‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 119 sur 196 · CHAPITRE m, § V · texte numérisé non relu

CHAPITRE m, § V

dans l'incertitude du dénouement, se tint entre les deux, comme il convenait à la prudence rusée de sa secte.

Mais c'était là encore l'exception. Toute la kirielle, pour parler le langage de Lestoile, essaya de conjurer le danger d'un rapprochement par une nouvelle accumulation de grossièretés et de mensonges contre Henri IV. Aubry et Boucher se distinguèrent surtout , Aubry au nom de Mayenne qu'il loua ; Boucher au nom des intérêts de l'Infante. Aubry, qui prenait de toutes mains, appartenait d'ailleurs à l'Espagne, malgré quelques éloges ainsi donnés en passant au lieutenant-général de l'Union. Il y avait longtemps qu'il disait : « J'aime mieux avoir un catholique étranger pour roy que non pas un François qui fust hérétique. » Mais comme madame de Nemours lui envoyait modestement son plat accoustumé pour son dîner, il fallait bien faire de temps à autre quelque concession. Sa théorie étant que le mestier de prédicateur est de toujours crier, Aubry crut bien servir la cause de Philippe II en s'en prenant surtout au Béarnais qu'il déchira, le traitant tour à tour de loup, de tigre bon à brûler, attaquant ceux qui «grenouilloient /a /?a?.r, la paix, comme dans un marais coacj coacy coac, » , et s'écriant enfin : « La paix I hé ! pauvre peuple , pensez-y ; ne l'endurons point, mes amis ! plustot mourir. Prenons les armes, ce sont armes de Dieu... Un bon ligueur ( et je vous déclare que je le suis et que je y marcherai le premier) vaincra toujours trois et quatre Politiques... Qui frappe le premier a l'advantage (1).» L'autorité de la Ligue avait beau décroître, le fanatisme de ce langage retenait encore la populace.

Boucher ne voulut le céder en rien à Aubry ; il avait coutume d'être au premier rang en pareille occasion et il prétendit dépasser en plaisanteries effrontées le curé de Saint-André-des-Arcs. C'est alors qu'il se permit un

(1) Ibid., p. 132 A, 13i B, 135 A, 137 A.

plat jeu de mot souvent cité. On célébrait , le 12 mai 1593, Tanniversaire des Barricades , et Boucher faisant en chaire l'apologie du principe d'insurrection , louait cette journée « la plus belle, disait-il, qui fut jamais au monde. » Il avait pour texte ce mot de l'Écriture : Eripe nos de luto, et équivoquant grossièrement sur le sens de la traduction qu'il donna : « Il est temps de se desbourher, de se desbourbonner; ce n'est pas à tel boueux, bon à jeter au tombereau, que le trône appartient, quoi qu'en puissent dire les larrons, paillards et boulgres. » Voilà ce que Lestoile a ouï dire de ses aureilles sur cette maison de Bourbon que Garin comparait à la maison d'Achab. La Satire Ménippée (dont j'ai avancé de quelques semaines la publication pour jeter tout à l'heure plus de jour sur ces intrigues obscures), la Ménippée ne laissa pas tomber le trait; elle le consigna dans la Harangue de d'Aubray. « Nous desbourberî... Les pauvres Parisiens en ont dans les bottes bien avant et sera prou difficile de les desbourber (1) . » Ces lazzis de mauvais goût étaient trop dans les habitudes des esprits d'alors pour ne pas provoquer une réplique. Le jacobin roydfliste Bélanger, qui prêchait à Saint-Denis, apprit le mot de Boucher et conseilla aux ligueurs de se déboucher.

Ces inconvenantes équivoques du curé de Saint-Benoît n'avaient plus de succès. Boucher commençait à devenir ridicule : il n'était plus aimé de la foule. Passant , à cette date, sur le pont Notre-Dame, avec une cochée de prédicateurs , il essaya de se montrer à la portière et fut hué. Est-ce le déclin de popularité, ou bien le désir de reconquérir quelque puissance dans une autre paroisse qui fit abandonner à Boucher sa chaire de Saint-Benoît? Je ne sais. Ce qu'il y a de sûr , c'est qu'en mai 1693 il y installa un docteur aveugle , nommé Normandin , précurseur fanatique de l'éloquent aveugle Lejeune. Normandin se constitua l'apôtre des Seize.

(1) Sat. Ménipp., t. I, p. 106.

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