VI
Anlécédenls des prédicateurs; leur biographie. — Boucher. — Rose. — Launay. — Génébrard. — Feuardciit. — Crespeî. — Le Petit-Foiiillant Bernard de 3ïontgaUlard. — Les curés Hamilton, JuUen, Anbry, Cueilly, etc. — Les missionnaires étrangers Chrislin, Garin, Panig^aroUe. — Les prédicateurs modérés Chavagnac, Benoist, Morenne. — Moines et docteurs.
Jean Boucher, par le nombre de ses écrits, par l'importance de son rôle, doit venir le premier; Voltaire le traite de
(l) On peut voir, entre autres, les arplorations de la mort de Henri JIl et du scandale quen a l Église, 1589, in-8^. Sixte-Quint, la Sorbonne, et surtout les prédicateurs, n'y .sont pas ménagés.
niiAPiTTiK I, § vî. i:i7
sthlilieux cniptn'tt^ jus(iu'ù lu démence (1), et Hayln m lui est giuVe |)liis favorable (2). LMiislorien de Thon, (jiii élail (le sa raniille, loue sa naissance et son érudition, mais il insiste sur sa férocité, feritatem, et sur sa rage (3). Bouclier reparaîtra si souvent dans ces saturnahîs de la Ij^ue qu'on regrette de n'avoii* pas sur sa vie privée de détails bien [Kirticuliers.
. Né à Paris, en IfJol, d'une bonne famille de robe (4), il avait pour très-proches parents Christophe de Thou, et par sii mère, Guillaume Budé. Le président Brisson, à la mort du([uel il n'eut pas honte de contribuer i)lus tard, était aussi son allié et s'intéressa à lui dans son enfonce.
Boucher reçut les i)remières leçons de littératuni et de philosophie de Jean Prévost, curé de Saint-Séverin, un de nos prédicateurs sur lequel il exerça depuis une içrande induence. Thynot voit dans Prévost (o) une des lumières d«i la théologie de son temps. Davila (G) loue aussi sa science et son éloquence : Iluomo di rara doctrina e di copiosa eloquenza. On a vu que Prévost avait pris part aux premières réunions de la Ligue dans la chambre de Boucher ; mais les violences de l'Union l'effrayèrent vite, et bientôt il reprendra un rôle pacifique et avertira même Brisson des dangers qui rentourent. L'historien de Thou (7), qui rappelle un homme
(1) Ilisf. (lu Parlement de Paris, cli. xxxiv; dans ses Œuvres, é(U(. Uenouard, t. XXill, p. 151.
(2) « Trompette de sédition et l'esprit le plus mutin et le plus fougueux qu'il y eût parmi les rebelles. » Die t. de Bayle.
1^3) Joannos Bucerus, nobili familia, iraprimis eruditns, de cetero ad feritatem et rabiem usque obtreclator et factiosus. (Thuan., l. LXXXVl, g 17; t. IV, p. 440.)
(4^ Voir Moreri, Mem. de la Ligue, t. VI, p. 2tî, et l'avert. de Lenglest Dufresnoy en tète du t. VI. — Le Duchat, notes sur la Menippée, t. II, p. 53. — Brute, Chronologie des curés de Saint-Benoit, 1752, in-S^, p. 32.
t5)Mich. Tliynoti,.V.\rA']' oraf/o«c.s' vulg. Paranymph., 1583. in-8". p. 97, yo.
IG) T. I, p. 82.
i7)Tlman. 1. LXXXVl, ? 17; t. IV, p. 440. (Lestoile, /6///J
138 LES PRÉDICATEURS DE L\ LIfiUE.
docte, le jugeait donc bien en disant qu'il (îtait entré surtout dans la Ligue par imprudence : imprudentia potins quam turbarum desiderio.
Ce fut là le précepteur de Boucher. Mais rien du calme et de la douceur du maître ne se refléta dans l'élève, qui parvint au contraire à fiiire rejaillir sur Prévost quelque chose de son caractère perturl)ateur. Boucher débuta par renseignement. Il professa les humanités à Reims et y devint recteur. Il harangua même Henri HT, dans cette ville, lors de son sacre, en lo7ij. Son ambition l'ayant ramené h Paris, il tut nommé régent de philosophie au collège de Bourgogne, puis de théologie au collège desGrassins; enfin, devenu prieur de Sorbonne, il fut élevé, en décembre 1380, aux fonctions de recteur de l'Université : il avait trente ans. La cure de Saint-Benoît devint vacante peu après, et comme il avait pris avec éclat le grade de docteur" en théologie^ le crédit de sa fomille la lui fit obtenir. Il s'était donc créé rapidement une position excellente.
Mais sa nature fougueuse, ses passions désordonnées furent bientôt mises en jeu par la Ligue. Il s'y jeta avec emportement. Ses désirs n'eurent plus de limites. Il voulut être fait évoque d'emblée et sans retard ; mais le gouvernement de l'Union n'osa pas le nommer ; il eut beau solhciter tous les sièges vacants, on ne lui donna qu'une pension sur l'évèché de Fréjus et une autre sur celui de Beau vais. La Ménippée s'est moqué de cette déconvenue :
Flambeau de la guerre civile Et porte-enseigne des méchants, Si tu n'es évêque de ville Tu seras évêque des champs (1).
Le Dnchat, dans ses Commentaires, assure que Boucher était un homme fort a crasseux, y> qui affectait un air de douceur et de dévotion, et qui n'avait d'autre mérite que d'aimer un
(1) JUénipp., t. I, p. 205.
CHAPITIU: I, Jj M. 139
[MMi IÏ!lu(l(» (1). J'ajoiiUîrai (|iril (Uail <!loqiionl. Sans doule il nr r.iiit pas <loiiiirr ^.Tand rrf^dit aux dloK(is ampoules qucî lui prodifçuail, en IKS;^, sur son Udriil dr parole, W. panéjryrisUî Tliynol(a). Les Vavnmjmphn dr Thynot senlenlliMir Pac^dus el leur Eunifiie. Ce ne sont pas seuleinenl des louan;,^cs aeadt4ui(iues, mais scliolaires, des roinplini(în!s de cieéronirn. Ciî qui met surtout en d('riane(^ e'esl It; Ion ((ue pn^nd Tliynol \\ [iropos (l(^ la verlu de Boucher : « Tu jMetalis, lu e^isliUilis, lu omnis doclrina^ eerlissiuia recula. » Quand on sail la vie de Houelier, cela passe toutes les bornes. Il est vrai (lu'il ne se diimas(iua cpie lors de la Li^nie. Remarquons, de plus, (ju'on peut louer les 5i;ens pour des vertus [ciu'ils n'ont point, mais qu'on n'oserait pas employer, à propos de quelqu'un (|ui parlerait mal, les expressions ii'aureum eloqxieniUv flumen, de torrentis instar oratio venit (3). L'élou:e, dans son exagcîralion môme, s'approprie toujours quelijue peu au Udent, et en faisant lari^ernent la part de la dtk'Iamation, on peut inférer des phrases dithyrambi(iues de Michel Thynot que Boucher était véritablement orateur.
Après Bouclier vient Rose. Ces deux noms s'appellent et sont d'ordinaire accolés dans l'histoire par une triste célébrité. Bayle affirme que Rose était le plus enrnfjé Ugiunir qm tut en France ; il en avait dit autant de Boucher. Mais ces deux superlatifs qui semblent se contredire ne choquent pourtant pas. Bayle ajoute que Launoy est très-coupable (dans son Histoire du collège de Navarre) d'avoir répandu tant d'éloges sur ce prélat. Launoy en effet parle de nomimmortel (4), et traite un peu Rose, nous Talions voir, dans le
(l) Ibiil, t. II, p. 53.
(îî) Paranymph., p. 95 et seq.
(3) Je ne finirais pas si je voulais tout citer: « .... Neque aquas pluvias coUigentem, sed vivo iîurgite exundantem, plenasquo eloquenti;^ proeellas effundentem.... » Et plus loin encore : « Verborum suavissimos flores aspergentem.... »
(4)«Nomen ad inimortalitatem consocravit... » La seule restriction que se permette Launoy vient à propos de l'ingratitude do Rose pour
140 LFS PRÉDICATErnS DR LA LIGUE.
Style (le iMichel Thynot, donl il dispense. C'est là un singulier engouement de la part d'un érudit destructif qui aimait à être appelé le dénicheur de saints. Mais les historiens, surtout les liistoriens d'un corps ou d'une institution qui les touche, ont souvent le faible de glisser sur les fautes de leur héros. Launoy n'est pas seul condamnable d'ailleurs, et Du Boulay aussi s'est contenté, pour tout jugement, d'appeler Rose un illustre organe de la parole divine (1).
Guillaume Rose était né à Chaumont. Il entra fort jeune au collège de Navarre, en loo7, oii il prit le goût des lettres, et oii il finit par enseigner lui-même la grammaire et la rhétorique. Cet essai lui donna le goût de la parole; il résolut de devenir orateur, et lut à cet effet les Pères, en étudiant la théologie. Les disputes d'école, les exercices de gymnase, les soutenances universitaires achevèrent de le former, et il se risqua bientôt dans les chaires de Paris, ou il obtint le plus grand succès (2). Jacques Sirmondlui affirma, après un sermon, qu'il n'avait jamais entendu parler avec autant de grâce, nullum qui tanta diceiidi (jratia et lepore valevet; et au rapport de Launoy, chacun de ses auditeurs devenait son ami ardent. Il en devait avoir beaucoup, car la foule était assidue autour de sa chaire. Comme il parlait souvent, rexercici' n<M'fectionna encore son éloquence incisive, acerba eloqiieu.a, comme dit de lui le chroniqueur italien (3).
Le roi, charmé, séduit parla facilité brillante de son éloeution, l'accabla de bienfaits, le nomma son prédicateur ordinaire, etlui donna des bénéfices. En 1583, Rose devint grand-
Henri JII : Ingrati animi vilium exciisari non potest. »" (Nav. Gj/nni.
Ilht. ap. Launoii, Opéra, in-f" t. Vli, p. 7-49.) (1) « Insignis divini verbi seminator. » (Bulaîi, //i.sL Vniv. Pari.iien-
6'is, 1G73, in-fo, t. Vï, p. 938.)
[1) « Major eral plans orum quam auditorum nunierus. Launoy.) (3) ce Huorao d'efficace facondia... » (Davila, t. I, p. 382.) Et plus UÀn
u Huomo d'aspra nalura e d'acerba eloquonza la quale profusannnie
havena exercilala moUs anni.... » (/(/., t. II, ]). 333.)
CHAPITIIK I, S VI. 1 il
luailrc- (lu (^ollé^^c do Navam», pjiis «Wi^qiKî de Scnlis (i) l'aninSii suivante, en cousdrvanl par faveur son poslc à la cour. On a vu plus liaul (|u'il se compromit de bonne heure dan*; la Ligue, lîienlùt il s*v pnfeipilera en insens(î.
Dès Tahord, pourliid, S(S pn'dicalions dans son diocèse avaient ôX(\ assez modiîrties. Il se contentait d*invit<îP ses lidMes à la pénilenetî pour faire cesser les grands troubles qui dcH'hiraient le royaume (2k Mais peu après il se mit à raconter à son auditoire des nouvelles des l^]tats, plus ou moins hasardées; il lit des processions, distribua des chapelets, et, pour jeter de Todieux sur les Politiques, il voulut faire croire à un complot contre sa vie. Alors une nombreuse ^^u'de fut placée à la porte de l'évùché. w^on but éUiit d'arriver au Conseil de l'Union. Lorsiju'il y fut appelé, il laissa pouradieu à ses ouailles les plus tristes maximes. Déjà son ingratitude envers Henri III ne se ciichait plus, a S'il reste encore parmi vous, dit-il en chaire avant de quitter Sentis, des Politiques ou des Royalistes, on les mettra les premiers à la brèche. Quant à ceux qui entreront dans la sainte Ligue, je déclare qu'ils seront sauvés après leur mort et pour jamais bienheureux. » Rose osa ajouter que cette palme céleste leur était réservée c( quand bien même ils auraient tué père, mère, frères, sœurs et commis toutes sortes d'atrocités (3). »Les gens de bien, dit le simple bourgeois de Sentis qui raconte cette scène, furent effrayés d'entendre prêcher une si exécrable doctrine et ils détestèrent la Ligue en eux-mêmes. Quant à ceux de l'Union, ils célébrèrent de toutes manières le zèle de Rose. On fit des vers latins en son honneur : « Quelle estcette rose? y disait-on. C'est la rose des rois, la rose des princes, la rose
{\)Gallia Christiana, vet., t. III, p. 1023; noi;., t. X, col. 1444-
(;2) Chronique de VauUier de Senlis, ap. Bernier iVc/ium. ined de Vhist. de France^ 1855, in-8o, p. 153.
(3) Récit véritable de la Surprise de Senlis par la Ligue, ap. Bernier, p. 448.
(lu peuple, la rose des théologiens, rose que l'envie des hérétiques ne saurait faner, rose dont les tempêtes qui agitent rÉgUse ne i)ourraient disperser les feuilles. » L'cvêque de Senlis eut vile des apologistes, car il eut vite atteint et dépassé les plus forcenés. Personne ne se déchaîna avec plus d'acrimonie. Nemo in commovendis ad seditionem animis acer^ bior (1), dit de Thou. Rose ne tarda pas à porter le même enseignement dans toutes les chaires de Paris (2). La seule excuse qu'on puisse trouver à sa conduite envers son bienfaiteur, et à ses déclamations sanglantes, c'est de les attribuer à des accès fébriles, à une sorte de fureur intermittente à laquelle il était sujet. De Thou le dit formellement (3); Lestoile mentionne ce fait comme un dire des Politiques (4), et on voit aussi que c'était un bruit populaire par la Bibliothèque de madame de Mo7itpensiei\ pamphlet dont il a été question, et oii je Us l'annonce du livre suivant : a Traité singuguUer de l'altération des cerveaux, dédié à M. Rose (5). j> Enfin, le premier discours qu'il prononce dans la Ménippée, se termine malignement par ces mots : Beati pauperes spmtu. Il serait désirable, pour l'honneur de Tévêque de Senlis, que cette expUcation put être acceptée.
Après Rose et Boucher viennent leurs rivaux, les uns éminents, les autres secondaires. Je vais les ranger un peu au hasard; Tordre se retrouvera.
Mathieu de Launay (6) était né aux [ environs de Sens.
(1) L. XCIV, g 16, t. IV, p. 708.
(2) Crévier, Hist, de VUniversité, 1726, in-12, t. VI, p. 414.
(3) Td. alii ascribebant furori quo interdum iUe per intervaUa tentabatur. (Thuan., 1. XCIV, g 16, t. IV, p. 708.) Cf. Mém. de la Ligue, tom. V, p. 404.
(4) Lestoile, Journal de Henri III, p. 16 A.
(5) Id., Journ, de Henri II [, p. 242, B.
(6) Voir Bayle et Moreri; ^ Mém. de la Ligue, t. V, p. 31; — Saf. Ménipp., t. I, p. 54; — Id., Notes de Le Duchat, t. Il, p. 146 et suiv. ; Thuan., 1. LXXXVI, g 17, t. IV, p. 440; — Bihlioth. de Duverdier; - Lettres de Pasquier, dans ses (Euvres, t. II p. 481 B., et 483 C. —On écrit indifféremment Launay on Launoy.
CIIAPITIIK I, sli VI. 143
« Apivs avoir i'U'\ diL Di! Thon. cJianoim» di» Soissons, il avait n!non(î(5 à la loi do ses p^r(îs pour enibrasscT Ir rnlviiiisiiie. On le lil ministre», et il se maria; mais, sur le drcliri de rûRC, las de sa femme, et eneore plus de» sa misf^re, il (pntla les protestants pour revenir h la relij^ion romaine. Ciomme on se fiait pas trop h sa conversion, il voulut donner une preuve de ealliolieil(5 hors de tout sonpron, et se rattacha aux Lip;ueurs. j> Ce récit n'est pas tout h fait exact. Il est établi ([ue Launay ne fut chanoine de Soissons (ju\'ipW's son retour au catholicisme. Ktait-il UKlme prèlre lors de son a[)OSlasie calviniste, à Genève, en loOO? Cela est à croire. On peut, au surplus, voir dans Bayle la lonp;ue discussion que ce détail asoulevé. Le malin sceptique insinue même (pie Launay ne redevint romain ([u'ii cause d'un adultiTê qui l'aurait fait pendre en efli^ie. S'at^issait-il d'une chambrière? Bayle insiste sur tout cela avec une complaisante ironie, avec une curiosité très-évcillée et de mauvais goût. C'est toute une dissertation en forme. Le mot d'Horace eut du pourtant revenir au souvenir d'un érudit : Ne sit ancillœ tibi amor pndori. 11 existe une Défense de Launay imprimée, et à laquelle on peut recourir (1).
Ce qui reste constant, c'est que Launay fut dans les troubles, selon Texpression de Pasquier, H7i grand remueur des opinions de la populace, Bayle ne va pas trop loin quand i! parle de ses crimes horribles, et Le Duchat a raison de l'appeler un scélérat. Nous le verrons à l'œuvre. Dès lo81, voulant donner des gages aux catholiques, il avait publié contre un de ses anciens confrères calvinistes je ne sais quel gros volume intitulé Réponse chrétienne et dont le ton séditieux n'annonçait déjà que le carnage. Le canonicat de Soissons ne lui suffisant pas, il fut avec Boucher un des quatre premiers piliers de la Ligue, comme on disait, et après avoir fait signer le serment de TUnion (2) h la noblesse et au peuple de
(1) 1577, in-go.
(2) Dormay, Hist. de Soissons, 1664, in-4o, t. II, p. 500.
Soissons, il vint dès l'origine prendre pari aux conciliabules. Ses amis le firent bientôt appeler à Paris, et l'introduisirent dans le Conseil des Quarante. Dès lors il se mêla activement des affaires publiques et fit « de belles prédications, avec infinis auditeurs, » comme dit Vaultier de Senlis (1).
Nous n'avons jusqu'ici rencontré qu'un ambitieux cruel dans Boucher, un évoque en démence dans Guillaume Rose, un apostat capable de tout dans Launay. Voici maintenant un érudit entête et fanatique. Ces sortes de natures ne sont pas les moins à craindre.
Génébrard (2j était né à Riom, en 1537. Il se fit bénédictin et devint, selon Goujet, un des plus savants hommes de son siècle. La chaire d'hébreu du Collège royal lui fut donnée, ainsi qu'un bon prieuré, et il fit son cours avec le plus grand succès, magna frequentia, dit de Thou. François de Sales fut son élève, et la douceur, l'affectueuse tendresse du saint contrastent singulièrement avec l'aigreur et le ton acerbe du maître. Génébrard était un homme rangé, laborieux, et qui ne travaillait jamais moins de quatorze heures par jour. R avait même accoutumé un chien à le réveiller. Mais l'ordre et la mesure de sa vie ne se reproduisirent pas dans ses livres : Vita quam stylo temperatior. R ne ménage guère en effet les gros mots, les injures, les calomnies contre les savants qu'il combat. Ce sont des termes, des aménités, à la Scaliger : Petiilantissimum procacitatïs animal. R avait fait un distique contre Théodore de Bèze qui se piqua et le parodia ainsi :
Genebrardus c papismo ad Judaismum iransiit. Idem e Judaismo ad diabolismum rediit .
Malgré ses boutades de bel esprit en colère, Génébrard a
(1) Ap. Dernier, loc. cit. y p. 300.
(2) Voir Gouget, Ilist. du Collège royal, 1758, in-4o, part, i, p. 10:2; — Niccron, t. XXII, p. 1 à 18; — Teissicr, ^/oj/^'s des Savants, 1715, in-12, p. 301 à 309; — Thuan., I. CXLX, g 17, t. V, p. 713; — Lécuy. Biog, univ.^ t. XVII.
c:HAPiTiu: I, S Vf. 149
publiai (les livns ntilos. Nicoron ifcn indicjne pas moins de Ireiilo ot un. Il siillitdc nMnar(|n(ir (pic son rdilion (i'On^rrno csl lie hcanconp snpj'Ticiin» aux |)n^cr'(l(»nlcs, H (pic sa Ira- (lui'lion (te Josèplicî nVsl pas sans ni<'ril(\
i)\\ conroil (ju'un raraclrrc aussi iMnporté (pie celui de Gén(H)rard s(*. soit livn( ii rentraineinenl de la Ligue. Ix»s biojijraphcs, (|ui sont en ^((''iK^ral des (irudiLs, l'ont lrait(5 un peu en confrère, c'est-h-dire avec iiidulpence. Gonjet avoue h peine en passant (pfil donna <( d.nis le fanalisme le plus outré, » et Niceron se contente de dire qu'il ne fut pas judi^ deux dans le choix de ses opiîiions. Nous verrons ce qu'il faut penser de son (4oquence dans la chaire. On n a aucun de ses discours, et les (*anevas de sermons que j'ai retrouvés écrits de sa main aux manuscrits de la l)ihlioIhèque du Roi (I)
(1) Ancien fonds français, 3300 ri 3301, in-ful. — L;i incniiènî page rst dalt^e de KiTtî. Ce sont d»'s notes sans ordre, des phrases de l'Écriture et des Pères, écrites en tous sens, et souven» sur le dos des pi "ces imprimées. J'ai dit j)lns haut que Génébrard avait prêché le carême à iNolre-Danie, précisémml la preniière anné.« de la Lii:ue. — Les mss. au surplus m'ont fourni, comme on se l'imagine, fort peu de ressources sur les prédicateurs de la Ligue. On compte à peine quelques volumes désarmons imprimés; comment voudrait-on qu'il y en eût d'inédits? Les brouillons sentent le loisir et la paix : on improvise en temps de révolution. 11 y a cependant aux mss. de laBibliotlièque royale quatre gros volumes in-folio (ancien fonds français, 7046 à 7049^ qui ne sont autre chose que le recueil des homélies de Cornac, abbé de Villeloing, lequel, pendant la Ligue, eut grand crédit auprès de Charles X, et passa ensuite dans iétroitc conscience du duc de Mayenne. Mais ces sermons sont évidemment antérieurs aux troubles, puisque l'auteur parle à un endroit du jubilé de 1550, comme d'un fait contemporain, et qu'il dit ailleurs : «^ La paix est la joie des familles et la vie des Estais >» (w 7047, p. 24). Le recueil toutefois n'est pas sans intérêt. Plusieurs de ces sermons paraissent s'adresser à des moines, ce qui était une bien rare exception au xvi» siècle, après avoir été si fréquent au moyen âge. Au surplus, Cornac ne dissimule pas la corruption des cloîtres : « Où trouvera-t-on, dit-il à un endroit, moins de sentiments de p. été, de dévotion et d'humilité que dans les monastères ? « {/bid p. 16.) A propos des moines, l'auteur n'est pas du sentiment de Gerson, et il se prono- ce d'a\ance pour l'abbé de Rancé contre 3Iibiilon. La contemplation lui parait le seul travail d'esprit qu'on doive se permettre dans les couvents. <; Quand vous ne seriez point savants en théologie, dit-il
140 LES PUlÎDlCATEUnS DE LA LIGUE.
ne sont guère que des citations incohérentes et h développer. Mais les contemporains parlent souvent du prédicateur Génébrard et citent quelques-uns des traits qui lui écha|)paient dans l'improvisation ; Lestoile n'exa^çère pas en le comparant il nmharengère en colère.
De même que Génébrard, François Feuardent (1) fut un
à ses reUgieux dès les premières pages du n» 7048, il importo peu, n'ayant à instruire personne, ny à convaincre les hérétiques, avec lesquels vous ne devez avoir aucune communication, et non pas mémo souffrir qu'ils approchent (le vous. » Ce dédain de la science reparait ailleurs encore : « Ce n'est pas aux opérations de l'intellect quo le paradis est prorais, mais aux actes de la volonté » (n» 7046, p. G8). Cornac est savant pourtant en liistoire ecclésiastique ; mais il ne cite pas à tout propos, il ne s'abandonne pas à ce dévergondage d'érudition qui est la marque de l'éloquence de son temps. Son mysticisme aussi a un caractère propre; il ne ressemble en rien aux élans sans lin, aux poétiques extases des sermonnaires du xiiF siècle. Il est clair, simple, et se plaît peu aux abstractions. La métaphysique chrétienne des l'ichard de Saint-Victor et des Pierre de Celles est loin; on s'avoisine des siècles positifs et non rêveurs, on sent que la Réforme et Rabelais sont là tout à côté. L'immobilité contemplative ne se retrouva plus ciiez Cornac, et même, dans l'effusion de la prièie, l'intelligence conserve en lui toute son activité. Le style de l'abbé de Villeloing est remarquable. 11 n'a plus rien des jovialités de Menot, ou dos images grossières de Maillard. C'est à peine si je trouve à noter cette phrase : « Dieu traite les méchants en ce monde, comme on engraisse les pourceaux pour les tuer. » Ce ton-là ne lui est pas habituel. Il n'a rien non plus de cette richesse fatigante de couleurs, de ces fleurs que prodiguèrent, sous Louis XllI, les Cainus, les Pierre de Besse, les Valladier: rien de ces images bizarres qu'on trouve encore çà et là chez le Père Le Jeune et que Rossuel ne se permit sans doute que lorsqu'il prêchait, enfant, à l'hôtel de Rambouillet. La manière de Cornac est un peu froide, mais contenue, assez serrée et régulière. Ses sermons sont assurément beaucoup plus remarquables que ceux de Vigor, de Ségueran et de Benoist. Sils avaient été imprimés, personne ne s'aviserait de les lire bien certainement, mais on saurait le nom de Cornac, comme on sait celui de l'évêque Du Chastel, qui est cité partout avec éloge, et qui n'a f.iit pourtant qu'une détectable oraison funèbre de François 1er. L'abbé de Villeloing était prédestiné à l'oubli de toute manière : il a écrit, et on .e l'a pas imprimé; il a prêché la Ligue, et pas un historien ne lui a fait l'honneur de le citer.
(1) Voir ^Vadding, Script, ordinis minorum, 1650, in-ial. p. 115; — Bibliothèque de Duvôrdier, au mot François; — Bail, Sapien^
ciiANmr I, % vr. Ml
actif (écrivain; il vlv\ nd à (iouianccs on 15*), et entra cho/ les cordeliors, apW'S avoir étudié h Parin. Sen pnîdiciljonH l'urciil fort suiviiîs dans h's principales villi^ de France oii II s(î plaisiiit i\ aller conih.iltre les hénilicjues et h enseigner la foi ; ix cdthrdnt dorens, ex vostrifi amdue nmci^infilux, pour parler avec. Waddin;:. Tour h tour professeur et oral^'ur. Feuardenl se disliiifçua surtout par son zèle contre les calvinistes ([u'il attaqua (dit Mon''ri(|ui veut faire une points») d'une manière (jui a beauconj) de ra[)porl avec son nom. Sa parole était vive et colorée ; vcrbiim fuient facula ardebat, dit Bail. C'en était assez pour nkissir dans ces temps passionn('*s. Fcuardent d'ailleurs ajouta h sa réputation |>ar plusieurs travaux érudits, par une édition annot/'C de s^aiiit Irénée, pardes commentaires sur l'Ecriture et surtout par de fouirueux ouvrages de controverse. On peut jutrer du ton de ces livres d'après les seuls titres. Ainsi c'est la Theomach'm ralviimtka, ou Entrcmangeriedes proteslmits. Cette vive polémique mit Feuardent en relief; les annotateurs de Duverdier (voir redit, de Rigoley de Juvigny) assurent qu'il est (r très-distingué du commun des écrivains de son siècle. » Bayle au contraire Irouveson style : « sans gravité et semé de quolibets. ^ Bayle a raison et les prédications de Feuardent nous confirmeront dans ce jugement.
Puisque nous en sommes aux polygraphes, je nommerai encore Pierre Crespet (1). Niceron ne cite pas de lui nioins de quinze ouvrages; la plupart n'ont aucun intérêt : ce sont des livres d'ascétisme, «ne vie de sainte Catherine en vers, des homélies sans originalité. Crespet éiait né à Sens en lo43 et entra dans la congrégation des célestins oii on lui confia les premières fondions de l'ordre. Quand la Ligue lut dé-
Ua forts PrœdicanSy pari. III, p. 478; — Bayle et Moreri; — Lettres de Pasqaier, dans ses OEu^Tes, t. II, p. 456; — Lécnv, Biog. unîv., t. XIV, p. 451 ; - Niceron, t. XXXIX.
(1) V. hecq\iet, GalJ!cœ Cœlestiiiorum cougregaiionis Elogia.VànSy 1719, in-40, p. I7iî;-. Niceron, t. XXIX, y. ii5t> ii^:>T; — Moréri.
clarée, il l'embrassa avec ardeur. Il s*abscnta toutefois pendant les deux années 1390 et io91, pour accompagner en Italie le cardinal Gaëtano; après avoir parcouru tous les établissements de céleslins dans le royaume de Naples, il revint à Paris en 1592. On y avait publié pendant son voyage, et par ses ordres sans doute, deux ouvrages fort différents : le premier était une traduction de l'ouvrage espagnol de Bernardin de Mendoza sur la guerre de Flandre, adroite flatterie à lambassadeur d'Espagne ; le second était un traité de magie (1), plein de superstition et de crédulité. Malgré les éloges exagérés de Becquet et de Moréri, on ne saurait tenir grand cas de Pierre Crespet, singulier homme qui, pendant le siège de Paris, et au plus fort des troubles, trouvait moyen d'imprimer des livres de cabale et de soutenir la Ligue par des sermons. On peut voir en tête de sa traduction de Mendoza, une préface fort animée par laquelle il engage la noblesse, qui défectionnait vers Henri IV, à persévérer dans rUnion.
Le P. Bernard (2) n'était pas un érudit comme Génébrard, un controversiste comme Feuardent, un écrivain ascétique comme Crespet; mais il était moine comme les deux derniers. Son père s'appelait Bertrand Percin, seigneur de Montgaillard. Le jeune Bernard avait à peine achevé ses études qu'il prêcha avec le plus grand éclat ; Henri III et la reine-mère, auxquels il plut extrêmement, Taccueillirent, et le Petit-Feuillant (on l'avait ainsi surnommé) fut bientôt admis à prêcher le carême au Louvre et à Saint-Germainl'Auxerrois. Bayle le fait naître en 1563, il aurait donc eu vingt-quatre ans en 1587. Lestoile toutefois le donne comme
(1) D^ux livres de la haine de Salan et des malins esprits contre Chomme. Paris, 1590, in-S».
(2) V. Bayle d'après les noies que lui avait communiquées Le Duchat. — Cf. 3Ienipp., t. II, p. 57 et suiv. Le portrait du Petit Feuillant a été reproduit dans cette édition de la Satire Ménipp., Raîisbonne, 1726.
r;HM»iTiii: i, S vi. 149
un \mi plus jruiic à celle dale; mais laissons parler le naïf fiarraleur : « yiiel(|ii(îs-uns des feiiillants, dil-il, se tirent suivre et admirer en leurs prédications, entre autres un Ircire Bernard, f'ascon, à^^é de vin^^t-un on vin^^t-deux ans, vivant, selon le hruit connnun, tort saintement et austèienienl et disant hien juscjues à miracle. Ca qui tut tant aji;r6able aux dames de l*aris ([ue l'allant voir souvent, elles lui clianjrèrent son austérité en mignardise, lui envoiant souvent de leurs eonlilures, etc.. (1). » Voilà un sin^^dier début pour un tribun. Le l^etit-Feuillant avait praliqué tant de pénitences que le pape, pour qu'il ne mourut pas, dut lui faire (|uiller son ordre. On peut voir dans Lestoile que celte vie d'anachorète ne dura pas. Bernard de Montjçaillard sera, pendant le siège de Paris, un des antagonistes les plus infatigables et les plus acharnés de Henri IV, un vrai cornet dr sédition, comme rappelle Bayle.
Je crains bien que toutes ces biographies successives ne finissent par fatiguer, et il eut mieux valu peut-être les disperser avec art, mais l'exactitude y eût perdu, et d'ailleurs nous louchons au terme.
On a peu de détails sur la plupart des Ligueurs qui occupaient les cures de Paris. J'en ai déjà nommé plusieurs, le jésuite Guincestre, Pelletier, Pigenat, Prévost, sans parler de Boucher. Celui de Saint-Cosme, Jean Hamilton (2), que Lestoile appelle un homme de résolution et de sçavoir, était Ecossais et appartenait à une famille illustre, gentilhuomo, comme l'appelle l'italien Pigafetta qui l'avait connu. Obligé de fuir de son pays pour cause de religion, il se réfugia dans l'Académie de Paris et enseigna la philosophie au collège de Navarre, macjna eum celebriîate, dit Launoy. Il eut
(1) Lestoile, Jouvn. de Henri III, p. t>-28 A.
(t2) Ilist. Gymn. Navarr., ap. Launoii Oper., t. VII, p. 754. — Launoy n'osant se prononcer est plus évasif encore qu'à propos de Rose; il insinue qu'HamUton était ligueur, et il ajoute : « quo nomine apud nonnuUos auctores maie audiit, apud alios bene. SedDei judiciumnon occupamus. >»
ISO LFS PRÉDICATEURS DÏ5 LA LIGUE.
pour élèves plusieurs membres de la famille de Condé, et ce hasard le mit en estime. Non imUjaris m pvœceptorem defluxit commendalio. Reçu docteur en 1386, Hamilton obtint la paroisse de Siiint-Cosme, et n'eut hâte que de se donner à la Ligue et à Philippe II, en un mot de s*espa(inoIiser, comme dit à son propos Le Duchat.
Hamilton eut des imitateurs : Julien, Aubry, Cueilly, Ions trois curés de Paris, accédèrent vivement au formulaire de rUnion.
On ne sait presque rien sur Jacques Julien, curé de Saint- Leu. Je trouve seulement (1) qu'en 1590, un moine nommé Claude Nouvelet, avant obtenu la paroisse Saint-Leu deM. de Gondi, archevêque de Paris, il y eut plaidoirie au Châlelel. Julien réussit à faire intervenir l'Université qui nomma deux représentants, Hamilton et Pelletier, lesquels ne manquèrent pas de décider en faveur d'un prédicateur qui, comme Julien, ne laissait pas échapper une occasion d'appuyer la Ligue dans sa chaire.
Les seuls détails qui nous soient parvenus sur Christophe Aubry (2), curé de Saint-André-des-Arcs, c'est qu'il était né à Eu. Cette ville appartenait à Henriette de Clèves, veuve de Henri de Guise. Ce fut pour x\.ubry un motif, sans doute, d'entrer dans l'Union. Il y acquit une triste célébrité nonseulement par ses sermons séditieux, mais encore par les encouragements que nous lui verrons donner à l'assassin Pierre Barrière, après la conversion de Henri IV, qu'il présenta à ce fanatique comme simuléjs.
Jacques Cueilly (3), curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, était de Paris. Après avoir pris ses grades, il s'occupa de littérature, puis de théologie, et devint tour à tour procureur de la nation de France en 1368, puis associé à la maison de Sorbonne, et enfin recteur de l'Université en 1574. Mis à la
(1) Du Boulay, Hist. llniversit. Parisiena.^ t. Vï, p. 806.
(2) Mém. de la Ligue, t. V, p. 434.
(3) Du Boulay, loc. cit., t. VI, p. 941.
CIIAPITRR I, ^ VI. fn
lôlo (lu la paroisse (itî Saint-Germain, aprrs son (iorior.il, il marqna dans la Li^ue (|ni h', diipnla aux Klals. (Jnaïul iJu Boniay, d'ordinaiivî si resservi!, le traite de ])nt [œderalisconl'ionator vehonnis, on penl jnper d<îses excès. I^a prruvfrniî s'en offrira (|uc tro|). La pi'obité de Cueilly a vA(S fortemenl soupçonnée. Lestoile (1) raconte qu'en novembre il'M), il se laissa acheter par la famille du maître des requêtes Sponde, alors en prison, et en danj^er de perdre la vie. Il att(;sta, moyennant linances, qu'il avait confessé et fait communier ce huguenot. Les Seize le surent et le lui reprochèrent, se plaignant de n'avoir pu tramer ce réformé à la rivière.
Plusieurs prédicateurs étrangers vinrent successivement s'adjoindre aux curés de TUnion et les aider dans leur œuvre; c'était Pierre Christin, de Nice, « de qui l'éloquence (comme d'un Démosthènes) tenoit et nianioit les cœurs (2) ; ï> c'était Jean Garin (3), cordelier savoyard, apostre apostat, comme l'appelle la Mcnippcc, homonotœ impudentiœ ac temcr'iiati^y dit De Thou, qui, depuis la nouvelle de la trêve de Henri III avec le roi de Navarre, ne cessa de fulminer contre le Valois et le Béarnais des malédictions effrontées ; c'était surtout le franciscain PanigaroUe, dont les gestes libres et élégants, la parole insinuante et spirituelle, séduisaient les plus modérés.
Avec tant et de si divers orateurs, qui tenaient incessamment le peuple en haleine, la Ligue put se fortifier à Paris après la mort de Henri III et tenir son successeur en échec pendant cinq ans, sous les murs de la capitale.
Toutes les cures de Paris appartenaient à des Ligueurs, à rexception de trois : celle de Saint-Eustache, remplie par René Benoist ; celle de Sainî-Sulpice, occupée par Chavagnac; celle de Saint-Mérv, confiée à Morcime; et encore ver-
(1) Journ. de Jlcnvi IV, p. 10 B.
(2) F. le canne espagnol Corneio, Évén. du siège de Paris, ap. Méi de la Ligut\ t. IV, p. 282.
(3) Thuan., 1. CIX, g 3 ; t. V, p. 349. — Ménipp., 1. 1, p. 55. — Mém de la Ligne, t. V. p. 511.
rons-nous l'impuissance de ces royalistes qu'on insultait el «luon persécutait sans cesse. On remarquait dans les autres : Jean Prévost, à Saint-Séverin ; Aubrv, à Saint-\ndré-des- Arcs; François Pigenat, k Saint-Nicolas-des-Champs; Boucher, à Saint-Benoit ; Hamilton, à Saint-Cosme ; Faber, à Saint- Paul: Cueilly, à Saint-Germain-rAuxerrois; Julien, à Saint- Leu ; Guincestre, à Saint-Gervais, et Pelletier, à Saint-Jac- (|ues-la-Bouclierie. Chacune de ces paroisses était un loyer de sédition. Le chanoine Launay, les évéques Rose, Aymar Hennequin, Panigarolle et Génébrard (1); le jésuite Conimelet. le feuillant Bernard, le cordelier Feuardent; le prieur des carmes Simon Fillieul; les docteurs Lucain, Martin, Josse(2) et Muldrac; le célestin Grespet; le dominicain Bourgoing complétaient cette église vraiment militante, comme ils disaient, et se succédaient dans tous les quartiers de Paris, avec une infatigable persévérance. Il n'y avait pas une chapelle oii l'on ne prêchât plusieurs fois par jour.
La plupart des noms (|ue je viens de citer nous sont maintenant familiers et nous connaissons tous nos héros. C'est à peine si quelques nouveaux personnages, comme Chessé, Bourgoing, Hylaret, de Sainctes, Porthaise, viendront encore ça et là mêler subitement leur biographie à l'histoire. Reprenons donc la suite de notre récit, et, quand les événements auront marché, quand la volonté ferme et la bravoure de Henri IV auront amené un dénouement, quand nos prédicateurs enfin cesseront d'intervenir dans les affaires de l'Etat, nous rentrerons aussi avec eux dans la vie individuelle; nous verrons ce qu'aura laissé à chacun de regrets ou de haines, de crime ou d'agitation, une existence mêlée de tant de passions et 011 le véritable christianisme avait tenu si peu de place.
(1) La Ligue le fit archevêque d'Aix, en 159:2.
(â) Je ne trouve presque rien sur ce Josse, docteur de Sorbonne, que Lestoile donne pour an des plus criards prédicateurs de l'Union. Il était de Toulouse, et mourut fort misérablement à l'Hôiel-Dieu, en pleine Ligue, vers septembre 1592. T. Journ. de Henri IV, p. 91 A.
CHAriTHK 11
DEPUIS I/ASSASSINAT DE IIKMU III JISQL'A LA LEVKK DU SIKM DF. PARIS KN AVRIL 1590.
i*ropai;alioii des iloolrinos du régicide. — Jai(iu«s (^lûuient déclara bicuhcumix. — Haringiio do inadaiiio do Moniponsior aux Cord»*iiors. — Henri IV fait e\»'H'Uter d«'U\ prédicateurs, Chesso et Bourl^oiujj. — Sermons ell Kspairne et en France contre Sixle V. — Panigarolle reste à l*aris nial^'ré lo pape et prèdie en italien. — Sa modération relalÏNe. Sa violence sur une menace des Seize.
Quelques jours avant le meurtre de Henri IH, un drs principaux chefs de l'Union, ayant scrupule de faire ses Pâques h cause des sentiments de vengeance qu'il se sentait au fond de 1 ame, était venu consulter Guincestre. « Vous avez conscience de rien, lui répondit le curé; moi qui consacre chaque jour, en la messe, le précieux corps de Notre- Seigneur, je ne me ferais aucun scrupule de tuer le tyran, à moins qu il ne fût à Tautel, et ne tînt une hostie en main (l). »
Cependant Guincestre retrouvait jusqu'en ses plus gi^ands égarements les traditions de la charité chrétienne. A quelque temps de ces sermons régicides» la populace traîna chez lui comme chez son chef naturel, deux dames huguenotes, se ligurant que le curé de Saint-Gervais allait servir de porteenseigne pour l'exécution. Guincestre, au contraire, se laissai toucher, et s'il essaya de convertir les pauvres dames, ce ne
(I) Lestoile, Journ. de Henri III, p. ^289 B.
irii LKS PRÉDfCATKIîRS DE LA IJCIE.
fut que par lu seule persuasion. N'y réussissant pas, il reniit à l'une d'elles les Méditations de Bèze qu'elle portait; puis, les aidant de sa bourse cl les conduisant tontes deux hors de chez lui, il lit accroire au peuple que ces femmes étaient résolues de se faire catholiques et d'aller îi la messe (1).
Ce récit étonne beaucoup Lestoile, qui garantit cependant le fait et assure le tenir « d'une honnestc demoiselle à qui ces dames elles-mêmes l'avoient raconté. » Historien scrupuleux, j'ai du le répéter et dire le bien comme le mal.
Cette velléité de modération et de tolérance ne dura tru^re chez Guincestre, et on eut à peine appris à Paris la mort de Henri HI, qu'il fit dans sa chaire l'apothéose de Jacques Clément. Ce fut d'ailleurs un thème général : dès que la nouvelle fut arrivée, les Seize firent tenir aux prédicateurs une circulaire oii on leur indiquait les trois pofnts de leur prochain sermon : 1^ justifier l'action du jacobin en le comparant à Judith; 2° étabhr que le Béarnais ne peut succéder à Henri de Valois; 3^ montrer que tous ceux qui soutiendront son parti devront être excommuniés (2). Feuardent, Boucher, le Petit-Feuillant furent surtout fidèles à ce mandat contre le roi de Navarre, qu'ils commencèrent par traiter d'hérétique relaps (3). Avant la mort d'Henri III, ils avaient cependant répété dans leurs sermons que si Ton venait à quelque composition, il ne fallait point se fier à la promesse d'un autre prince que du Béarnais, parce qu'il n'était point dissimulé et restait fidèle à sa parole (4).
Les prédicateurs ne songèrent bientôt plus à ces premiers engagements envers Henri IV. Ils eurent le loisir au surplus de les faire oublier aux auditeurs par leurs récriminations pré-
(1) M. Champollion remarque que ce passade relatif à celte anecdote ne .se trouve point dans le manuscrit autographe de Lestoile.
(2) Crévier, Hist. de VUniversit.j t. VI, p. 414; — lîist. eccJés. de Fleur}, contin. par le P. Fabre, t. XXXVI, p. 273.
(3) 3Iém. de Cheverny, ap. coll. Petitot, sér. I, t. XXXVI, p. 1^4.
(4) V. Dia}. du Maheiistre, ap. Ménipp., t. III, p. 370.
«•IIAPîTnK II, î:^ 1'. Ifift
liminairosronlrr la victime de Jaccpirs (ilémpnl,j)ar les éloges insensés qu'ils proili^Mièrent au meurtrier.
Fr^re (ilénienl lui prodami^, dans toutes les chaires 1;, « le bienheureux entant d(î Dominiqui', le saint martyr de .l.-fi. » Cl u\ (|ui osaient appeler réij'icidr le h(!ros (|ui avait délivré la France « de ce chien de Henri de Valois » nVîtaienI ((ue des ijnvucmcnU, et les pn'îdicatcurs les désif^naienl ainsi à la vengeance populaire. La mfîre de la duchesse de Montpensier. M'"" de Nemours, trouvant insndis.mts encx)rc les sermons qu'(m di'hilail |)arl()ul, alla aux Omleliers, et, montant sur les degrés du grand-autel, elle harangua elleniôme le peuple sur la mort du tyran. Des cierges lurent allumés dans les églises autour de la statue de Jacques Clément, et M"'** de Montpensier (2) reçut chez elle la mère de ce fanatique, qui avait osé venir de son village, situé au\ environs de Sens, pour demander récompense de l'attenta de son (ils. Le peuple fut invité par des sermons spéciaux à aller vénérer la bi(^n heureuse mère du martyr, (jui s'en retourna bientôt, enrichie de dons et d'argent, et aecompagn«y par quarante religieux jusqu'à une lieue de Paris (3).
Le régicide lut alors consacré. Sixte-Quint ne craignit pas de sanctionner cette sanglante théorie par l'autorité du pontilicat. « Il s'échappa, dit le chanoine Anquetil (4), dans la première joie que lui causait la fin violente de Henri de Valois, jusqu'il la comparer, pour l'utilité, à l'Incarnation du Sauveur, et pour Théroïsme du meurtrier, aux actions de Judith et d'Eléazar. j) Le bon Lestoile a donc tort d'avancer, dans sa juste indignation, que les prédicateurs n'étaient cnis que de quelques « coquelVedouilles et oisons embéguinés. »
(1) Mézeray, Hist. de France, 1685. in-fo, t. III, p. 659.
{"l] EUe demeurait au coin do la rue do Tournon et de la rue duPelii Bourbon.
\3) Saint-Foix, Essais sur Paris, dans ses Œuvres, t. IIÏ, p. 63: ■— Lestoile, Journ. d: Henri IV, p. 3.
(4) Esprit de la Lioue, t. III, p. 94.
Lui-même se coiTigo à l'inslant v,n ajoutant : « C*estoit la jurisprudence des moines et presclieurs de ce temps, auxquels les parricides et les assassinats ])lus exécrables estoient censés des miracles et œuvres de Dieu. » Or, on sait quelle intluence exerçait alors la parole évangéliquc; ; les doctrines enseignées dans les chaires lurent avidement acceptées par la foule. L'apothéose de Jacques Clément amèneia bientôt Pierre Barrière, et nous verrons plus tard Boucher, après la Ligue, dans sa retraite de Belgique, se faire ouvertement Tapologiste de Jean Chàtel et armer ainsi dans l'avenir le bras de Ravaillac. Qu'on n'attribue point d'ailleurs ces excès il la partialité des narrateurs contemporains, à la chaleur momentanée de la parole. La parole était moins violente encore peut-être que les traités spéciaux, que les sermons imprimés qui portent le nom deplusieurs de nos prédicateurs. Ces témoignages sont irrécusables, et nous y arriverons tout à rheure.
Sept jours après la mort de Henri III, la Ligue fit proclamer roi le cardinal de Bourbon, sous le nom de Charles X. Ce règne fictif ajournait les prétentions de chacun, et réunissait provisoirement les ambitions dans une même volonté, dans un but unique et préalable, l'extermination du Béarnais. Abandonné de toutes parts, placé entre les exigences immédiates des catholiques royalistes et la mauvaise humeur de ses huguenots. Henri IV, sans presque de ressource d'abord que son génie souple et que son courage, se tira pourtant de cette position désespérée.
Lors de ses premiers succès, il fit grâce aux prédicateurs qui l'avaient si vivement combattu, excepté à Che.sé et à Bourgoing.
Le cordelier Robert Chessé, qui se trouvait à Vendôme au moment de la prise de cette ville, ne put parvenir à s'échapper (1). Ce prédicateur, fort affectionné dans le principe h
(i) Événetn, de Varmée du roi, Ap. Mém. de la Ligue, t. IV, p. 79.
ciiAPiTnK II, s i". 157
ll<înri m, avait (léscrl(5 la causi; du roi pour scjfler dans les conspirations. \\)vhs avoir, au coiiimmccmenl de KW9, ai(i(^, le président De Tliou îi se sauver de Paris, nial^çn; k% perfides einl)ùclies des Seize, il dlail tout îi coup pass(» à la Li;,^ue. On avait nièniiî dtrouvert préci^demnn nt, ù Tours, un vaste complot dont il (Hait le chef et qui se trouva df^joué. Chesst5 s*était refuj;i('^ alors ii Vendùine, et n'avait cessé d'aigrir le peuple par des sermons (pii se renouvelaient chaque jour avec vt5ht'Mnence(li. (ViHait, disent les contemporains, un homme plein de vaniti^, et désireux avant tout de faire du hruit et de se mettre en avant : homincm alinquin (jtoriolœ potins quam lurbarum. Henri IV, après l'assautde Vendùme, lit {>race à tout le monde, excepté à deux fanatiques plus acharnés que les autres. L'un d'eux était Chessé, que les habitants accusaient unanimement d'être le véritable auteur de leur révolte, et dont ils demandaient le châtiment. Le cordelier se résigna, et, livré au bourreau pour être pendu, [)ar ordre de Biron, il alla au supplice avec une constance et une tranquillité singulières (^).
]\Ialgré quelques succès insignifiants, la position de Henri IV était loin de s'améliorer, quand la victoire d* Arques, en octobre 1589, vint changer la face des choses. A Paris, on s'attendait si peu à cette issue, que des fenêtres furent louées en grand nombre pour voir passer le Béarnais enchaîné. Les prédicateurs qui avaient d'avance annoncé le succès infaillible de la Ligue lurent atterrés. Hs dissimulèrent pourtant l'échec aussi longtemps qu'ils purent. On donnait lecture en chaire de lettres supposées du duc de Mayenne, qui constataient maints triomphes : cela s'appelait prescher par bil-
(!) Vehementibus ac assiduis aJ populum concionibus. (Tbuan., l. XCVIL l Hj;t. IV, p. 811.)
(2) Et hic qui lera, tanquam defectionis auctor, oppidanis ipsis euui ad pœnam deposcentibus, carnifici k'iueo strangulai.dus Iraclitur mortemq e summaoris et animi tranquiUitate pertulit. {ibid., g 20, p. 820.^ — Cf. Lô Duchat, notes sur le ch. vii de la Confess. de Sancy, p. 450.
lets, et c'était madame de Monlpensier qui se chargeait de les fournir (1).
Une vive attaque des faubourgs vint tout ;i coup détromper les Parisiens. Parmi les prisonniers qui furent ramenés au camp de Henri IV, se trouvait un moine armé comme un soldat, et qui s'était battu avec Rose et aucuns pvestres débauchez habillés en séculiers (â); c'était le prieur du couvent des Jacobins, auquel avait appartenu Jacques Clément; c'était précis(''ment le confesseur du régicide. Edme Bourgoing (3) fut transféré sous bonne garde à Tours, ou siégeait, à cause des troubles, le Parlement,
On a de lui un pamphlet publié quelques semaines auparavant, sous le titre ù'Estrange mort de Henri de Valois, advenue par permission divine (4). Bourgoing présente l'acte de l'assassin comme une vengeance céleste. Un ange, selon lui, était apparu à Jacques Clément, montrant un glaive nu, et disant : « Je te viens acertener que par toy le tyran doit être mis à mort. » Le cordelier assure en outre « que l'âme du meurtrier n'avoit laissé de monter au ciel avec les bienheureux. ))
Edme Bourgoing fut donc traduit devant le Parlement, à la requête de la reine Louise, veuve du feu roi, et sur le réquisitoire du procureur général. Le principal grief qu'on allégua contre lui fut d'avoir, dans des sermons où se trouvait un grand concours de peuple a prodigué des louanges à Jacques Clément, jusqu'à comparer la levée du siège de Paris à celui de Béthulie, Clément à Judith et Henri HI h Holopherne, » Bourgoing avoua les éloges donnés à ce régicide en chaire; mais jusqu'au bout il nia qu'il se fut vanté
(1) Félibien, Hist. de Paris, t. II, p. 1193.
(2) Duc de Nerers, Prises d'armes, ap. Danjou, sér. I. t. XÎII, p. 125.
(3) Mém. de la Ligue, t. IV, p. 2. — Le Dict. d*^ Morcri est inexact dans ses dates à l'égard de Bourgoing. Moreri est coutumier du fait, on le sait.
(4) Cet opuscule a été récemment reproduit dans les Archii^. eur. de iHht, de France, sér. I, t. XII, p. 3Si à 3î)o. — V. P. Lelong. 1903T.
<:hai»itiik 11, ^ i*'. 150
de Taroir conHcillé ; ce qu iittirmaicni plusieurs tëinotas. Li ({uoslioii 110 put rien tirer de lui sur ce pûinl, et il fut rondamiiti à «Hre (îciârlelc cl brûlé.
CiOiniiie lloberl Cliessé, Houi'KoiiiK man:lia au suppliœ avec calme, ne se |)lai^nant \mn[ de la sévérité du jugeîriKMil qui le frappait; mais accusant la conscient; des témoinn qu'on avait produits. Arrive à Téchafaud, il adressa à bieu quelcpies mots l'ervcntsel fermement articulés, puis, étendant au delà de la mort la chasteté de ses prévisions, il s'enveloppa de sa robe et se livra h rexécuteur (i). Quelques historiens assurent même (jue, dans la fort belle />;/^r^ qu'il pronon(:a avant de mourir, Henri IV ne fut [>as oublié et qu'il demandiau ciel sa conversion, « ce qui, remaniucLesloile r2), estoit fort louable en une personne de sa profession et qualité, mais non pour en faire un saint, comme a fait la Lij?ue. »
Ces représailles du parti royaliste et les succès de Henri IV exaspérèrent les prédicateurs parisiens. Le pape Sixte V, qui était revenu de ses premières préventions contre le Béarnais, et qui espérait le voir prochainement catholique, ne fut pas même exempt des attaques. Philippe II, mécontent de le voir faiblir, le somma d'excommunier les Vénitiens qui (les premiers parmi les catholiques) venaient de reconnaître officiellement Henri IV. Sixte-Quint négocia, parlementa et attendit. Philippe II, furieux de ces lenteurs et de cette mauvaise volonté évidente, fit prêcher ses moines contre le Saint- Père. « Non seulement la république de Venise favorise les hérétiques, dit en chaire un jésuite espagnol, mais silence, silence, ajouta-t-il en mettant le doigt sur la bouche, le pape lui-même les protège.... (3). »
(1) Cuin ad supplicium traheretur, magnara constantiani vultu prae se tulit non lam judicii severitatein quam testiuni fidem inciisans... Post valde piam orationem ad Deum alta voce conceptam summacura corpus composuit nequid indeceiis pâli cogeretur; et ita vitam inter cruciatura liuivit. (Thuan., l. XCVIII. § 8; t. IV, p. SÀ2.)
(2) Journ. de Henri 7F, p. 12 B.
(o) Rankc, Ilist. de la papauté, Ir. fr,, 1. VI, g -2; i. III, p. 259.
Ce iut, au delà des Pyrénées, un déchaînement universel contre Sixte-Quint. Les plus habiles prédicateurs soutinrent publiquement riiidispensuble obligation de secourir le catholicisme contre l'usurpation d'un prince relaps, et blâmèrent aigrement le pontife de ses retards et de ses hésitations (1). Ces sorties ne manquèrent pas de trouver de l'écho en France? Bernard Rouillet, entre autres (2), dans une des églises de Bourges, invectiva furieusement contre Sixte qui, disait-il, « conseillait la paix et s*entendait avec les hérétiques. )> Quand ce pape mourut (ce qui arriva bientôt), les curés ligueurs ne surent pas contenir leur joie, et Âubry l'annonça en ces termes : a Dieu nous a délivré d'un méchant pape et politique. S'il eût vécu plus longtemps, on eut été bien étonné de voir prêcher dans Paris contre le pape, et il Teùt fallu faire (3). j> Les idées théocratiques n'ont jamais été qu'un prétexte et un moyen dans la Ligue.
Sixte-Quint, fort irrité des personnahtés qu'on se permettait contre lui en France et en Espagne, en fit faire de grandes plaintes, ce qui n'eut aucun résultat. Ayant appris que PanigaroUe, le premier prédicateur de son temps, se laissait aller à rinduence des Espagnols, et prêchait avec trop de véhémence contre le roi, il lui fit ordonner de revenir à Rome sous prétexte d'en faire son prédicateur ordinaire (4) ; mais PanigaroUe resta sourd à l'injonction.
On a vu que l'évoque d'Asti avait prêché la Saint-Barthélémy, dans sa jeunesse, à la cour de Charles IX; il n'avait rien d'âpre cependant dans le langage, et ses nombreux écrits font honneur à sa réserve, s'ils ne font pas honneur à son talent, a Cet homme docte, dit Lestoile, fort pathétique et pér-
il) Gregorio Leti. Vie dit, pape Sixte F, Ir. fr., 1758, in-12, t. II, p. 439.
(2) Le Duchat, notes sur la Ménipp., t. II, p. 207. — Jlém. de Xeueri, t. II, p. 7 9.
(3) Maimbourg, Hist, de la Ligue, L IV, ann. 1591-
(4) Gregorio Leti, loc. cit.
(.IIMMIIII:: 11, .^ 1". t(il
suasil, pnvsclioit iwrr ^rand concours (it afliiuMicc (i»î peuple, principaliMncnl de daines el de damoisellcs aiix(pi(dles sa l'acoii reveiioil Tort. »> On voit par un passiige du lUiron de Fœnente (|ue ce succès auprès des f<înimcs, que I^ani^rarolle parlajifcail avec le Pclil-Feuillanl, donna lieu h plus d'un s;ircasnie, car d'Aiibi^nc' sii|)pose plaisannnenl rpie l'éveque d*Asli commença un sermon par ces mois : « (yrst ])(mv vous,
bellt'y que je meurs , en appliiiuanl ses yeux sur un(.' ^^•l-
lande de l'amour de la(|uelle il esloit descri(^ partout ; le peuple cstonné de cette entrée se rassura quand, après pauses et soupirs, ce bon docteur ajouta : dit Notre Se'ujneur à son Église (i). » Mais c'est là sans doute un de ces nombreux mensonj;es dont le oausli(iue huj,^ucnot aimait à éJ,^ayer ses cyniques pamphlets.
Panigarolle, d'ailleurs, Davila l'affirme positivement (-2), prêchait en italien (8), et cela ne l'empêchait pas d'avoir un auditoire très-considérable. C'était sans doute une affaire de mode chez les femmes de venir écouter ce parler élégant et mélodieux. N'oublions pas que nous sommes dans le siècle de Catherine de Médicis ; n'oublions pas les grandes colères de Henri Eslienne contre le nouveau languaige italianiiè.
L'élégance des manières de Panigarolle était séduisante. Au lieu d'accumuler les personnalités elles gros mots, il distinguait et déduisait, ne faisant jamais défaut de vifs et subtils arguments contre Vhérétiqne ; les violences de Boucher, « qui faisoit gloire et marchandise d'injures, » le dé-
(1) Les Aventures du baron de Fœneste, 1. IV, ch. viii, au Dézert, 1630, in-8o, p. H^S. — D'Aubigné revient sur ce trait dans la Confess. de Sancij, p. 348.
(2) Davila, t. II, p. 1^2.
(3) On voit aussi un cordelier de Laval, Yves iMagistri, prêcher tous les jours en espagnol a la chapelle de la reine pendant le carême de 1591 . Mais il est à remarquer que ce Magistri était chapelain de la garnison de PhiUppe II. Ses appointements lui lurent inexactement payés, et, dans sa mauvaise humeur, il écrivit uu pamphlet royaliste qu'on le força ensuite de réfuter lui-même. (Lestoile, Journ. de Henri IV, p. 77 B.
foulaient sinrrulièremont, et il l'en réprimnndait souvent. L'acliarncnient (|uc le curé de Saint-Benoit montrait contre le feu roi révoltait surtout Pani^arolle : «Les Italiens, disait-il à ce propos, qu'on accuse d'être vindicatifs, assouvissent leur haine par la mort de leur ennemi (1). »
PanigaroUe était donc assez modéré de sa nature, mais l'exemple remportait; il lui échappa, un jour, dans la conversation, de dire que la paix était désirable. Le propos fut rapporté aux Seizequi je prévinrent qu'il eût à parler autrement, sans quoi ils le feraient coudre dans son froc comme dans un sac, et renverraient par la rivière porter ses paroles conciliantes. L'avis fit rédéchir PanigaroUe. Jusque là, quand il sentait la passion le gagner, il avait soin de boire un grand verre d'eau froide disposé d'avance sur la chaire; mais r>Q souvenant de la menace des Seize, il se mit si fort en colère dans son prochain sermon, qu'en se justifiant i'èiveun homme de paix, il oublia de boire le verre d'eau et cria de toutes ses forces et à trois reprises : guerra! giierra! gtierra! Ces paroles produisirent un grand effet; l'habitude qu'on avait de voir PanigaroUe calme fit supposer au peuple quelque rai* son nouvelle et puissante de persévérer dans l'Union (2).
Cette modération qu'avait désirée Sixte-Quint, Mayenne commençait à en désirer aussi quelque chose. Les tendances démocratiques étaient plus fortes que lui, et il n'avait pu annuler le Conseil de l'Union qu'en promettant les États.
(1) Lesloile, ibid.y p. 41.
(2) Le Grain, Décade de Henri-lr-Crand, 1. V, p. 450; — Sat. Menipp., t. II, p. 139.
CKAIMTIIP. Il, (J II. 1(1.1
SU
Ilctour sur los libolli^i puMiéM parles prédiratoui.H. — Launay rcrii« Mt
aiifiTÔdriiis iilisnluiisli's. - Lrilro (lu PiMit-Kouill'inl A Ihurl Fil. fiéin'braKl invoqu«i la (lisriplin<^ errK'siaslIijuê. — l.n Vir tU ChypoetUe Henri de Valoii, par Duucher. •— />/• Juiia Hennci JJ/abdf
cutionr, par lo iiirine. — Analyse do co TraiUi; droit do l'Église, (ln>it <lii |i.'ii|>l.v - Niifro [Kimi>lilol do iJouclitT.
On a vu quelles atleiriles avait subies la monarchie dans la personne de Henri III: avant de poursuivre, il faut revenir quelque peu en arrière et nous arnMer un instant pour consulter les pamphlets, les traités après les sermons, pour voir enfin les iiardiesses et les atlacpies remonter peu à peu du particulifT au fi^niéral, du roi à la royauté, du fait au droit, de Tapplicalion h la doctrine. Les écrits publiés par nos prédicateurs mêmes, (jui la plupart étaient libellistes m même temps qu'orateurs, seront plus que suflisants.
Il coûtait peu h ces pamphlétaires d'être en contradiction avec eux-mêmes, de renier leur passé. Launay avait naguère soutenu <i que pour aucun prétexte de religion ny autre tel qu'il puisse estre, il n'est permis de prendre jes armes contre son roi (1), » et le hvre oîi il démontrait ces propositions royalistes avait été dûment approuvé par sept docteurs de Sorbonne, entre lesquels Prévost et Guill. Rose. Quand la Ligue eut adopté la doctrine de la souveraineté populaire, Launay ne fut pas le moins du monde embarrassé et il se fit démocrate tout comme s'il n'avait jamais été absolutiste. Tour à tour calviniste eî romain en religion, il fut tour à tour monarchiste et républicain en politique.
Le Petit-Feuillant avait les mêmes antécédents, et il les répudia aussi avec impudence, à la première occasion. Il s'était vu admis dans la familiarité, dans les confidences dé-
(1) Dcchir. et Iiéfut. des fausses suppos. et perverses appltc. à'aucnnes scnfeucvs de la Sainte-Ecrîfmw in-S^, ch. ne; viii.
If) 4 LES PRKDICATEUnS DE LA LIGUE.
votes de Henri III. Aussi, quand ce monarque apprit que Montgaillard le traitait d'athée, il lui écrivit de sa main une lettre qui se terminait pas ces mots : « Vous parlez mal de moi, vous qui me cognoissez jusques dans 1 ame pour plus et meilleur catholique que ceux qui me veulent nier pour roy (1). j) Le Petit-Feuillant fit aussitôt imprimer une insolente réponse (2) oîi Henri III était menacé de l-enfer et déclaré déchu de tous ses droits. Il ne l'appelait plus sire, mais monsieur, et il ajoutait : « Ce n'est qu'avec horreur que je parle et traicte avec luy. j)
Voilà oîi en était tombée la royauté. Tous les arguments semblaient bons h ses adversaires. Genébrard l'attaquait en juriste ecclésiastique et avec tout le pédantisme d'un docteur en droit canon (3) ; Boucher, à son tour, avant de faire un traité en forme, l'attaqua. Le seul titre de sa vie de Henri de Valois dispense de la lecture (4). Ce pamphlet, qui est bien du curé de Saint-Benoit (5), était destiné au peuple. Chaque assertion y est confirmée par une gravure grotesque. Les sept péchés capitaux, dans lesquels Henri III tombe tour à tour ont été grossièrement commentés par un artiste mal habile. Le fond de cet opuscule est digne de la forme. Cheverny est traité de loup et Harlay de voleur, cela suffit pour indiquer ce qu'est le style ; Henri III est accusé de faire de l'or et d'avoir empoisonné son frère Charles IX dans une sauce de brochet, cela suffit pour faire apprécier la valeur des faits avancés. Boucher finit par une exhortation à secouer le joug de la tyrajinie, h chasser le nouveau Néron,
(X) Matthieu, Hist. de Fr., t. I, p. 770.
(12) Réponse du P. Dom Bernard à une Lettre que lui a escrite Henri de Valois. 1589, in-8o (V. P. Lelong, no 18841.)
(3) V. De Clcricis qui participarunt in divinis ficienter et sponte cum Ifenrico Valcsio post CardinaUcidium assertio, 1589, in-8".
(A) La Vie et Faicts notables de Henry de Valois tout au lomj, sans en rien requérir, oii sont contenues les trahisons, perfidies, sacrilèges, exactions, cruautés et hontes de cet hypocrite et apostat. 1589, in-8" (Bibl. roy., L, 1476.)
(5) V. le Dicf. des Anonymes de Barbier, n^' 19055.
CHAIMTIIK 11, .^ II. 160
Iaî seul li'.iil rcïiinninable (lo co lihelh» (1), est une adhésion :i la Saiiil-llarlli(il('iny qui oonfiniir posilivenionl ce que j'ai avancM^ plus haut : hî curé de Saint-Benoll reproche à Henri III d'avoir divul^^ié h l'avance les projets de massacre et ajoute : « Cela eut él«' ^M-and mal pour la religion. »
Pour un docteur en tlH'olo^^nc; une pareille brochure semblait très-peu t^rave; aussi les jçens sérieux ne; se la passaientils que sous U\ manteau, ('/était une piture a|)propriée aux manants, faite pour la l'oule. Dans les intervalles de cxîtte guerre d'avant-j^^arde, Roucher travaillait h son grand traité sur la déposition de Henri IH, (|ui devait être le premier manifeste savant, étendu, dogmatique, de la Ligue.
Le Dejusta Ahdii'atione Hcnnci iertii était \\ moitié imprimé quand Jacques Clément, par son attentat, sembla le rendre inutile. Boucher cependant ne voulut point avoir perdu son temps. Il se hûta donc d'achever son travail que la Faculté de Théologie, dans le privilège, déclara « plein de piété et de dévotion, et servant à l'instruction et à Tédification des peuples. y>
Ce traité, que De Thou regarde comme le produit le plus violent, comme le dernier mot des colères de la Ligue (:2^, parut chez le libraire Nivelle en 1389 (3), et fut réimprimé h grand nombre deux ans plus tard , par les presses de Lyon (-4) . Ce que Boucher avait dit de Henri III pouvait
(1) On peut comparer deux pamphlets analogues du Lyonnais André de Rossaut. (V. P. Lelong, 19105, 19107.) Le second est dédié à La Chapelle-Marteau, « qui est engagé à faire une statue à Jacques Clément. » N'avons-nous pas vu aussi Marat au Panthéon?
("2) ... Librum quo non aliud flagitiosius toto illo effrœnatœ licentiae tempore publicatum est, eoque rabula impudentissimus innumeradictu fada et auditu horrenda per sunimani calumniam régi aflingebal. ^Tliuan. 1. XCV, g 10; t. IV, p. 728.)
(3) De justa Henrici tertii Abdicatiûiie aFancorum rege libri quatuor. Paris, Nivelle, 1389, in-8o (Bibl. roy., L., 1449.)
(4) Lyon, Pillehotte, 1591, in-8o. (Bibl. Mazarine, 32884.) Je me sers de cette édition quoiqu'il n'y ait pas dix chapitra ajoutés, comme le veut le P. Lelong. (V. no 19034.)
s'appliquer à Henri IV; on lut donc beaucoup ce livre. Il y avait là au surplus un certain nombre d'idées générales, à travers les accusalions particulières. L'ouvra^^e devint, pour ainsi dire, le manuel des ligueurs théoristes. Il y eut désormais une sorte de scholaslique politique, i)édante, amère, que nous retrouverons souvent, et qui dès lors se déclara reine de l'opinion au nom de la théologie, au nom du droit. Le traité Dejusta Henrici tevtii Abdicatione par son importance fondamentale, par l'influence qu'il exerça, mérite une analyse détaillée.
Boucher laisse percer sa prétention dès la préface. Ce n'est plus un sermon qu'il veut faire, ce n'est plus en français qu'il écrit, vulgari idiomate; cette fois il s'adresse aux savants, à l'Europe tout entière, dans la langue même de l'Eglise, et si son livre n'a pas paru plus tôt, ce n'est pas la peur qui l'a retenu, mais le besoin de mûrir sa pensée, mais l'entraînement des affaires (1). Ce traité d'ailleurs n'a pas été jeté au hasard et sans réflexion ; des théologiens, des jurisconsultes, des hommes d'état, entendus, des gentilshommes même, au- Uci ipsi, ont coopéré à ce travail, que Boucher donne comme une espèce de manifeste officiel.
Après ces préliminaires, l'auteur se demande: 1"* L'Éghse, le peuple, ont-ils le droit de déposer les rois? 2° Henri III doit-il être déposé par l'Eglise ? 3"* Doit-il l'être par le peuple ? 4" Dans la conjecture actuelle, a-t-on le temps d'attendre la formule de déposition et faut-il recourir aux armes ? — A ces quatre questions répondent les quatre livres du traité de Boucher. Restons fidèles aux divisions qu'il a adoptées.
I. — Le droit de déposition est double. L'un appartient à l'EgUse, l'autre appartient au peuple.
i. — Le pape ou ses représentants peuvent abroger les lois, changer les constitutions, pourvu qu'ils délient les peuples du serment d'obéissance et qu'ils avisent à confier à un
(1) ... non pavendi (novit Deus) sed maturandi causa fuit... asgidua negotiorum varietas et otii penuria erat (ad leet.).