‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la LigueChapitre 9 sur 22 · CHAPITHE II, K II. VU · texte numérisé non relu

CHAPITHE II, K II. VU

^•ardion plus sûr W Imiipcau hnmnin s^uv^ pnr le Christ (1). Celhî proposiliori parait si simple, si natunîllo à HoiiclMîr, qu'il nti S(î donne |)as la p(;ine de l'appuyer par des raisonnements, mais senlemenl par de.s exemples liislorifjues.

i. — La souveraineti' du peuph* ne peu! pas être contestée. C'est le peuple (|ui fait les rois ; 1(î droit d'élection e«l supérieur au droit d'Inirédité, et quand elle a nommé un roi, la ré|)iil)li(pie ^\mU' néanmoins son pouvoir. Le peuple a sur les rois le droit de vie et de mort (4). La monarchie n*esl qu'un contrat mutuel, ut in coniradihus de muhio, et il faut maintenir la vieille formule française : <t Mettre les rois hors de paipe (3). » C'est ainsi ([ue la couronne a passé desMérovinj^iens aii\ Carlovingiens, et des Carlovingiens aux Capétiens.

H. — Le droit de déposition que l'Eglise posst'^de manifestement doil-il s'exercer contre Henri III ? Oui, pour dix causes» pour dix crimes patents.

i, — Henri III est parjure. Or, les parjures sont incapables de gouverner, et on les a toujours déposés. (Accusation, puis impossibilité de régner quand on est coupable du crime indiqué, enfin exemples historiques, telle est la méthode syllogistique, uniforme, que Boucher reprend à chaque ordre de faits nouveau. Il suffit d'indiquer ce procédé. )

(1) ... Pênes romaniim pontificem aut qui infra ilhini sunt... arbitratu suo... regni jura immutare, lejres abrogaie.., tum populos obedientiae vinculo eximat, detque operam ut alleri coiiimodiori grex a Christo redemplus commiltatur... (p. 13).

(2) ... Reges à populis constitutos essejp. î20) ; — eleclionis jus hœreditario jure superius (p. 30^ ; — rege constitalo, suum leipublicae supn eum jus remanet (p. 31) ; ~ populo in regem potestas est vitai ac necig (ibid).

(3) C'est une vieiUe formule empruntée à la ciievalerie. On sait que François l<^^' usait précisément du même mot, mais, avec bien plus de raison et dans un sens tout opposé : « j'ai mis les rois hors de pages, » disait-il souvent, et il entendait par là l'affermissement du pouvoir absolu. Boucher devine presque le gouvernement constitutionnel et les ministres responsables quand il ajoute : « Regni non régis ministri in Gallia (p. 44). »

^. — Il est assassin et parricide, quod innoxii principes cœsi, quod propinqui^ quod pev assassinos. Il n'y avait pas à ce crime le moindre prétexte, pas même l'ambilion du Balafré : Giiisius ambitionis expers (1).

3. — Il est meurtrier-sacrilège, car il a tué l'évoque Louis.

4. —Il est fauteur d'hérésie. On se rappelle les édits de pacification, le secours qu'il a donné aux Réformés de Flandre, la désignation du roi de Navarre comme son successeur, le serment qu'il a gardé, fuies servata (2), à cet hérétique.

5. — Ilestschismatique. C'est une usurpation sur les droits de l'Eglise, sur les droits du peuple, de se servir comme il le fait de la formule : « Tel est notre bon plaisir, » et de dire : « moïi état, mon royaume, mon clergé, ma noblesse, mes sujets, » au lieu de « notre état, etc. »

6. — Il est simoniaque. N'a-t-on pas levé par ses ordres des impôts sur les sacrements ? N'y a-t-il pas eu un tarif : quinze sous pour les mariages, dix sous pour le baptême des enfants mâles, cinq sous pour celui des filles, et cinq sous pour les enterrements ?

7. — Il est sacrilège. Ne s'est-on pas emparé en son nom des biens du cardinal de Pellevé ? Boucher ajoute, à propos des couvents et des religieuses (3), des détails que le P. Sanchez, ou tout autre casuiste de même espèce, eût à peine insérés. Malgré le vers de Boileau, on ne peut citer même en latin.

8. — Il est magicien. Les sortilèges qu'il a essaj^és sur d'Épernon, à l'aide d*un serpent, sont avérés. De plus, on a trouvé des chiffres, des caractères inconnus, des noms horribles tracés par lui dans des cercles ; on a découvert des croix entourées de satyres (4).

(1) Pag. 87.

(2) Pag. 126.

(3) Pag. 169.

(A) Pag. 170. — Cf. Ménipp.y t. II, p. 345 et suiv.

CHAPITTIK II, S "• ÏÂlf

9. — Il est impi<*. Oui l'a jamais vu se d(*ronvrir (levant riiosliê? Qui no sait (\\u\ ses alïrrux mignons ont vU\ enterrés dans l'i^t^lise Sainl-Panl ?

10. — Kniin il esl analheme. Le; poiilil'e ne la |)as absous. m. — Le peupledoiU^XiM'cer son droit (le (li'posilion contre

llem'i III, (juand mênïe le s;iinl-p(M'(* lui pardonnerait (1). Ainsi la pénilenee peut lui rendre le royaume du ciel, elle ne peut lui rendre son royaume de France. Il y a à cela huit raisons.

1. — Il est perfide. Les Turcs eux-mt^mes n'ajouteraient point foi au récit exorbitant (pie Boucher en pourrait faire.

4. — Il a lésé la majesté de la réi)ublique ; lésé les trois ordres en dissi[)ant le trésor. L'ap|)ul des princes étrangers ne le sauvera pas.

3, — Il est tyran et ennemi de la patrie. Or, il est permis de tuer un tyran. C'est le droit, c'est le devoir de chacun en particulier, du premier venu. L'histoire a absous et enrejjistré avec honneur les noms des rég^icides (4).

•i. — Il est cruel. Non seulement il a voulu faire empoisonner le bon Charles IV, son frère, mais, comme Néron, il a rêvé rincendie de sa capitale, et ce n'est pas pour rien qu'on compte quarante-cinq bourreaux à ses ordres.

o. — Il est inutile au gouvernement.

6. — Il est adultère, souillé d'habitudes honteuses (3), entouré d'athées qu'il comble de richesses, et, avec cela, hypocrite. Son ordre de VEsprit-Saint est Tordre de FEsprit feint (4).

(1) Absolutio ciilpam non pœnam aufert, p. 2^2:2. (t2) Tyrannum occidere licet (p. ±2^1). — Privatus qiiivis tyrannum reipublici\3 hostem occidere potest (p. 270).

(3) V. les détails, p. 364. — Voir aussi p. 335. — Boucher ose avancer que la haine de Henri III contre le cardinal Louis de Guise n'avait d'autre fondement que les refus qu'il en avait essuyés dans sa jeunesse. « Ce conte, (dit Voltaire qui avait beaucoup vu quoi qu'on en dise) ressemble à toutes les autres calomnies dont le livre de Boucher est rempli. » (Not. sur la Henriade, ch. i, n. 4.)

(4) Pag. 316.

170 LES PHÉniaTEiins nr ta ucvk.

7. — Il est coupable de tous les vices. L'orgueil, l'envie (c'est par envie qu'il a tué Henri de Guise), rinii:ratitude, la dureté pour les siens, l'impiété envers les morts, la lâcheté, la jactance, sont ses moindres défauts. A quoi passe-t-il son temps? il apprend k chanter, il s'occupe de grammaire, travaux indignes d'un roi :

Declinare cupil, vere déclinât cl ipsa (1).

Les anagrammes qu'on peut faire de son nom prouvent la fatalité qui pèse sur lui. Qu'y a-t-il dans Ilenricus de Vallesio ? il y a ; 0 Detis ! vereiUe anteclmstu^ . Et de Valois ne donne-t-il point : o le Judas! Ainsi encore, dans Henri de Valois, on a vilam Hérodes, ou Julian Héwdes, ou dehors le vilain! on ah! ruine des lois, et enfin dans Henricde Valois, il est facile de découvrir : o crudelis hyena !

8. — Il s'est condamné de sa propre bouche. Boucher énumère des paroles d'humilité chrétienne dites par Henri III, et qu'il donne comme des cris involontaires de sa conscience.

IV. — On ne doit pas attendre la formule du jugement par les États, la déposition régulière. Il y a urgence. La Ligue n'est pas offensive, elle n'est que défensive. Après avoir inséré tout au long le serment de l'Union et la bulle de Sixte- Quint, Boucher, abandonnant la forme didactique qu'il avait suivie jusque-là, procède par apostrophes, par tirades, et parodie la forme des Catilinaires. Tantôt c'est à Henri III luimême qu'il s'adresse , ce monstre plus hideux que les cyclopes, pejor cmlopilms] tantôt c'est aux chrétiens pour qu'ils

(1) Ce vers esltiré d'une épigramme d'ÉtiennePasquier, contre Henri III: Gallia dum passim civilibus occubat annis. Et cinere obruitur semisepuUa suo.

Grammaticam exercot média rox noster in aula, Dicerejamque potest vir generosus : arao. Declinare cupit ; vere déclinât, et ille, Bis rcx qui fuerat, fit modo grammaticus.

Ainsi les ligueurs prenaient des armes partout, même dans los plaisanteries des Politiques.

CIIAPITIIR If, § 11. 171

fuient IVx('ommmii<'^ ; au clergtS à la noblesse» an licrs-élat pour qu'ils sr ntirml de eelte fanion ; aux ma^nstrats surloul, |)0!n* (|u'ils n'iniih'iil pas les vils conseillers fin parlement restiis lidMos au tyran, (jhtnœ (Diimalia, imbUcovum ('.litiontui vcutirs.

Mais tout h vm\) nouclicrsinlcrroinpl. u Voilà, s'derie-t-il (|ue tandis i{\w nous (Vrivons, laiidis ([wo la chaire, les conseils publics, l'orpiiisation de Tarnii^e prennent nos moments et interrompent nos mtWitations, voilà (prune nouvelle se répand, vvrahiH}^ wnul ac terribilis. Un jeune nmine, nn autre Aod, plus eouraj2:eux qu'\od, et vraiment inspin^ par le (ilirist, par la charité (1), a renouvelé ra-'itvrc de Judith sur lloloi>lierne, l'œuvre de David sur Goliath. Jacques Clément n'a lait sans doute que mettre en pratique une doctrine devenue générale (^) ; mais son courage, ce dessein si glorieusement achevé, et qu'il avait révélé à l'avance h quehines-uns (à Boucher peut-être), quod ntnniullis ipse vcvelaverai, tout cela mérite la reconîiaissance et a répandu la joie, une joie sainte, dans le cœur des gens de bien (3). Gloire à Dieu! la paixest rendue à TEglise, à la patrie, par la mort de cette bète féroce, triiculentis^imœ bestiœ. » Et Boucher ajoute : Clément lui a fait expier sa fausse cléjiience; faho usurpa tœ CLÉMEîSTL^i: pœuas dédit.

Que reste-t-il à fiiirc? se demande en terminant Tauteur. I/exomple de Henri III ne sera pas perdu; le traité de Justa Abdicatione ne sera pas inutile. Le Béarnais reste, qu'il faut chasser et écraser (4). On a tué un roi impur, on ne souffrira pas un tyran exécré (o). C'est la mission du peuple de le

il) ...Aller Aiûd, imo etiam forlior (p. 451). — Ultore Chrislo (p. 452). — ... Per summam charitarem (p. 453).

\2) ... Quod aliis plerisque in ore erat crcdenJûs tyrannos (p. 450K

(3) ... liicredibilis bonorum omnium gaudio et exultations \ibid.).

(i) ... De hoc quoque excludondo, imo conlerendo dbùsse \ideri c\\piamus {prœf.).

(5) ... Et nos qui nec impurum sustinere potuimu^ execralum istum assumemus (p. 455K

IVappcr; c'est la mission de Mayenne, ce frère des Machabées, de le vaincre. Dieu se laissera exaucer.

Tel est le singulier livre de Jean Boucher (1). C'est bien l'image du temps, un mélange de bouffonneries grossières, de quolibets ridicules , de subtilités schoslatiques , de violences d'école , d'apostrophes de carrefour , d'arguties de légistes, d'indigeste érudition biblique, de pédantisme profane, de haines passionnées, de débris de la théocratie papale et de je ne sais quel pressentiment grossier des doctrines révolutionnaires; et au milieu de tout cela, entre une fable ridicule et un syllogisme, entre une calomnie impudente et un texte de juriste, des idées sérieuses , une passion

(1) On a longtemps attribué à Guill. Rose un traité analogue : De justa reipublicœ christianœ in reges invpios authoritate. Il est curieux de comparer les accusations contenues dans ce livre (pages 87 à 101) avec celles de Boucher.

Je ne m'attache qu'aux traits les plus caractéristiques :

« Les exactions de Henri 111 ont ruiné la France. Ce prince a traité son royaume comme Verres avait fait de la Sicile, avare et sordide expilavit. C'est un second Néron, car il ne suffirait pas de le comparer à Mahomet, Mahomete millies nequlor et scelerator. On ne peut se figurer ses prodigalités; voici son budget d'une seule année, de l'année 1584: in turpissimarum voluptatum ministrosy in suos Amasios et Gnathonés quinquagpsies centena millia aureorum dissipavit.

« On sait quelles étaient ses mœurs : a niillo (jenere intemperantis-

simarum libidinum abstinebatiir Execrandas contra naturam li-

bidines.

« Il a fait mourir son frère Charles IX, afin de lui succéder plus tôt, ut multi asserunt ejus opéra veneno cxtincti.

« L'église dépérissait sous son règne. Les évèchés étaient au plus offrant, au plus incapable : Eplscopatus et abbatiœ non minus libère

vendebantar quam in inedio foro oves et boves Quis ignorât am-

plissinws epli^copatns pueris, cœcis, surdis, iniprobis attributos ?

» Son alliance avec l'hérésie, avec la senline de Genève, senti nœ genevensiSy est évidente. Il a soutenu les Genevois contre leur excellent maître, contre leur souverain légitime, lo duc de Savoie, optimum Ducem, eurumque leijitimum principem Sabaudiœ. La Jézabel anglaise Élizabeth, le duc d'Orange et autres, et similis farinœ, hœresiarchis^ étaient ses amis.

Voilà comment l'écrivain anonyme, rival de Boucher, justifiait Tacte de Jacques Clément.

niAPiTUR II, Î5 II. 173

(Hiol(|uofois f^lorpuMilr, um; lo^çi(|ue sern^c, un inconlrslablc lal(înl (le poliMiiisie. La marcluî est vive, les raisonneincnis sem% les eliapiires roiirls, Penseinhle admit et frappant. Tout le xvr siècle semble sNHre (hivcrsé la p(M»*-iiuM(;, el W. livre (le Rouelier est une date. (Vesl, (irolius l'a tri's-hien remanpK'^ (t), la ]À^mi sVinparanl de la politifjue populaire (pi'avaient formuler aiiti'M'ituirement les minisires Calvinistes et la modifiant par les traditions saeerdol;Ues.

L'ouvraj;e de Boucher, à la fois sec et d(5clamatoirc, ce style fidèle h la barbarie du moyen-Ape et au cic(^ronianismc de la renaissiince, cet amal}j;ame bizarre de plats (iuipro(|uo de loj:;omacliie reli^^ieuse, i)lurent aux ligueurs. Le de Justû Abdicatioue obtint le plus grand succès. Au fond ce n'était (jue la manière de VAihdiKjir pour Uêvodate bizarrement accouplée avec la manière ricRamus, le procc'dé de Rabelais, et du Maître des Sentences fondus dans un mùme livre par un sophiste ptVlanl el trivial.

L'infaligable activité de Bouclier ne s'en tint pas à celle démonstration en forme ; il lui suffisait d'avoir fait une fois ses preuves de bel esprit érudit, de casuiste politique. Le curé de Saint-Benoît reprit bientôt la polémique courante, la guerre des sermons et des petits pamphlets. On a de lui (2) une réponse au mandement royaliste de Tévèque du Mans (3), qu'il publia quelques semaines après le de Justâ Abdicatione. Les prétentions du Béarnais à la couronne y sont combattues avec acharnement et l'assassinat du feu roi y est, comme toujours, exalté : « L'action de Jacques Clément , dit Boucher , est

(1) Oper. Théologie. y Amsterd., 1679, in-f^, p. "M A.

(2) V. le P. Lelong, n^ i908i; — Dict. des Anon. de Barbier, 9799 ; — et Catal. Leber, t, II, p. 208.

(3) Lettre missive de llJvêque du Mans (Claude d'Angennes), avec (ti Hêponse à elle faicte par un Docteur en Théologie, en laquelle est répondu à ces deux doutes : Si Von peut suivre en senreté le Boi de yavarre et le recognoistrr pour Roy, et si Vacte de S. Clément doit estre approuvé en conscience et si il est louable ou non. Paris, Chaudière, 1589, in-8o. — Réim. à Orléans et à Troveb.

chose Irès-louahle, proche de martyre, et le contraire ne se peut soutenir sans pjrande témérité, sans apcrte et sanglante mahce et sans porter scandale au peuple. »

VoilJi oii les théoriciens de la Ligue en étaient arrivés en lo89 : ils voulaient la souveraineté du pape et la souveraineté du peuple; ils faisaient la guerre aux mots, ils transportaient, on Ta vu, leur haine dans le vocabulaire, dans la langue. Le Petit-Feuillant affectait d'appeler Henri III monmur] et Boucher ne voulait pas que le roi dit ?no;i royaume. Malgré soi, on ne peut s'abstenir de modernes rapprochements. La Harpe a écrit sous le Directoire un traité fort aigre contre les excès de Tidiome révolutionnaire. Du Perron ou Malherbe en auraient pu faire autant après la Ligue.

Mémoire de Panigarolle sur la situation des partis et les chances des prétendants. — Di\ erses catégories de ligueurs d'après Pasquier. — Vues et intrigues de Philippe IL — Rôle de la maison de Lorraine. — Le parti des Politiques. •*- Avis du duc de Nevers sur les prédicateurs dans son Traité de la prise d'armes, — L'évêquede Beauvais Fumée insulté par un lieutenant de l'échevinage.— Le clergé de Màcon, fait le siège de l'hô tel-de-ville. — A Lyon, d'Espinac donne son palais épiscopal pour en faire une prison. — Les prédicateurs de Toulouse et l'assassinat du président Duranli. — Missionnaires envoyés de Paris. — Hylaret à Orléans. — Sa mort.

A ne considérer les doctrines qu'en elles-mêmes, on serait tenté de croire que la Ligue, selon l'expression de Palnia Cayet, tendait exclusivement à réduire Vétat de France en une république soumise au pape.

Sans doute, c'étaient là les théories réelles, sincères peutêtre, de quelques membres acharnés de l'Union ; mais, il faut bien le dire, les ambitions diverses, les nombreux prétendants à la couronne, ne voyaient là qu'un instrument utile, propre à augmenter le désordre, et en même temps a augmenter leurs chances. C'est pour cela que l'Espagne encounigeait et propageait ces idées démocratiques ; c'est pour

<:MAPITnR H, § III. 175

rela quci le saiiil-siogo citait lavorahh» à- ces icndaiicos sacor-

(lulalcs.

lia division n^^^nail dans tous les partis, et le donournu ni (^Liit si impossihU; à pnivoir, que; pres(|U(' Ions Us princrs du dedans et d'alonlonr aspirai<Mit s(''rieus(;monl au Ironr» de l'Yance, on an moins à nii (l«'Mncnil)reinoiil dont ils auraient leur part.

l^anni ces prétendanls, il laul ('oinplcrCharles-Kmmannei, duc de Savoie, (jui avait épousiî (Catherine, seconde fille de Philippe II, et qui réclamait le sce|)tre comme fils d'une fille de François F'.

l^uii^arolle, venu, en 1589, avec le h^pat Gaëiano, semble avoir été l'ai^^ent du duc Savoie, auquel il devait d'ailleurs le siège d'Asii. Durant son séjour à Paris, au centre môme de rUnion, Tactil' (K'êque entretint une correspondance suivie, fréquente, avec Charles-Emmanuel (1). Trois mémoires courts et substantiels, qu'un curieux recueil du temps nous a conservés (^2), furonl aussi adressés à ce prince par Panij^^'irolle. L'ancien apoloi^nste de la Sainl-Bartiiélemy y expose ii son maître ce qui s'est passé jusque-là, ce qu'il y a à faire, et ce que sont les dispositions de la nation. La partie narrative est peu imporlante; tout cela est ailleurs et plus au long. Mais les plans et les jugements de Panigarolle sont dignes d'attention; c'est la Ligue considérée du point de vue italien. Je vais donc analyser et reproduire fidèlement, dans leur substance, les dépêches de févèque d'Asti, sauf à les contredire tout à rheure :

« Il y a en France trois grands partis : les hérétiques, les Politiques et les catholiques.

(( Les hérétiques veulent le roi de Navarre comme il est, et

(1) ... Numéro grandissimo di letrere le quaU lio scritto a vostra Altezza in Parigi [Leltcre di Panigarola. Milan, 16:29, in-S»^, p. ^3 (Bibl. royale Z. 1114).

(2) Xi^.Mem. a Estât recaeiilis de divers manuscri's, ensuite de ceux de M, de Viîleroy. Paris, Thiboiisr, 1623, in-S», V. p. 609 à 658.

s'appuient sur cette doctrine qu'il faut prendre les rois tels que Dieu les donne (l).

« Les Politiques, c'est-à-dire ceux qui juifincnt la religion à l'état et non V état à la religion, veulent également le roi de Navarre, mais converti. Ils sont en grand nombre, môme en Italie; un pape pourroit être élu qui leur seroit favorable; mais le saint-siége feroit en les appuyant chose indigne desoi.

« Enfin les catholiques veulent un monarque, bon et sur catholique, et qui le soit déjà.

a Dans cette conjoncture, cequ'ilfaut combattre à outrance, c*est le parti des Politiques, et partant le Béarnais. Le pape n'a qu'un rôle à jouer. Il faut qu'il envoie un secours, non en argent qui seroit très mal despensé (2), mais en troupes, c'est-à-dire huit mille fantassins et trois mille chevaux. Cela ne coûtera au saint-siége que cent mille écus par mois, et dans un an (pourvu que l'Espagne y aide, et que Tarmée pontificale aille netoijant la France), on pourra être maitre de la situation.

« Que faire alors? Faudra-t-il diviser le royaume en plusieurs parties, comme est à présent l'Italie ? Beaucoup sont de cet avis. Mais, si ce plan est de nature à bien servir à l'estaty il n'est d'aucune utiUté pour l'affaire de la religion. Le vrai remède, le vrai moyen de rétablir la paix en France est donc de créer un roy, ce qui ne se peut faire sans une assemblée des Etats-Généraux qui l'élise.

« Maintenant, sur qui se portera le choix ? Quelle est la position, quelles sont les espérances légitimes de chacun ?

(1) Le singulier et brusque échange d'opinions politiques entre les catholiques et les protestants n'échappe pas à Panigarolle, et il trouve que le soutien prêté alors par les calvinistes à la royauté est« une notable acquiesçation aux esprits des simples catholiques. » Panigarolle appuyait surtout la Ligue par esprit ultramontain. La démagogie insolente des Seize allait mal à son urbanité de cour.

(2) Cela prouve que les chefs ligueurs se préoccupaient encore plus de leurs intérêts que des intérêts de leur parti, et qu'ils prenaient leur part des secours envoyés par l'étranger.

CIIAriTHK II, S ï»ï- ^'^'^

(( Je luî doute pas qu'un prinee de la maison de Fk>urlK)n, le comte de Soissoiis surtout, n'obtint un Irès-^rand nombre de sulTrajçes. Une bonne jWPlie de la noblesse, lout(^ la mat^islrature , lui seraient favorables. Mais le liers-élat le repousserait avec opiniâtret(L

« Après un niiMiibre de la famille de nourl)on , c'est le jeune duc de Guise, actuellement en prison, (pii rencontrerait le moins d'obstacles. Il aurait la majoritt'. de la noblesse, presque tout le clerj^^r', et le peuple unanimement.

(( Il y a encore Mayeime. Ciclui-lii [n'aurait pas la centitme partie des voix nécessaires. Il est décidément fort cscartc.

« On ne pense pas plus de bien du jeune duc de Lorraine (pour le(iucl son père réclamait, comme né d'une fdio de Henri II). Cette branche est fort peu en estime, et Mayennne d'ailleurs accepteroit plutost le diable pour roy.

«Enfin, pour en finir avec Philippe II, quand les ressources de TEspagnc seraient quatre fois plus grandes, ce ne seroit pas encore assez. L'Espagne est trop suspecte à la nation française. Si Philippe II envoie de l'argent, on le dé pense sans profit, chacun s'en joue et s'en moque : s'il envoie des troupes, on prend ombrage. Les prétentions de l'Espagne suffiroient d'ailleurs pour mettre l'accord parmi les Français divisés et pour fortifier ce tiers-parti qui commence desjà à pulluler. Bref, Philippe II n'aura jamais la couronne de France, h moins que l'extrême nécessité ne le fasse roi par la volonté du peuple.

(( Quant à Votre Altesse , je ne la flatterai pas. Deux choses lui sont très-préjudiciables, son peu de pratique de la France, puis la rumeur qui courut sur l'affaire de Salcède. En revanche. Votre Altesse a pour elle c^ naturel belliqueux et libéral qui plaît aux Français; de plus, ellepourroitincor porer au royaume très-chrétien le marquisat de Saluées, qui seroit une porte perpétuelle aux affaires d'Italie; enfin son mariage avec une fille de Philippe II ne lui sera pas nuisible :

178 LES PRÊDICATEUnS DE LA LlCrE.

le duc de Mayenne lui-même ne se montrerait pas très-hostile îi cette combinaison, j)

Tel est, en résunié, et exactement reproduit dans ses termes importants , le mémoire adressé par Panigarolle à Cliarles-Emmanucl. Los vues de Rome, les idées italiennes sur la i^'rance s'y montrent sous un jour nouveau. Je n'ai pas besoin de dire que l'éveque d'Asti s'abusait sur beaucoup de points. C'est le propre des partis extrêmes de vivre d'illusions et de nourrir les espérances les moins l'ondées. Il est inutile de relever toutes les conjectures erronées de Panigarolle. Touchons seulement quelques points en passant, et rétablissons les faits.

Et d'abord, ce parti des catholiques, ou pour mieux dire des Ligueurs, que Panigarolle semble présenter comme parfaitement compact, n'avait pas cette unité imposante de vœux et de sentiments qu'il lui prête. Pasquier distingue soigneusement (1), parmi les membres de l'Union, trois classes distinctes : 1^ les zélés, qui en sont encore aux haines de la Saint-Bartliélemy, et qui veulent tout tuer, Politiques et huguenots; S'' les espagno Usés, afin d'en finir et d'avoir la paix, destinent la couronne à l'Infante; 3" les Ligueurs clos et couverts, qui désirent la destruction du Calvinisme, mais sans changement de gouvernement. — On voit que les nuances étaient nombreuses. Panigarolle se garde de découvrir ces plaies de son parti.

D'autre part l'éveque d'Asti suppose à Philippe II bien moins de ressources et de chances qu'il n'en avait ; mais c'était sans doute pour flatter le gendre ambitieux du roi d'Espagne. — A le prendre d'un certain côté, la Ligue n'est qu'un épisode de cette longue et terrible lutte que la maison d'Autriche soutint contre la prépondérance croissante de la France. C'est l'époque d'intrigue après l'époque militaire, Philippe II après Charles-Ouint : guerre moins éclatante mais aussi dan-

(1) Hecherch. siti'la Fr., 1. Vlil. ch. LV

CIIAPITUK 11, !^ lit. 170

gcrcuse. En a|)|)iiv:iii( rUniou, IMiilippc; II avait deux hiits, l'un général, Tauliv parliculier; le premier, (|ui se ra|)porlail à ccUe p()lili(|ue de résistance par laiiurlle il s'était fait vm Kurope le elief de la conlre-révolution catln)li(|ue, le second (|ui éUiil de raviver la rivalité entre la tYance el TKspagne, d«; conlinuer l'cruvre de (Iharles-Quint contnî François I•^

Durant Irente-drux ans, de loGGà I0D8, IMiilippo II ne cessa pas un instant de déployer la même activité persévérante à IVj^'ard de la France et de s'immiscer i)ar ses manœuvres perlides dans la réaction contre les protestants. Dés les premières années de son W^f^^ne, il entretenait des relations avec le cler}i;é de Paris. Un théolof^ien appelé Artus Désiré, qui allait demander secours m roi d'Espagne, au nom de quelques docteurs, fut même arrêté et dut, après jugement, faire amende honorable.

Au temps de Catherine de Médicis et de l'administration tolérante de L'Hôpital, Philippe II avait dit : « Les forces de l'Espagne ne peuvent être regardées comme étrangères dans une conjoncture oii il s'agit de la religion. » Après Tédit de pacilîcation de Bergerac, en 1577, il ne s'en tint plus aux vagues menaces d'intervention : « Désormais, dit-il, la foi est incompatible avec cette maison de Valois, il faut se pourvoir ailleurs. »

La conduite postérieure de Philippe II fut la mise en œuvre de ces paroles ; il avait d'avance tracé son programme de la Ligue. Tous les moyens lui furent bons jusqu'à écrire au prince protestant deBéarn pour lui offrir de l'argent s'il voulait attaquer Henri III, c'est-à-dire, servir les catholiques contre ses co-religionnaires (1).

Après la mort de ce prince, Philippe II ne fut plus de cet avis qu'il fallait se pourvoir ailleurs que chez les Valois, et il réclama au contraire la couronne de France pour l'Infante

il) Ranko, liist.dcs OsrnanUs et de laynonarch, cspag., Xr.ir., iSS^?. in-S'\ \\ i205.

comme petite-fille de Henri II et la plus proche parente de Henri III. On verra les chances espagnoles s'augmenter peu à peu, et les prévisions de Panigarolle s*évanouir. A un certain moment, une grande partie du clergé finira par appuyer l'Infante. La puissante compagnie des jésuites sera aussi, comme rappelle Duplessis Mornay, un vrai lamin d'Espagne (1). Ce parti grandira donc et viendra néanmoins échouer contre le sentiment national.

Ce qui se vérifiera de plus en plus, c'est le discrédit dans lequel va tomber peu à peu la famille des Guises. Ce discrédit, révoque d'Asti Tannonçait déjà ; Mayenne ne fut pas à la hauteur du rôle que lui laissait son frère Henri. Le Balafré avec son esprit entreprenant et décidé, aurait écarté tous les rivaux, tandis que la faiblesse de Mayenne fit éclore de toutes parts les compétiteurs.

Ainsi donc, si Panigarolle diminue l'influence de Philippe II pour être agréable à la vaine ambition de Charles-Emmanuel, il constate avec raison l'abaissement graduel de l'influence lorraine; ses jugements souvent sont intelligents et perspicaces.

Le parti pour lequel Téveque d'Asti est le plus injuste, c'est, on le devine, le parti des Politiques. Panigarolle voit là des ennemis dangereux, dangereux pour la Ligue, et il a raison. Cette sage honnêteté, cette modération, dont les Politiques se piquaient, remontait jusqu'à Érasme, mais à Érasme modifié par L'Hôpital. L'illustre chancelier fut, en effet, par conscience et par supériorité, on l'a très-bien dit, ce que l'auteur des Colloques avait été par circonspection et par finesse d'esprit (â). Le bon sens d'Érasme, la probité de L'Hôpital, ce fut là le double programme de ces Politiques d'abord raillés par tout le monde, de ce tiers-parti « auquel, dit d'Aubigné, les réformés croyaient aussi peu qu'au troisième lieu

(1) Mnn. eiL iu-i-' du l(j2i, t. I. p. 2U.

(i2) Vmemaiii, Mélaïujcs, 18:28, in-8o, r. III, p. 102.

riIAPITIlK II, § III. 181

(|ui est k pmv^ïloirc (1). » Mais laisse;/ tiire k temps; laissez les passions s'ainorlir, laisse/ Tesprit franrais avec s;i lo^nqoe droite se retrouver dans ce p(Me-nï(^Je, et ce parti grandira, et on saura les noms dvs inaKistrals int^fl^^cs (jui rap[)uient : Tronson. iMlouanlMoh^ De Thou, Pasquier, Le Maistre, Guy- (loquille, Pitliou, Loisel. Montholon, Lesloile, de La r.uesie, liarlay, St^j^qiior, Du Vair, Nicolaï; on deviniîra les auteurs de la MihiippiU' : Pierre Leroy. Passerat, Gillot, H-i|)in, Florent (ilireslien, Gilles Durant, lionnrlcs reprtîsentanls de la bourgeoisie parisienne. Les ligueurs modtîrés, comme Villeroy et Jeannin, se rangeront même un jour sous ce drapeau (jui deviendra celui de Henri IV et de Sully.

Mais revenons à nos prédicateurs.

A toutes les doctrines répandues par les ligueurs, li toutes les attaques lancées du haut de la chaire, Henri IV allait répondre par des victoires. C'était un argument sans réplique. Il imi)ortait pourtant de détromper la foule abusée, de reconquérir Tatlection du peuple, de montrer ce qu* était la politi([ue de la Ligue : c'est ce que lit plus tard, avec génie, la satire Ménippce, qui fut pour le Béarnais une autre bataille d'h-ry, une victoire définitive sur l'opinion. En attendant, de rares écrits royalistes ripostaient çà et là à la fécondité injurieuse des ligueurs.

C'était quelquefois un libelle obscène (2), une satire digne d'Arétin, que quelque huguenot déguisé (3) publiait malicieusement sous le nom du curé Pigenat et sous le couvert du libraire Nivelle, l'éditeur en renom de la Ligue (4). Mais

(1) Hist. univ., t. I, p. 290.

(2) Prose du clergé de Paris adressée au duc de Mayne^ après le meurtre du roy Henri II f, trad. par Pierre Phigenat, curé de Saint- Nicolas. Paris, NiveUe, 1589,in-4o. On ne connaît que deux exemplaires de ce rare pamphlet, dont l'un à la bibliothèque de Rouen (Voir catal. Leber, no 4044^.

(3) Il y a une strophe sur le purgatoire qui sent son Calvin.

(4) Bichon, Nivelle, Chaudière, Morel et Thierry étaient les imprimeurs dévoués de l'Union. (Voir xMén., t. II, p. 88.

ces sortes de repn^sailles étaient rares de la part des royalistes, et ce qui distingue surtout leurs écrits et les met h part, c'est la modération, la réserve, le bon sens.

Ces qualit(''s se retrouvent h un haut degré dans deux manifestes célèbres, où le rôle des prédicateurs et leur influence sont vivement dépeints. Le premier, Uanti-lispafpwl (1), est d'un petit-fils du chancelier de L'Hôpital, Michel Hurault, sieur du Fay. L'auteur dit ouvertement que le roi d'Espagne a corrompu les prêcheurs et les jésuites, qui tous sont maintenant h ses ordres, et il ajoute : « Les curés sont éblouis de la lueur de son or et ensorcelez des grandes espérances d'abbayes et éveschés qu'il leur donne. y> Le fils de L'Hôpital pouvait passer pour Politique, et, h ce titre, n'être pas un des zélés. Mais le duc de Nevers avait donné assez de preuves de son catholicisme dévoué, quand il se rangea du côté de Henri IV. Le Traité de la Prise cVarmes, où il justifiait loyalement sa conduite passée et expliquait sa conduite actuelle, fut un rude coup porté à la ligue, porté aux prédicateurs. De môme que Michel Hurault,Nevers assure que les curés de Paris ont été a induits, voire forcés par argent et bénéfices. » Et, se moquant AMpetït bon hommehmn^y, de Boucher et autres rfe cette estoffe, il leur demande (2) ce qu'ils eussent répondu si on leur eût dit naguère que dans deux ans « ils dussent être employez pour installer un roy en France h leur fantaisie. »

Jusqu'à ce que l'exaspération tombât d'elle-même, les royalistes eurent beau faire. Ils se remirent donc à vaincre, tandis que les ligueurs redoublaient de moyens nouveaux pour exciter les populations. Décrets de Sorbonne, protestations du légat, processions, menaces de damnation, promesses de félicité céleste, sermons plus fréquents encore, tout fut employé avec une nouvelle hate,tousles moyensfurent accumulés.pour ainsi dire,

(1) Mém. de In Ligue, t. IV, p. 212 et 217. — Il est à remarquer qu'Arnaud d'Antilly, dans ses Mémoires, attribue VAnt l'Espagnol à son père. V. P. Lelong, no 19232.

(2) Ap. Danjou, Àrch. car. d^ CHisf. de Fr., t. XIII, p. 152 et 172.

cnAPiTiiK II, s Ht» 1H3

.'ilin (II! nmdn^ W souUîvemont n<!iHiral. Une bulle de ()ré- ^owii XIV vini en iiK^inc temps donner plus de force à la Li^uc : le pa|)e proniellail son appui comme pontife rt comme prince, (finvcumijuc pnterimus van sitium sjiiritualia ci tnnpnralia M'dm'illtavia (1), et il dt'fendail de plus aux membres du cler^fi tout rap|)()rt avee le l^^aniais, sous |)eine d'excommumeation et de retrait des Wnéfices.

Dans les provinces, les lif^ueurs tenaient un très-^rand nombre de villes. Ici, les corporations, les métiers, l'administration muniei|)ale, propageaient TUnion maljçni Tévèque; là, le clergé violentait réchevinagc pour l'établissement delà Ligue. Ce sont de ces contrastes singuliei^scju'offrent souvent les révolutions.

Ainsi, à Beauvais, un lieutenant de la commune, nommé Desmasures, pillait les meubles de l'évéquc royaliste Fumée, s'emparait de sa mitre, lui arrachait violemment du doigt l'anneau pastoral^ et, se couvrant de ces ornements, contrefaisait le prélat (2). A Maçon, au contraire, messieurs de /'£- (jlise prenaient les armes contre les magistrats municipaux, barricadaient THôtel-de-Ville, et, h la suite de cette émeute cléricale, le duc de Nemours faisait jeter en prison les échevins et le prévôt (3).

La commune et l'épiscopat jouèrent dès lors un grand rôle dans la Ligue, soit pour appuyer l'Union, soit pour la combattre. On a déjà vu bien des membres du haut clergé, Rose, Aymar Hennequin, de Sainctes, Sorbin, Panigarolle, tous évéques, se jeter dans la révolte. Bien d'autres étaient venus grossir cette phalange rebelle, par exemple, les cardinaux de Pellevé, de Givry, de La Rochefoucauld, de Bérulle, sans compter Geoffroi de la Martonnie,, évoque d'Amiens, de Villars, évêqiic d'Agen, Louis de Brézé, évèque de Meaux, Geof-

(1) RuU. de mars lo90, ap. Isambeit, Recueil des anc. loi^ franc., in-8o t. XV, p. 19.

(2) Louvet, IIist,dc Bcauvais, 1625, in-S», t. II p. 66''2.

(3) Clerjon, Hist. de Lyon, t. V, p. 333.

froi de Saint-Belin, évoque de Poitiers, Jérôme Hennequin, évêquede Soissons (1), Nicolas Boucher, évùque de Verdun (2) et dix autres. Le primat Pierre d'Espinac, le collaborateur de Bouclier pour V Histoire de Gaverston, xoulnl donner à la Ligue plus qu'une adhésion ordinaire, il prêta son palais pour emprisonner les Politiques de Lyon (3). Nons verrons de Sainctes, au lieu de faire un cachot de sa maison épiscopale, la vendre afin d'aider l'Union.

Si quelques évéques demeuraient fidèles à la royauté, les communes qui, comme Màcon, refusaient d'entrer dans la Ligue, étaient une exception. A Paris, l'échevinage adressait très-fréquemment des avis, des conseils officiels, des instructions détaillées aux prédicateurs (4). Les municipalités partout faisaient alliance avec les sermonnaires. Les parlements, en Bretagne, par exemple, résistaient en vain par des arrêts de prise de corps contre les orateurs (5), par des mesures de toute sorte. La Ligue l'emportait sur le haut clergé, par les prédicateurs et les moines; tandis qu'elle s'emparait du gouvernement par les communes. A Reims, le chapitre se contentait d'usurper le pouvoir épiscopal et de lancer de virulentes excommunications (6) ; mais dans le Languedoc les prêtres ne s'en tinrent pas à l'ordre spirituel.

Déjà, à l'exemple de plusieurs cités, Toulouse avait fait des funérailles solennelles à Jacques Clément. Le P. Richard, provincial des minimes de cette ville, avait même, dans une

(1) La Uste donnée par Bon. d'Argonne, dans ses iVélanges de Tigneul-Mar ville, t. II, est incomplète. —Cf. i)7enipp., t. III, p. 525. Lo maheustre dit au manant en 1594 : « Des quatorze arciievêques vous n'en avez que trois, et des cent quatre évéques vous n'en avez que quinze. >> C'est une statistique un peu trop modérée. — Cf. Lest., Journ. de Henri IV, p. UO, note.

(2) Roussel, Hist. ecclés. et civ. de Verdun^ 1745, in-4«, p. 477.

(3) Cicrjon, lue. cit., p. 321.

(4) r. notamment arch. du royaume II, 1G89, 12^ reg. du bureau de la viUe de Paris, f"s 335, 337.

(5) Des Fontaines, Hist. de la Ligue en Bretagne, t. I, p. 31, 43,93.

(6) Anquelil, Hist. de Reims, t. III, p. 179.

cHAPiTnK II, 8 ni. 1H5

oraison fiinM)r(\ \)\:m\ cet assassin ;ni r.m^; des martyrs, demandant (en qni ent lim) (in'onhî mit dans les litanies. Kxcilrf par cet exemple, le eord(îli(M' Maurel, au sortir d(i s;i chaire, se promena bientftt dans les rues un crucifix et un coutelas h la main, iwcc une troupe d(» jçens arim^s qui criaient : vive la Ligue! Quel(pie temps auparavant, ce même Maurel, aid<^. {\{i curii d(^ Clu^iiaux, Odanl }h)[U\ jésuite, et de plusieurs autres pn^dicaleurs toulousains, s'était mis h att^npier nommément le pn'sident Duranti, co i\u'\ ne contribua pas peu h ce meurtre épouvantable d'un majçislrat sans défense par une populace furieuse (i).

Dans les villes plus voisines, les ligueurs parisiens envoyaient des missionnaires. C'est ainsi que le duc de Mayenne dirigea sur Orléans deux cordeliers, le P. Picard et le P. Hyiaret (!2). Cet Hylaret (3) avait publié, en 1587, un très-médiocre volume de sermons, pleins de llatteries pour tous les contemporains. Bail ne relève pas moins de deux cent quatre vingt-une indications d'auteurs vivants, dans les seules homélies de Vivent (4). En chaire, Hylaret n'avait pas la même urbanité, et il soulevait des passions si vives dans son auditoii^e qu'on s'y battait. A peine arrivés à Orléans, les deux franciscains s'installèrent dans les églises ou ils déclamaient du matin au soir contre Henri IV. Hs fondèrent même, malgré l'éveque, M. de Laubespine, une confrérie dont les membres s'assemblaient en armes. Cette institution prit un tel crédit, que la municipalité dut faire aux Pères Picard et

(1) D. Vaissette, Ilist. du Languedoc, 1745, in-fol., t. V, pag. 429, 439, 472.

(2) Lottin, liech, sur Orléans, t. Il, p. 99 à 106.

(3) Hylaret était né en 153 à Angoulenie (Fotr la notice du P. Niceron t. XVIII, p. 2639 et suiv.). J'ai parcouru los sermons latins d'Hylaret et la traLluclion qui en a été faite par un contemporain, mais sans y rien trouver qui ait trait aux affaires du temps. Hylaret est, si l'on peut dire, un descendant dcgénêré do Maillard et de iMenot.

(4) Bail Sapient. foris prœdicana., part. III, pag 474 : « In solis homeliis Adventus laudat auctores ducentos et octoginta et unum. «

186 LES PREDif:\TErns de la ligte.

Hylaret un traitement annuel de chacun 100 livres, comme prédicateurs do la ville. Mais la mort d'Hylaret, en janvier 1502. interrompit cette espace de pjouvernement oratoire, qu'estait venu renforcer un incpiisiteur nonimi^ Muldrac, en* voyé par Rose, pour remuer me^naqe, et attaquer les pn^.tres royalistes. On fit faire îi Hylaret des funérailles maernifiques, qui contèrent à la commune 250 livres 4 sous. Tous le* fonctionnaires, sans exception, y assistèrent; les confrères espandirent les soupiraux de leurs cœurs, et versèrent des pleurs passionnés; enfin des oraisons funèbres se succédèrent sans relâche pendant huit jours. On en a une imprimée, que prononça Landré, médecin du duc de Mayenne, et qui est accompagnée de vers grecs, latins, français et italiens, dont on ne se figure pas Texagération.

L'enthousiasme se communiqua jusqu'à Paris, ou les confrères du Cordon eurent rimpudcncededirequc ce beau Père faisait, en paradis, une seconde Trinité avec les Guises. Un bon chanoine de Saint- Aignan, indigné de ces éloges blasphématoires, composa une prosopopée en yers, qu'on peut voir dans Lestoile, et oîi il fait blâmer ces indignes apothéoses par l'ombre d'Hylaret lui-même :

. . . De quoi me peut servir de dire en vos louanges, Que pour son compagnon saint Pol m'avait choisi, Et m'avoit fait asseoir sur velours cramoisi En sa chaire près Dieu, entre les plus saints anges

Dieu seul cognoisl ma faute, d'avoir fait par autrui Trembler d'un crucifix la semblance et l'image Pour exciter le peuple en sang et en carnage.

Cela faisait allusion à je ne sais quelle comédie inconvenante qu'Hylaret jouait dans sa chaire à l'aide d'un crucifix.

Voilà comment les prédicateurs avaient réussi à s'emparer des esprits ; voilà comment chaque ville du nord, et aussi plusieurs cités du midi, surtout de la Provence, étaient sous la domination de ces moines turbulents, de ces missionnaires audacieux.

niAPITIlF II, § IV. 1H7

§ IV

CliriHtln annonpo au potiplo l/i dofaito d'Ivry. — f^\h^ (U Ptin*. — Hôloîlcs trois r.uri'S royalistus, nonuisi,Mort'niie,Chav.'i;/na'!. — Loori aulocôiloiils. — rrocossion de la fjguo. — U»«ii c'»inicjno «lo la JA nippt^e. — Mort d'Odon Pit^ciial. — Danger que court l* curé Pn'> vosl par sa inoclf^ration. — - RfTorN inouis di»^ pr/dirai^^urs p'-nr c.illuor la (lôlresso du puuplo. — Vœu do Doucher a iNolro-Damc-do- Lorollo. -- Famine.

La balaille d'Ivry, en mars lo90, vint raviver les craintes et les embarras des ciir(5s de l\iris (1). Les Seize connaissaient seuls cette fatale nouvelle qui avait été apportée par un pi'isonnier relâché sur parole (2). Ils ne savaient surtout conimenl annoncer au peuph» un désastre qui était loin d'ailleurs d'abattre leurs projets désespérés de résistance. Apres lon^U(.' délibération, il fut déiûdé que le moine Christin serait le premier chargé de cette diriicile mission (3). Il monta en chaire le IG mars, surlendemain de la bataille, et amena à propos, fece caderea proposito, dit Davila, ces mots de l'Ecriture : « Quos ego, amo, arguo et castigo. » Ce fut pour lui le thème d'une paraphrase dans laquelle il se trouva amené à dire que Dieu sans doute ne manquerait pas d'éprouver les Parisiens. Il allait commencer son second point, quand un courrier entra dans régUse et lui remit une lettre. Se haussant alors dans sa chaire et cette missive à la main, Christin s'écria avec un air de componction douloureuse,; que sans duute le ciel avait inpiré et avait voulu faire de lui ce jour-là un prophète plus encore qu'un prédicateur (4). Il raconta alors la défliited'Ivry

(1) Lestoile, Journal de Henri IV, p. 76 B. ^i>i /6i(Z.,5p. 1^ A.

(31 Petitot, introd. à Sully, ap. Mén., sér. Ile, t. I, p. 13:2. (i) ... e poi Relia seconda parte venuto in pulpito, con le leltere in mano, che parevano essere state arrecate in quel punto, si dolse d'ha-

à celle foule ainsi pn^parée; puis, avec toute la force de son éloquence véliéinente, cou la forza deW einqurnza, il se répandit en exhortations si pathétiques, en prières si efficaces, que ce peuple qui Técoutait d'abord en silence et avec tristesse passa de la lerreur à l'enthousiasme et se montra disposé k tout souffrir pour la sainte cause de l'Union.

Il était évident, après Ivry, que Henri IV ne tarderait pas h venir mettre le blocus devant Paris. Les plus sages parlèrent alors d'une conciliation; mais Boucher, Pelletier, Âubry, Hamillon, Garin, Ghristin et le Petit-Feuillant, ces prescheurs empoisonnés de Vor d'Espagne, comme les appelle Matthieu (I), s'y opposèrent plus que personne et, dans le trouble des esprits, n'eurent point grand'peine à remporter.

Je rai dit, il n'y avait a Paris que trois curés royalistes, Benoist à Saint-Eustache, Morenne à Saint-Méry, et Chavagnac à Saint-Sulpice.

On ne sait presque rien de Chavagnac. Nous le verrons plus d'une fois cependant, au risque de sa vie, enseigner la paix et la modération. Sur Benoist, au contraire, les détiiils abondent.

René Benoist (2) était né en 1541, près d'Angers. Le cardinal de Lorraine s'intéressa à lui et l'attacha en qualité de prédicateur et de confesseur ordinaire auprès de Marie Stuarf, qu'il suivit en Ecosse. Mais il revint au bout de deux ans en 1562, et il obtint en 1566 la cure de Saint-Pierre-des-Arcis, puis en 1569 celle de Saint-Eustache, qu'il devait garder pendant quarante ans, avec tant d'autorité que les ligueurs l'appelaient le pape des halles (3). C'était un esprit prodigieu-

vere quel giorno falto l'ufficio non di predicatore, ma di profeta, e che Dio per la sua bocca havesse voluto avverlire al popolo di Parigi... (Davila, t. Il, pag. 112.)

(1) m st. des dernicys troubles, p. 2-49.

(2) Voir Niceron, t. XLI, p. 1 à 49; — Biblioth. de Duverdier, au mol Renc; — Le Duchat, notes sur la Ménipp.j t. II, p. 343, et sur la Conf. de Sancy, p. 50 et suiv.

<3) Lestoile, Jouru. de Henri /F, p. 27 B.

CHAIMTIIK II, § IV. 189

sèment fécond. Trailés |)olrini(|iirs, iiiliH'pnUalions de rfkriture, oraisons, lionn'lics, in^'clitalions ascé!i<|ues, loulsesucrédait de sa partisans f^oAt et un peu au hasard. I^'uinoydans Vllisloire ducolW'fic de Navarre, ne; lui allrihue pas moins de il'yl ouvra^^es, et Niceron reneliérit encore et en énumJTeloîi. O'esl l'ennui mnmi (I). Hcnoist dit |K)urlant dans une; de ses prélaces ([u'il nedoinie en ini|)ression(iU(; /a /V/ri/ic, réservant le pain his pour les serinons adressés au peuple. Je ne sais ce que Benoist disait en chaire; mais ce (|ue jepuis affirmer c*est que c'est un détestable écrivain, dilfus, lourd, sans aucun aji;rémont. Ia\ cardinal Du Perron, qui est loin assurément de passer pour bon prosateur, mais (jui a quelquefois du trait et des Heurs, dit du curé de Saint-Eustache : « Son abondance a nui h ses livres. Il ne se trouvoit point de verbes en ce qu'il écrivoit ; il entrclassoit son style de parenthèses et ne revenoit jamais au logis. Il n'y a pas un mot pour rire en ce qu'il écrivoit. Il est maussade (^). » A i)art le mot pour rire qui était son faible, Du Perron touche juste; car les écrits de Benoist ne sont pas lisibles.

Coite activité littéraire se retrouvait dans la vie pratique de Benoist. « Il n'a jamais été vu, dit son panégyriste, qu'il ne priât, lut, preschat, on écrivit (3). » Controversiste zélé, il défendit le jeûne, la messe, les images, contre les protestants, et cependant, bien h son insu sans doute, il semblait toucher par quelques points à ces doctrines nouvelles qu'il réprouvait avec tant de force. La traduction de la Bible,

(1) J'ai surtout parcouru ses ouvrages parénétiques. On en trouve un recueil, incomplet sans doute, mais plus que suftisant, aux nos D, 4194, et D, 5379, des imprimés de la Bibliothèque Royale. — Outre ces livres théologiques, Benoist avait cru nécessaire de publier, en 1579, un Traité sur /es* maléfices, ligatureSy nœuds d'aùjuilleltes, etc., dont s'est égayé Dulaure (V. Hist. de Paris, t. III, p. 287.)

(2) Perroniana, Cologne, 1G91. in-lG, p. 32.

(3) Cayet, Oraison funèbre sur le trépas et enterrenient ho)iur. d>' révér., vénér.^ et scientifique mess. René Benoist, Paris, 1608. in-S»», p. 7.

qu'il avait composée pour Charles IX, fut l'objet de vives censures. Étail-ellc presque huguenote, comme le veut Le Duchal, dont la mauvaise humeur contre Benoist est visible (1) ? ou était-ce surtout présomption d'avoir voulu interpréter l'Écriture, sans savoir l'hébreu ni le grec, ainsi que le dit Niceron ? Je ne sais. Gabriel Naudé, qui a toujours eu un grand goût pour les milieux indécis et les transactions d'opinions, assure que Benoist a n'étoit ni cathohque trop zélé, ni huguenot obstiné (â). » Naudé est bon juge, sans doute, en pareille matière, mais il me paraît ici aller trop loin. Benoist était tolérant, et en même temps faible, ce qui est distinct.

Quoi qu'il en soit, il eut pu exercer une grande influence. La Faculté de théologie l'avait nommé son doyen (3), et, selon Henri IV, la cure de Saint- Eustache était la plus importante de Paris (4). Mais Benoist, quoique aimé dans sa paroisse, était peu à redouter pour les hgueurs, car le manque de résolution paralysait vite sa résistance à l'Union. Avant le siège pourtant, il osa engager ceux de son quartier, armés au nombre de seize mille, à prendre le parti de Henri IV. Ce trait de hardiesse le força de fuir pendant plusieurs semaines. Puis il reparut, toujours fidèle au roi, mais plus timide et réservé dans ses sermons. « Nous en dirions davantage, répé-

(1) Cela venail-il de ce que d'Aubigné avait rangé Benoist parmi « les docteurs qai, pour contrefaire les consciencieux, font les demy huguenots, et les appointeurs de religion » ? ( Conf. de Sancy, ch. viii, p. 51.) Le Duchat, de plus, accuse Benoist d'avoir été tour à tour violent et modéré à l'endroit de la religion, selon les variations tantôt calvinistes, tantôt catholiques du pouvoir. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, comme Pierre Camus dans son Avoisinement des ProtestantSy comme Bossuet et Leibnilz, Benoist avait rové le rapprochement des deux communions; aussi altaqiia-l-il vivement le concile de Trente avant la Promulgation.

(2) Co/<]).s d'État, éd. de Dumay, t. 1, p. 399.

(3) Morcri, au mot Benoist.

(4) Lebeuf, Ht st. de la ville et du diocèse de Paris, 1754, in-li, t. 1, part. I; p. 94.

CHAPITRK II. S IV. 191

(ait-il souvent, mais ce peiiiile (îst si nialhcurctix (|iril veut eslre iroinpé. »

Claude de iMorcnne, ancien prolcsseur du coll('^^c de Navarre, et prulé^Vî de Villrroy, litait plus McMé (\ur, Hcnoist; tl il sut résister au docteur Guillauino Luc<'iin, |)n''(licalcur siulilicux, (ini vonlail s'emparer de sa cure de Saint-Méry (1) et l'en faire chasser, comme en avaient donmi Texeniphî (iuincestre à JSaint-Gervais, et Pigenat à Saint-Nicolas-des- Champs.

Le Manant lui-mùme, dans le célf^bre dialogue du Maheustre ("2), avoue que les trois curés polUiquc^y comme il les appelle, iMoremie, Chavagnac, Benoist, les seuls qui, avec le lig;ueur modéré, Jean Prévost, ne prêchassent pas par bil- /ds, étaient au reste gens de bien. Mais ils ne suffirent pas à contenir relfervesccnce populaire, et d'ailleurs la liberté de parole ne leur était pas laissée. On le voit par un remarquable passatrc de la l)elle Harangue de d'Aubray : a Jéiiisalem, dit irès-bien Pilliou, ne pouvoit endurer les bons prophètes qui luy remonslroient ses erreurs et idolâtries, et Paris ne peut souffrir ses pasteurs et curez qui blasment et accusent ses superstitions (3). » On voit à un autre endroit delà Satire Ménippée^ dès les premières pages, quand les spirituels auteurs en sont encore i\ énumérer les étranges vertus de Pélecluaire du catholicon, on voit que ce n'était pas h Paris seulement que les prédicateurs royalistes se voyaient menacés et réduits au silence. Dès que « quelque bon prescheur non pédant » sortait d'une ville rebelle pour aider h désensorceler le peuple égaré, il n'avait qu'il s'en retourner au plus \ite d'oîi il était venu, s'il n'avait « un brin de huguiero dans son capuchon (4). »

L'émeute se trouvait décidément maîtresse dans la chaire.

(1) Meui. de la IJijuc, t. V, p. 47:2.

(2) Âp. Sat. 3Icu,. t. III. p. 541.

(3) Sat. Mtiùpp., t. I, p. 1j6.

(4) Ibid.. t. L p. 8.

Il n'était môme plus permis de s'opposer à son envahissement. Henri IV vint mettre le blocus devant Paris, le 8 mai loi)(). La mort attendue de Charles X ne jeta aucun nouveau dissentiment parmi les assiégés, et l'on résolut, devant le pressant danger, de demeurer dans ce provisoire jusqu'aux prochains Etats-Généraux.

L'esprit démocratique triomphait. 11 n'y avait même plus de royauté nominale pour les ligueurs.

Le légat Gaëtano, l'ambassadeur d'Espagne Mendoza, aidèrent aux préparatifs de résistance. Pour fortifier l'esprit du peuple, les prédicateurs réunis décidèrent qu'on ferait une procession solennelle, semi-militaire, semi-religieuse. Elle eut lieu le 3 juin.

On rassembla une espèce de régiment, composé de moines, de prêtres et d'écoUers, au nombre de plus de treize cents. Tous étaient revêtus de l'habit de leur ordre, et portaient par-dessus, les uns un casque, les autres une cuirasse. Quelques-uns étaient armés de toutes pièces. Tous avaient des lances, des sabres, des arquebuses. Le Légat commença par passer en revue cette milice ecclésiastique, et un de ses domestiques fut tué maladroitement dans une des décharges de mousqueterie dont on entremêlait les psalmodies. Les capucins, les chartreux, les carmes , les feuillants et plusieurs ordres religieux étaient là au complet. Les chanoines de Sainte- Geneviève et de Saint- Victor, les bénédictins et les célestins, avaient seuls refusé de s'y rendre (1). Il faut faire aux absents l'honneur de les nommer. Cette foule se mit bientôt en marche et traversa les principales rues de Paris, la robe retroussée, le capuchon bas, quatre par quatre. Le Légat, suivi de Panigarolle et de Bellarmin (2) qui n'était pas alors cardinal,

(I) VeHy, Hist. de Franco, t. XII, p. 609.

("2) On sait que BeUaririin a écrit plusieurs traités en faveur do la puissance temporelle des papes contre les rois, mais on est fort étonné de le voir figurer en pareil lieu. Il avait suivi le cardinal Gaëtano. Fiezvous aux biographes; je lis au beau milieu d'une vie de BeUarmin :

CHAIMTKK 11, .^ IV 19.J

fijçiirail au pnMiiicr raii^. I/(Wô(jue Kose, n'clcurdr l'IIniversilt^ vciiail (Misnilc, |MHlanl un {sponloii et un crucilix. l*t*llelicrel llainilloi), anm^s jusijiraiix driils, faisaient ruHiccde senjents de bande, dit Lesioile ; le l^etil-Feuillanl. tout i)Oileux qu'il ffit, allait, revenait, courait, s'empressait, 'réglait les ran^s [[).

I)*\ubip:n(^ a laissé de cette ridicule parodie une parodie pleine de verve, mais d'un cynisme si révoltant que la plume se refuse à copier (2). Il n'en est pas de mùme de la spirituelle description de la Satire Mihiippéc. Presque pas un détail n'est (*\a^«^ré : c'est de l'histoire, et le comique ressort de la véril(» même; il faut comparer et citer : <( Le docteur Rose, quittant sa capeluche rectorale, prit sa robe de maistre ès-arts avec le camail et le roquet, et un hausse-col dessus : la barbe et la teste razées tout de frais, Tespée au costé et une pertuisane sur l'épaule. Les curés Hamilton, Boucher et Guincestre, un petit plus bizarrement aniiez, faisoient le premier rang ; et devant eux marchoient trois moynetons et novices, leurs robes troussées, ayant chascun le casque en teste, dessous leurs capuchons, et une rondache, pendue au col, oii estoient peinctes les armoiries et devises desdits seigneurs : maistre Juhen Pelletier, curé de S. Jacques, marchoit h costé tantôt devant, tantôt derrière, habillé de violet en gendarme scholastique, la couronne et la barbe faites de frais, une brigandine sur le dos, avec Tespée et le poignard

t< Dans les conférences qui se tenoient à Paris , il parloit en homme d'une érudition consommée des matières de théologie, mais dès qu'on en venoit aux matières politiques, quelque consulté qu'il :ùl, il ne répondoit rien, sinon qu'il n'avoit rien à dire à ces sortes de questions, qui n'étoient ni de sa commission, ni de son état, ni de l'esprit de sa compagnie. « (Nicolas Frizon, Vie de Beliannin, 1708, in-4o, p. 135.) Or, il faut se rappeler que cette théologie, distincte de la politique, était la théologie de Boucher, de Rose et des prédicateurs. Il suffit de s'entendre sur les mots.

(1) Félibien, Hist. de Paris, t. II, p. 1190; — Lestoile, Journ. de Henri /T, p. 19 B; — OEuvres de Saint-Foix, t. I, p. 54:i.

(2) Aoenturesdu baron de Fœnestt\ 1. IV, 267.

et une hallebarde sur Tespaule gauche, en forme de sergent de bande, qui suoit, poussoil et lialeloil pour mettre chascun en rang cl ordonnance (1). » Après quelques diHîiils étrangers à notre sujet, nous trouvons encore un prédicateur : « Un feuillant boiteux, armé tout à crud, se faisoit faire place avec une espée à deux mains et une hache d'armes à sa ceinture, son bréviaire pendu par derrière, et le faisoit bon voir sur un pied faisant le moulinet devant les dames (2). » Il fallait que le fanatisme fut poussé bien loin pour qu'on ne vît pas immédiatement le ridicule de ces scènes scandaleuses, pour que les auteurs de la Ménippée crussent encore nécessaire, trois ans plus tard, d'insister avec malice sur ces odieuses bouffonneries.

A la lin de cette procession sans exemple, Rose prononça sans doute un sermon, car la Ménippée lui en prête un, et elle est en tout point d'une littérale exactitude. Il ne s'agit pas de la fameuse harangue que prononcera Tévêque de Sentis devant les États et que nous retrouverons plus tard. Nous n'en sommes pas là; mais il faut transcrire encore; on n'est jamais trop long quand on cite la Ménippée : « Arrivé à la chapelle de Bourbon, monsieur le recteur Rose, quittant son hausse-col, son espée et pertuisane, monta en chaire, où, ayant prouvé par de bons et authentiques passages que c'estoit à ce coup que tout iroit bien, proposa un bel expédient pour mettre fin à la guerre dans six mois, pour le plus tard, ratiocinant ainsi : En France, il y a sept cent mille clochers, dont Paris n'est compté que pour un : qu'on prenne de chacun clocher un homme catholique soldoyé aux despens

(1) Sat. Ménipp., t. I, p. 12.

(2) Ibid.y p. 13. — Ne dirait-on pas que De Tliou a traduit la Ménippée, à la lin de son quatre- vingt-dix-huilième livre : « ... Qui allero pede claudus nunquam certo loco consistons, sed hue iUuc cursitans, inodo in fronte, Jiiodo in agminis tergo lalum ensem ambabus manibus rotabat et claudicationis vitiu'ii gladiatoria mobilitate emendabal. >> C'est là le génie même de la satire d'exagérer à peine la réalité et de la rendre pourtant ridicule.

(le la paroissr, «i i\\\v les (IciiHrs .sojriii iiianMv par (1«*n (loclenrs en tlM'oloj^ir. on, [jonr le moins, ((raduez noinniir/^ non s ferons (l(Hi/e eenl nnlle eornhattaiis ci Vmk] cent mille pionniers. Alors lous les assislans inreni veus fress;iillir de joye et s'eserier : 0 coup du ciel ! puis exhorta vivement a la guerre et à mourir pour les princes lorrains, et, si l>csoin^r estoit, pour le roy lrès-ealholi(iue, avec telle véhémence qu'a peine put-on tenir son régiment de moynes et pédants (|u'ils ne s'encourussent de ce |)as attaquei* l(!s forts de Gournay et Siûnt-Denis, mais on les retint avec un peu d'eau béniste, comme on ap[)aise les mousches et frelons avec un peu de poussi^'^re (1). x) Ici, ce n'est plus seulement une fine ironie qui fait rire : If^oquence rêveuse et les |)i*ojets extravagants de Uose, Taviditi' sordide de tous ces docteurs, ces airs belliqueux que se donnaient tous les (jrimduds de Sorbonne el de Navarre, le fol enthousiasme excité' par les prêcheurs, toutes ces intrigues, enfin, mêlées de ridicule et de fureur, sont dépeintes avec une bonhomie adroite sous laquelle perce le sarcasme.

La Ligue, pendant le siège, aurait eu besoin de tous ses apôtres ; au milieu de la i)réoccupation générale, on prêta cependant peu d'attention à la mort d'Odon Pigenat (!2), prédicateur tonnant, et qui était devenu provincial des jésuites après le P. Matthieu. Il était frère du cun^ de Saint-Xicolasdes-Champs, et, comme lui, appointé de madame de 3Iontpensier. Il mourut dans une espèce de rage (3), et un royaliste lui fit une épitaphe dont voici quelques traits :

11 n'estoit que pédant, mais la race félonne Des rebeUes Guisars s'armant contre leurs roys, Sa fortune grandist, et l'esclat de sa voix Servit à esbranler Testât et la couronne

(1) 5a/. Ménipp., t. I. p. 14 et 15.

(2) Lestoile, Journal de Henri IV, p. 19.

i3) Dans l'énumération des dessins d'une des Tapisseries de la. Satire Ménippée, on Ut : « Au coing de la dite pièce se voyait Pigenat au

On insinuait dans le reste de ces vers qu'il était mort de dépit de n'avoir pu a faire marcher droit la boiteuse Cypris, » ce qui s'adressait sans doute à madame de Monlpensit-r (1) ; puis on faisait entendre que, s'il avait vécu, il aurait fait amende honorable et aurait été brûlé :

.... Et d'une prompte mort, il prévint, malheureux, L'honneur qui l'attendait, de mourir en chemise.

La perte de Pigenat ne déconcerta pas les ligueurs ; il leur restait assez de boute'feitXy comme on disait.

Cependant le siège ne cessait pas, et les ressources s'épuisaient. Le peuple commençait à se plaindre. Les prédicateurs reçurent l'ordre de ne point laisser faiblir un instant l'exaltation, et on imposa rigoureusement silence' aux trois ou quatre curés qui se montraient disposés à la paix. Jean Prévost, l'un d'eux, ce maître timide du fougueux Boucher, eut l'imprudence de parler de conciliation. On le surnomma le Politique, et il fallut que l'un des Seize, Senault, le tirât de la foule qui voulait le massacrer sur l'heure, et le reconduisît jusqu'en sa maison, l'exhortant h reprendre le parti de la Ligue qu'il avait laissé, parce que tous ces excès lui répugnaient (â).

Les cérémonies, les sermons, les prières, les processions, ne furent pas épargnés. Le Légat, l'ambassadeur d'Espagne, l'archevêque de Lyon, Bellarmin, ne quittaient pas le duc de Nemours, gouverneur de Paris, qui, pour se rendre plus populaire, se fit déclarer bourgeois de la ville. Les duchesses

lict, malade, furieux et en rage de cette fortune, et attendant la response de la lettre qu'il avoit escrite en poste à madame saincte Geneviève, bonne Françoise s'il en fut jamais. » (Tom. I, p. 21.) Les prédicateurs parlaient beaucoup de la patrone de Paris; ils lui adressaient .ies missives; elle était trop bonne Françoise, répétaient-ils, pour jamais ouvrir au Béarnais les portes de sa chère ville. La foule croyait tout cela.

(1) Madame de Montpensier boitait ainsi que le Petit-Feuillant. V. Dial. du Maheusirc, ap. iVénipp., t. III, p. 384.)

(2) Lestoile, Journal de Henri /F, p. 27 B.

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