‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 118 sur 196 · CHAPITRE III, § V · texte numérisé non relu

CHAPITRE III, § V

C'est là une triste page dans l'histoire du clergé français ; c'est là un triste spectacle dans l'histoire de la moralité humaine.

Les Etats avaient désigné des hommes tout à fait considérables pour assister aux Conférences de Suresnes : Jeannin, Villeroy,Brancas. Les royalistes n'étaient pas moins bien représentés : Renaud de Beaune, Schomberg, Bellièvre , De Thou. Avec de pareils hommes, on semblait devoir marcher vers une solution conciliante.

Dans cette conjoncture, Mayenne et le duc de Feria, chacun de son côté, multiplièrent les démarches et les corruptions. Les prédicateurs étaient au plus offrant ; de là des contradictions continuelles dans les chaires : ainsi Pigenat et Boucher, qui appartenaient résolument et invinciblement au parti espagnol, se laissèrent entraîner un beau jour , moyennant finance sans doute et dans quelque vue particulière, à exalter le duc de Mayenne qu'ils attaquaient d'ordinaire. Cela parait /or^ estrange au bon Lestoile (1) ; mais cette concession d'un moment ne s'explique-t-elle pas trop ? en donnant quelque inquiétude aux agents de Philippe II, on les faisait probablement redoubler de générosité et d'attentions. Nous verrons Rose, à l'instant, montrer la même inconséquence, la même versatilité dans une circonstance bien autrement grave et solennelle. Les plus modérés aussi semblaient se laisser égarer. Le curé de Saint-Eustache, Benoist, qui resta toujours fidèle à Henri IV, s'échappa à traiter son maître, dans je ne sais quel moment de vertige ou plutôt de peur, de relaps indigne de la cou-ronne , lâcheté qu'il répara quelques semaines plus tard en osant qualifier de méchants, devant le duc de Mayenne luimême, ceux qui s'opposeraient à la conversion du Béarnais. Cette conduite ambiguë a permis à Boucher de maltraiter Benoist dans ses Sermons imprimés, où il l'accuse de c( vou-

(1) Journal de Henri /F, p. 126 A.

loir toujours tomber comme les chats sur ses pieds (1). » Avant que la Conférence ne se fût réunie , les prédicateurs avaient essayé d'intimider les députés désignés. Le prieur des carmes surtout, Simon Fillieul, parla de trahison, attaqua nommément l'archevêque de Lyon, traita les membres de fauteurs d'hérésie ^ et dMardi que s'ils faisaient la paix, ils pouvaient se domier de garde. Presque tous parlèrent sur le même ton, excepté le curé de Saint-Germain-r Auxerrois , Cueilly, qui, je ne sais pourquoi, loua la Conférence. «C'est un moyen, dit-il, de se concilier la noblesse ; je sais fort bien ce qu'il en est. Tout est arrêté ; quelque bonne mine que fasse le Béarnois, on est résolu à ne le point recevoir (2). »

Les menaces des prêcheurs n'empêchèrent point l'assemblée. Elle se réunit , pour la première fois, vers la fln d'avril 1593.

Chaque séance fut successivement dans chaque église l'objet d'une apologie ou le plus souvent d'une invective. Les quelques prédicateurs royalistes faisaient de leur mieux (3). Morenne et Benoist ne parlaient que d'accord et de paix, tandis que le bon Chavagnac, curé de Saint- Sulpice, désespérant de ses paroissiens ligueurs, les menaçait tout simplement des paillards turcs. Cependant le parti de Henri IV gagnait çà et là quelques partisans dans le clergé. Guincestre , dont on se rappelle les fureurs et que d'Aubigné, au IIP livre de ses Tragiques, a pu mettre parmi les meurtriers de Brisson :

Boucher et Pigenat et le sanglant Guincestre;

le curé de Saint-Gervais , dis-je , se montra en cette circontance fort modéré, pendant que le jésuite Commelet ,

(1) Boucher, Sermons de la simulée Conversion , p. 77. — Lestoile , Ibid., p. 126 A, 135 A.

(2) Lestoile, Ibid., p. 125 B, 127 A.

(3) Ibid, p. 132,A, 137 B.

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