CHAPITRE III, § V
dit malgré lui la vérité sur l'influence de la chaire : « Je laisse, dit-il, à MM. les prédicateurs de tenir tousjours en haleine leurs dévots paroissiens, et réprimer l'insolence de ces demandeurs de pain ou de paix. Ils sçavent les passages de l'Escriture pour accomoder à leurs propos et les tournevirer aux occasions comme ils en auront besoin (l).»
Les prédicateurs avaient leur place dans les tapisseries du début; ils ne sont pas oubhés dans les tableaux de la fin. On y voit représentés « les curez des grosses paroisses avec soufflets d'orgues dont ils souffloient au derrière de plusieurs manants qui se laissoient emporter au vent. D'aultres se tenoient tout debout la gueule bée et ouverte, et les dits curez leur souffloient en la bouche et les lîourrissoient de vent (2). « Voilà à quel degré de mépris en étaient tombés ces chefs puissants des paroisses qui partageaient quelques mois auparavant le despotisme municipal des Seize.
Je ne me lasse pas de transcrire ces traits piquants de la Ménippée , où est bafouée la tyrannie insolente des prédicateurs , et où la raison revêt des formes si vives et si railleuses. Au surplus, ce n'est pas seulement par la plaisanterie bouffonne que Rapin, Passerat, et leurs ingénieux amis, attaquèrent l'omnipotence de la chaire. On sait l'énergique harangue de d'Aubray , qui forme la partie sérieuse du pamphlet , et où une conviction si sincère , si profonde , si entraînante, est relevée par une dialectique serrée, incisive. Les furieux orateurs des conciliabules catholiques, les missionnaires emportés y reçoivent en passant, comme on s'imagine, les dédaigneuses apostrophes dont ils étaient dignes : « Les prédicateurs, dit Pithou , l'auteur de ce remarquable morceau, se sont rendus si vénaux et si mesprisez par leur vie scandaleuse qu'on ne se soucie plus d'eux ny de leurs sermons , sinon quand on en a affaire pour prèscher quelques fausses nouvelles. » Ailleurs encore , Pithou
(1) Ibid., p. 75. Cette harangue est de Rapiii.
(2) Ihid., p. 196.
engage le peuple à se garder de ces enchanteurs corrompus^ qui amusent les simples , avec le prétexte de religion, « comme les renards amusent les pies de leurs longues queues pour les attraper et manger à leur aise (1). »
La Satire Ménfppée montra ce que peut l'esprit au service d'une bonne cause. La Ligue était frappée au cœur; les prédicateurs ne se relevèrent jamais des sarcasmes qui les atteignaient. L'aménité de ces plaisanteries attiques, malgré leur naïveté un peu crue , cette verve de bon sens , cette malice pleine de goût, contrastaient sibien avec la férocité et le cynisme des déclamations ampoulées de la chaire , que tout le monde demeura convaincu. Il ne resta aux prédicateurs que la populace même qui ne lisait pas la Ménippée et que quelques milices entêtées de l'Union.
Mais, parmi nos tristes héros, c'est Rose surtout qui fut, par cette publication, je devrais dire par cet événement, atteint et écrasé. L'évêque de Senlis est sûr de vivre -. Rapin a bien voulu lui prêter, dans la Ménippée, une longue harangue (2) , et le vouer ainsi à l'immortiilité du ridicule. Ce discours supposé est un chef-d'œuvre.
Il le faut lire tout entier , et je n'oserais le mutiler en citant. Il suffira de détacher quelques phrases qui se rapportent plus directement au rôle des curés et des docteurs.
On peut, sans aucun doute, par le morceau de Rapin, se faire une idée des sermons réels de Rose. La harangue qu'on lui attribue n'est autre chose qu'une parodie, et le pédantisme de l'évêque de Senlis, hérissé de latin et de citations, s'y produit sous une forme singulièrement comique. Ces paroles heurtées, mêlées, sans suite, rappellent en quelques points le plaisant discours de Janotus de Bragmardo quand il redemande les cloches dans Rabelais (3). Rose qui, toutefois, est bien plus verbeux, semble toujours fort satisfait de
(1) lbid.,i. m, p. 159.
(2) /Wd., p. 78 à 96.
(3) Gargantua, ch. xsni.