CHAPITRE IV, § IV
de faire réciter à ses auditeurs une prière pour que Dieu ne permît point que le pape accordât l'absolution au Béarnais (1). Jusqu'à l'entrée de Henri IV à Paris, Garin ne cessa pas un instant de parler du roi avec une rage et une insolence croissantes (2).
Cette fureur s'était manifestée dès la conversion. Aussitôt qu'on en sut la nouvelle, le moine s'écria en chaire : « Il ne faut perdre cœur... bientost il se trouvera possible quelque honneste homme qui tue le Béarnois. Nous avons esté jà délivrés par la main d'un pauvre petit innocent. » Garin avait accueilli par un souhait de mort l'abjuration de Henri IV ; c'est par là aussi qu'il terminera ; ce sera son dernier mot en chaire quand Henri IV prendra possession de Paris.
Selon Garin, les prétentions de Henri au trône étaient parfaitement ridicules, et, en en parlant, il se demandait si naguère aussi le diable 7i'avoit pas promis des royaumes à Jésus, Tout ce qui touchait au Béarnais était déclaré maudit par le prêcheur, et il entassait à ce sujet les calomnies les plus infûmes. Ce que Juvénal raconte des nuits de Messaline n'est rien auprès des honteuses débauches que Garin attribue à la mère de Henri IV. De là, à son sens, l'illégitimité civile de Henri IV, dont l'illégitimité religieuse était également facile à étabhr. En effet, dans l'ordre religieux, l'archevêque de Bourges, qui l'avait converti, n'était-il pas aussi dissolu que l'avait été la reine de Navarre dans l'ordre moral? <r II croit à Dieu, disait crûment Garin, comme à ses vieux souliers. »
Quant à la personne même de Henri IV , le cordelier accumulait les plus odieux mensonges, de vraies sornettes d'almanach, comme dit Lestoile, au point, par exemple, de l'accuser d'inceste avec ses deux sœurs. Les détails les plus
(1) Thuan. Hist., 1. CVU, § 10; t. V, p. 29ii.
(2) V. Lestoile, Journ. de Henri IV, p. 163 A, 168 B, 191 A, 202 B, 205 B, 208 B, 209 B, 210 A, 213 B.
puérils, les plus vulgaires, les plus absurdes, ne répugnaient pas à Garin, jusqu'à raconter à ses auditeurs la tenue de Henri IV à la messe et les mille propos goguenards et scandaleux qu'il lui prêtait, jusqu'à lui reprocher de ne pas observer les jours maigres , jusqu'à énumérer enfin en pleine chaire le menu supposé d'un de ses dîners.
Tristes excès de la langue révolutionnaire; singulier abaissement de la prédication chrétienne ! Tout cela a été dit à Paris, en pleine église, il y a à peine deux cent cinquante ans, et peu d'années seulement avant Bossuet. Et il s'agissait pourtant, dans cette cause, des plus graves intérêts de la chrétienté et de la France ; il s'agissait du catholicisme maintenu dans notre pays et de l'avènement de la maison de Bourbon sur le trône des Valois.
Quand on se rappelle les sottes plaisanteries, les grossières allusions qu'on se permettait encore dans la chaire au seuil du xvir siècle, on est frappé du progrès soudain du goût et de la langue. Aussi faut-il enregistrer ces écarts, parce qu'ils servent à mieux faire comprendre, à mieux faire admirer l'imposante souveraineté de ces génies du règne de Louis XIV, qui, dans la chaire particulièrement, eurent tant à faire, tant à créer.
A la veille des grands événements qui se préparaient, Garin ne trouva dans sa colère que de cyniques quolibets : « Mon chien, s'écriait-il en parlant de la conversion de Henri IV, fus-tu pas aussi à la messe? Approche-toi, qu'on te baille la couronne. » C'étaient incessamment des équivoques sans sel, de plates plaisanteries à propos des villes qui se rendaient ou que les gouverneurs vendaient à Henri IV; ainsi, la/oy victrée, à propos de Vitry qui avait cédé Meaux ; la foy chasfrée, à propos de La Chastre qui avait livré Orléans (1). C'était encore Lyon qui avait été
(1) En septembre 1593, Gurin avait dcja dit d'Orléans que cette ville étoil plus hérétique que Geniîve, et cela seulement parce qu'elle demandait la prolongation de la trùve. V. ibid., i». 175 B.