il fallut, dans les
(1) Matthieu, hist. des dern. troubles, p. 182. — Cf. sit, Ménipp., t. L p. 156, lo7, et Lestoile, Jouni. de Henri JJJ, p. 283 A.
(2) Petitot, Introd. aux économieide Sully, (coUect. deMém., sér. IJ, t. I. p. 109.)
chaires qui étaient devenues de vraies tribunes, parler plus souvent encore, relever les courages abattus. On y annonçait les nouvelles, et les prônes s'étaient transformés en conciliabules. Des exhortations furent» envoyées dans toutes les provinces, pour entretenir l'ardeur et maintenir la Ligue. « Si vous recevez Henri de Valois dans vos villes, écrivaiton officiellement, assurez-vous de voir vos prédicateurs massacrés , vos échevins pendus , vos femmes violées , et les gibets étoffés de vos membres (1). » Toujours les prédicateurs en première ligne ; ils étaient la force de Tinsurrection, les vraies allumettes des troubles, comme les appelle Pasquier; ils ne firent pas la Ligue tout seuls, mais c'est par eux qu'elle dura.
C'était à Paris surtout, qu'il fallait soutenir les passions populaires. On rassurait les plus effrayés en disant dans les sermons : « Vous ne connaissez pas vos forces, Paris ne sçait pas ce qu'il vaut; il a des richesses pour faire la guerre à quatre roys... La France est malade, elle ne se relèvera de ceste maladie si on ne lui donne un breuvage de sang françoys (2). » A ces tristes forfanteries se joignaient des sorties contre Henri Hl, conçues en si vilains termes, que la plume peu farouche pourtant de d' Aubigné, se refuse à les copier, et se contente de les flétrir crûment en termes que je ne puis rappeler (3).
Le parti des modérés était forcé, par prudence et par terreur, de subir tous ces excès. Une protestation se risqua pourtant, sage, pleine de bonnes raisons, non déclamatoire dans les termes. Mais l'auteur garda l'anonyme, et le Conseil salutaire (4), uniquement dirigé contre les prédicateurs,
(1) 3Iém, de la Ligne, t. lïl, p. 519.
(2) Matthieu, hist. de France^ t. II, p. 677.
(3) Hist. U7iiv,, t. III, p. 174.
(4) Conseil salutaire d'un bon François aux ParisionSy contenant les impostures et monopoles des faux prédicateurs, 1589, in-8o. Cet opuscule a été réimprimé dans les Me m. de la Ligue, tom. III, p. 399 et siiiv., et Sat. Menipp. t. III, p. 268, et suiv. Je me sers de l'édit. ori-
r.HAPifUli I, Ji IV. 127
lui à pciih' .ijM'iTii dans IVntralneriif'nl (irs passions. Il s'y reinan|ue poutianl uni; iiilcllij^rnci; vraie; vA uvAlv, des partis vl (les aftairrs, el le i>iit p()liti(|u<; alors dr la Li(^u(! (^sl d(iniasqiKÎ. u Klh; l'airict, y est-il dit, de vouloir courre sus aux liu{;ueno(s (|ue nous ne connaissions quasi plus (1). » {iunui aux sermons des cunis dcî rilnion, leur influence est inisiî au jour : a (lonihien devons-nous, s'(5cric le bon bourgeois, d(itester ces sanguinaire^s prédicateurs qui nous liennenl tous les jours le custeau a la t,^orj(e, qui font mourir les (uilholiques, les uns en prison, les autres à la lorlure, font jeter les uns dans Teau, font précipiter les autres, font prendre la fuite ;i ceux qu'il leur plail, et ont rendu, depuis un an, cent mille familles dt'^sertes et ruinées (2). »
1/intérèl que les principaux prêcheurs de Paris avaient à ces désordres se devine par certaines insinuations (3) du Conseil salutaire. La plupart mouraient de faim quelques années aupai'avant, et maintenant ils se mettaient en haleine, les uns (comme Pigenat, qui ne s'en contentait pas d'ailleurs) d'avoir une bonne cure, les autres une abbaye, un prieuré, un évéché. Ce dernier poste flattait singulièrement Tambition de Boucher. Tous trouvaient, dans le tumulte, des profits immédiats. « Ils participent, dit le naïf publiciste, au butin des meilleurs maisons qu'ils ont fait piller dedans et dehors la ville, et la friandise de ce butin leur a fait dire en pleine chaire que tous ceux qui retenaient quelques meubles, or ou argent, appartenant aux serviteurs du roy, ou qui en quelque fiiçon que ce fut en auraient connoissance, il^ aient à le dénoncer sous peine d'estre excommuniez. » Ces accusations
ginaie. [Bibl. du roi, L.; 1418.) — FoiUette, dans ses additions à Ja Bibl. hit.' du P. Lelonu, s't^si montré beaucoup trop sévère à l'égard de ce pamphlet en l'appelant : « Un mélange confus de citations et d'injmes. » \\. n« 190i0.) sans être un chef-d'œuvre, (e Conseil salutaire ne méritait pas la boutade critiqua de Fontette.
(1) Page 89.
(2) Pasîe 13.
13) Pages 25 et 26.
était-elles fondées ? je ne sais ; ce qu'il y a de sûr, ce qu'on peut en conclure avec certitude, c'est que la religion n'était plus seule enjeu.
Nous avons déjà vu Guincestre interpeller en chaire le président ilarlay; après un exemple si scandaleux, les personnalil(îs ne cessèrent plus. L'auteur du Conseil salutaire raconte que les prédicateurs ne se faisaient pas faute de nommer « haut et clair, les femmes d'honneur et de qualité » quand elles n'avaient pas assez à'appétit à la cause, ou quand elles se permettaient d'aller une seule fois au prône « d'un plus homme de bien et plus théologien qu'eux. » Il assure même qu'il avait vu au dernier carême, en un sermon ou il se trouvait, les demoiselles Barthélémy et Feudeau courir grande fortune pour avoir été désignées publiquement. Des amis communs durent employer leur crédit a envers M. le prédicateur qui se fit tenir à quatre avant que leur pardonner, c'est-à-dire avant que vouloir empêcher que l'on ne les outrageast et que l'on ne pillast leurs maisons (1). » Voilà des faits qui parlent assez d'eux-mêmes. La constitution était impuissante à protéger les droits politiques : la loi civile cessa d'être la sauvegarde des droits individuels.
Résistance de quelques évêqnes. — Amyot et le prédicateur Trahy. — Le duelliste Claude de MaroUes comparé à David. — Siège de Paris. — Jacques Clément. -- Oraison funèbre de Henri III par Jean de la Barrière. — Auger.
La conflagration était générale , quoique quelques provinces tout entières , la Lorraine par exemple (2) , fussent préservées. Toutefois certains prélats, surtout dans le Midi,
(1) Page 22.
(2) Grâce aux bonnes mesures du duc Charles (V. Dom Calmet, hist, de Loir., 1728, in-fo, t. II, p. 1387.)
ciiAPiriih !, î^ V. • l:î!)
n'sislaiciit h celle invasion hnilMlr, du bas clergé dans les aiïairosderKlal.
\iiisi à Tours, oii llcnii III, par cela inèint; peul-tilre ne larila pas à se reliivr, r\ix'hev(^(lU(î avoit (invoyé à tous les prôlres Tordre « de prier et de pn^eher pour le roi (1) ». Kn r(»vani'lie , U) eiia[)ilrc de P\rch(îvùehé de Reims défendail an\ curés, sous pciniî d'èlre e\coniniuniés, de donner Tabsolulion à ceux de leurs paroissiens ([ui ne signeraient pas la Li^ue (^). Les évèciues qui résistaient (ilaienl souvent débordés. Ce (lui arriva à Auxcrre en est un exemple IVappinl.
\myot (3), qui remplissait le siège épiscopal de celte ville, s'était toujours distinj^ué par ses dehors roliji^ioux. En lo7(>, par exemple, le cardinal de Pellevé, ce lulur ligueur donl s'est tant moqué la Mcnippée, lui avait donné un bras iesainl Saturnin, et le Iraducteur de Plulaniuc s'était montré fort reconnaissant. Quand la Ligue vint, la modération de Tévèque ne l'cmpécha pas d'être attaqué. Dès 1587, le provincial des cordeliers, Claude Trahy, s'était installé à Auxerre, et |)ar ses sermons avait entraîné toute la ville dans la révolte. L'orage éclaUi contre le bon Amyot, à son retour des états de Blois, en 1389. Les concessions furent vaines. A peine arrivé, Tévéque s'était fait absoudre par son officiai a d'avoir communiqué avec Henri III, et de lui avoir donné Teucliaristie en qualité de grand aumônier de France (4) »
(1) Conseil balutaire, pag. 51. "
(2) Ibid., pag. 94.
(3) Amyot n'est pas le seul nom litturaire du clergé que je lenconiie mêlé à ces luttes politiques. Philippe Desporles, qui avait été comblé des bienfaits de Henri III, n'imita pas la modération du traducteur de Plutarque, et donna vivement dans la Ligue. Aussi a-t-il son épigramme dans la Mcnippee : « Athéiste et ingrat comme le poète de l'Amirauté. » On sait que Vabbé de Vyron élait le familier de l'amiral Villars-Brancas. Ce furent même les intrigues de Desportes qui amenèrent uDarrê' violent du Parlement de Rouen contre Henri IV, en janvier io9% et par suite la soumission do cette ville à Villars. {Menipr., t. II, p. 8. — Lest. Journ. de Henri IV, p. SO A.— Sainte-Beuve, Poésie franc. au XVF siècle, in-S», p. 137.)
(4) L'abbé Lebeuf, J/cm. Cûiu\ VhisL dw'uxerrcy 1743, in-i», t. I,
Néanmoins Claudo Trahy déclama avec emportement contre Amyot, lui faisant, entre autres choses, un grand grief d avoir dit en I088, à propos d'une élection de mayeur et de je ne sais quelle rivalité municipale : <( En tout état et gouvernement il faut qu'il y ait quelques-uns qui commandent et d'autres qui obéissent. » Nous sommes en pleine anarchie. Le cordelier ne s'en tint pas là, et bientôt il accusa son évoque d'avoir participé à l'assassinat des Guises. Dans son impuissance, Amvot eut peur, et, dès que Henri ÏII se lut allié avec le Béarnais et eut été condamné par le pape, il adhéra à PUnion, se contentant de faire représenter humblement à Trahy « qu'il se modérât en ses prédications. »
Loin de l'apaiser, ces allures timides enhardirent le tribun. Aidé de plusieurs jeunes bacheliers en théologie, il se mit à prêcher tous les jours contre Amyot, et alla jusqu'à s'écrier, en chaire : « S'il entroit, je ferois sonner la cloche du sermon pour assembler le peuple et luy courir sus. jd Ces harangues amenèrent des tentatives d'émeute et d'assassinat. On sifflait dans les rues les domestiques de l'évêque, et Amyot lui-même, s'étant risqué à sortir, on lui mit le pistolet sur la gorge, on lui tira des coups d'arquebuse qui ne l'atteignirent pas, et il fut forcé de se réfugier chez un chanoine et de là dans une autre maison.
Ces scènes se renouvelaient tous les jours. Frère Jean Moresin, l'un des suppôts de Trahy, brandissait une hallebarde, sur la grande place d'Auxerre , criant de toute sa force : a Courage, soudars ! messire Amyot est un méchant homme, pire que Henri de Valois. Il a menacé de faire pendre nostre maistre Trahy, mais il luy cuira. » Et à la voix de ce forcené, accoururent des vignerons , des mariniers, des marchandeaux, tout une foule irritée qui voulait « qu'on coupât la gorge à Amyot et qu'on fit Trahy évesque en son lieu. »
p. 633 et suiv.; 1. 11, p. 4Q2, et pièces jusliûcat., p. 1221, ^23 el suiv., 223et sttiv., 23i.
ciiAPiinK I, s V. Ui\
Depuis lon^lomps h; fouKiniiix cordtîlier s*«5lail v;inl(^ <t d'avoir la furie du pcupl(3 en sa main pour faire roni|»rr. la liîsUî à (pii il lui [)lair()it. » Amyot, après ces excès, ne douta plus de la pi^pul.irirà nKMiaraule du pr(5dicateur , et \u^v'd prudent d(^ prendre la fuite, se conicnlant de protester dans une lon^^ue Ap(flo(iit' adressikî à la municipalité d'Auxerre, et cpic l'ahbii Leboud nous a conservée. Amyot y reprochait à Traliy .sa présomplunise arro'jance, et donnait pour cause à sa haine l'érection d'un collège de Jésuites qui //(// avoit diminué ses bribes.
Haut placé par sa réputation littéraire, par ses relations polili(iues, révé(|ue d'Auxerre obtint, le 23 février 1500, des lettres d'absolution du lé^at Gaélano, alin di; rentrer dans son diocèse. C'est une pièce curieuse pour l'histoire de la prédication; c'est [l'injoncion adressée à un moine, prccdicatovi, de ne pas trop maltraiter son évéque et de le recevoir. Gaétano ne déguise pas les accusations des sermonnaires contre Amyot: Concionatores asseventes, in suis sermonibus ad populum, Jacobum episcopum necem Guisorum prœscrivissCy consuluisse, signasse; mais il ajoute que c'est une fticheuse erreur, et il donne ordre de n'en plus parler cl d'admettre le prélat : inhibentes tam Claudio quam quibusvis aliis verbi Dei concionatoribus ne te in persona molestare pmsumant.
Amyot, avec cette sauvegarde, put reprendre ses fonctions et aller mourir dans son diocèse quelque temps après, le 3 février lo93.
Les événements d^Auxerre montrent oii en était tombé le pouvoir des évêques. C'était l'envahissement du gouvernenement ecclésiastique par les moines, par le clergé inférieur.
Il n'en était pas ainsi dans les villes où l'épiscopat avait dirigé la Ligue. A Rennes^ par exemple, Aymar Hennequin, de connivence avec Mercœur et les Espagnols, avait ses orateurs gagés (1).
(1) D. TaUlandier, Hi>>t. de Breiagm, 1759, in-K f.îl, p. 363.
Au milieu de ce débordement, quelques appuis, même dans le riergé i)arlant, restaient encore aux modérés, mais ils étaient impuissants. Dom Plancher (1), par exemple, assure qu'en Bourgogne, s'il y avait des prédicateurs vendus à la faction, il se trouvait néanmoins des chaires « oii l'on avoit le courage de faire respecter l'autorité et les loix. » L'auteur du Conseil salutaire affirme aussi qu'à Paris « on n'avoit pas foute de prescheurs ayant la crainte et l'honneur de Dieu (2). » Que pouvaient faire, dans un pareil moment, au milieu de semblables bouleversements, quelques voix solitaires et calmes? Elles se perdirent dans la confusion.
Mais c'est trop nous égarer aux détails, c'est trop nous éloigner du centre de l'Union. Les provinces révoltées ne faisaient que réfléchir Paris, en quelque sorte, et les chaires particulières des villes n'étaient qu'un écho atténué des chaires des Seize. Il est temps de revenir aux prédicateurs parisiens, aux suppôts de Philippe II et de M""^ de Montpensier. C'est par eux, d'ailleurs, par leur influence, que va s'achever d'une façon sanglante le triste règne de Henri III.
Un ligueur tua, dans une rencontre, un royaliste (3) ; l'éloge du meurtrier servit de texte à tous les sermons. Peu importait que ce fut un duel (4), un duel même sans cause, sans
(1) Hist. de Bourgogne, t. IV, p. 604.
(2) Conseil salutaire^ p. 28.
(3) Lestoile, Jown? . de Henri /F, 1839, gr. in-S^, éd. Champ., p. 5. — Cf. Saint-Foix, Essais sur Paris, dans ses Œuvres, in-12, t. III, p. 449.
(4) Le duel, on le sait, était fort à lamode alors; les sermons en font foi. Le ligueur Meurier prêchait à Reims dans les premiers temps de l'Union, et je lis dans un Recueil de ses Discours : «Vous sçavez où le monde en est aujourd'huy, principalement la pluspart de la nohlesse, laquelle estime le poinct d'honneur consister en cela de ne souffrir aucune parole injurieuse, et pour un démenti faire mourir un homme corporeUement et spirituellement. Qui donc met en ouhly entièrement et remet tout à fait une injure recucuc d'un autre, vrayment il lui donne
CIIM'ITIIK î, jli V. \'Vi
pH'KîxIe plausililo. l/lsIc-.Manvaul, ^^fintilhornmc (ht Tarmt'ft (lu mi, coiiiiii par sa valeur d sa t'orce, avait (l(Miianrl<* à (llaiuln (l(î Marolles, qui servait dans Tarméo dt; la Lijrue, s'il u*y aurait point par hasard (|U(d([n'un de sa eanso qui lut prùt à rompre uniî lancuî ixmr l'amour des Dames, a II y en a mille, répondu Marolles, mais il n*en faut point d'autn» (|ue moi seul. >> L'alïaire eut lieu le I(;ndemain, et Marivaut l'ut tué. Là- dessus, les pnklicaleurs s'écrièrent en chainî que a le jeune David avoit Ukî le Philistin Goliath; » et ils tirent du nom de Claudius de Marolles l'anagramme : a Adsum in duello elarus. »
Ce n'était rien d'approuver implicitement le duel; on loua bientôt l'assassinat et le ré}>icide. Nous avons déjà vu Pi^^enat demander un vengeur aux. Guises et désigner aux coups des meurtriers le sein de Henri III. PiCgarder comme un jeu. regarder même comme sacrée la violation des serments laits h la royauté, c'était dès lors, dit formellement de Thou (1), renseignement général des chaires et des confesseurs. Pithou, dans réloquenle Harangue de dWubraij, qu'il composa pour la Ménippée, rappelle qu'on invoquait l'Écriture dans les sermons pour établir a par textes appliqués à fantaisie » qu'il était méritoire de tuer le roi, et il coiupare ces prédicateurs régicides aux docteurs de Jérusalem qui trouvaient aussi dans la Bible la condamnation de Jésus : nos habemus legem et secundum legem débet mori.
Le siège était devant Paris, et comme le peuple parlait de se rendre, on prêcha qu'il suffisait de patienter sept ou huit jours « et qu'avant la lin de la semaine on verroit quelque grande chose qui mettroit à Tayse. » Pithou assure qu'à
du sien, non de son argent qu'il tire de sa bourse, mais de son maitalent qu'il arrache de son cœur. » La doctrine du pardon ne pouvait pas persister longtems avec les haines de la Ligue. (Y. Petit Traité des' Indulgences, déduit par Sermons, Reims, 1587, in-S», p. !2.)
(1) Pravo tune more invalueratut, animis a perversa concionatorum et eorum qui pœnitentiis in sacris confessionibus audiebant, doctrina nuper a noviliis theologia^ introducta, prœoccupatis, tldem régi fallere pro ludo haberetur et vero a plerisque religiosum haberetur. (Thuan., \. XCIV, g 16; f. IV. p. 708).
^M LES PREDICATEURS DE LA LTGUE.
Rouen, à Orb'ans, î\ Amiens, les prédicateurs parlèrent en mrme temps et dans lesmfimes termes (1) ; tant ces orateurs de rUnion s'étaient, par leurs intrii^^ues et leur activité, créé de relations et d'appuis.
Davila n'hésite pas à attribuer la détermination de Jacques Clément h la fièvre qu'allumaient en lui ces sermons incendiaires (2). Les faveurs delà duchesse de Montpensier avaient peut-être achevé de l'exalter, et pour le rassurer, le duc d'Aumale, gouverneur de Paris, fit mettre en prison plus de cent des principaux bourgeois dont la vie, lui avait-on dit, devait répondre de la sienne.
Henri III fut assassiné le i'''' août 1589, « prince, dit trèsbien d'Aubigné, qui avoit de grandes parties de roi^ souhaité pour Pestre avant qu'il le fustet digne du royaume s'il n'eût point régné (3). » Nous verrons bientôt comment les prédicateurs traitèrent sa mémoire et s'acharnèrent à son souveaiir. Il faut cependant noter quelques rares exceptions.
Le jésuite Auger, on se rappelle, était fort attaché h son maître. Le P. Jouvency, qui appelait encore la Ligue « un lieu sacré pour défendre la religion, » rapporte que dès 1585 ses supérieurs avaient cru devoir éloigner Auger de la cour oii son zèle royaliste compromettait les vues de la compagnie (4). Auger, retiré à Lyon, persista avec courage dans ses opinions; en novembre 1588, un peu avant les meurtres de Blois, il osa, en présence du duc Mayenne (5), faire l'oraison funèbre de Mandelot, gouverneur de Lyon, et il n'hésita pas à le louer de n'avoir point signé la Ligue. Il continua de la sorte à prêcher avec passion le service de son roi, et,
(1) SatMénipp.y t. I, p. 145 et 157. —Ci,3Iém. de la Lifjup, t. IV, p. 1.
(2) ... Stimolato daUe predicationi che giornalmente sentivafare contra Henrico dit Valois, nominato il porséculore délia fede eiltiranno... (Davila, t.II, p. 43).
(3) Hist. Universelle, t. III, p. 183.
(4) Histor. Soc. Jcsu; Rome, 1770, in-folio. 1. XVI, g 24, p. 337.
(5) Lestoile, Journ. de Henri lU, p. 226 xV.
rHAPITRR I, § V. m
îlpr^s Tassassinal des (inisesjl allait de maison en maison forli(i(T les cœurs dans roIxHssane^» an prinee. A Lyon, d'ailleurs, il (^lail soutenu par (iuillanme (Ihan^esl, lequel « approehoit hien prf'S d(^ sa prAee (;t de sa l'aron, et fut désa- ^ny)le h plusieurs parrj» (|u'il n'usoit point de mots de bande et de taverne, ny de poineles fantasti(pies pour parler contre le roy (1). » Au{2;er avait bien prof(m(l(\ jaufit^ et manié (c/iUaicnt ses propres mots) le eœur d(^ Henri Hl, dont il t5tait le confesseur, et il soutenait pul)li(iucinent que la France n'avait pas eu de lon}!;temps un prince plus religieux (2) et plus d('i)onnaire. Il n'eut donc pas manqu(5 de donner (|uel(|ues regrets publics à Henri HI ; mais on lui avait interdit la chaire, et forcé de se sauver de Lyon, il alla mourir misérablement en Italie, ([uelques mois plus tard, enir>î)l.
Henri HI eut pourtant son oraison funM)rc : elle fut prononcée par un feuillant de Tordre de Citeaux qui, pour emprunter les paroles de Félibien, avait remi)li la France du bruit de ses vertus. Di'^s 1583, Jean de La Barrière (3) était admiré, au rapport de Lestoile, de tous ceux qui suivaient ses prédications; réformateur austère de son ordre et digne, par ses pénitences, des premiers temps de TÉglise, il avait mérité la sympathie du roi qui lui avait fait bâtir un couvent à Paris. Comme il ne voulut pas prendre part aux violences de la Ligue, ses religieux se révoltèrent, et on tint contre lui un chapitre général de Gîteaux; il fut suspendu de l'administration de son abbaye et reçut Tordre de ne plus dire
(1) Mathieu, Ilist. des dcniiers troubles, p. 11; ei Ilist. de France, t. II, p.609.
(2) Dans la Briève réponse d'un catholique français àVApologiedes Ligueurs, qui est un des écrits les plus judicieux du temps, Henri llï est traité aussi de « roi le plus religieux qui fut onc. » {V. 31 é m. de la Ligne, t. I, p. 341).
(3) Voir Moreri. — Cf. Fébilien; Hist. de Paris, t. II, p. 1158: . t Lestoile, Journ, de Henri Ifl, p. 163 B. — Jean de la Barrière était né en 1544, et mourut à Rome en 1600.
la messe. Le plus sérieux i^ricC qu'on eut à opposer contre lui fut sans doute l'oraison funèbre de Henri III, que, dans sa fidélité, il avait osé prononcer à Bordeaux; les rancunes des Ligueurs le poursuivirent même après la paix, et, bien qu en Uii)S le chapitre de son ordre eût demandé son rétablissement, il y eut des obstacles et des intrigues, dont l'intervention puissante de Bellarmin finit pourtant par triompher.
Ce fut là, à peu près, avec quelques rares apologies (1), le seul témoignage d'affection que reçut la mémoire de Henri III ; presque personne n'avait osé prendre sa défense quand il vivait; ses plus chauds partisans l'oublièrent dès qu'il fut mort. Jean de La Barrière fit donc acte de vrai courage en louant, dans une chaire chrétienne, ce dernier et malheureux représentant de la race des Valois: cela contrastait avec les malédictions dont les autres prédicateurs entourèrent sa tombe.
Mais la mort de Henri III marque une nouvelle ère dans la prédication de la Ligue, et, avant d'aller au delà, il importe de connaître de plus près ces orateurs ou, pour mieux dire, ces tribuns, dont la puissance ne fera que croître. Après la biographie nous reprendrons l'histoire.