‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 124 sur 196 · CHAPITRE IV, § IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV, § IV

trahie par son lion d'archevesque (l), et mille autres lazzis de mauvais goût.

Ces pasquinades faisaient rire le peuple et retenaient la foule aux sermons de Garin , qui duraient quelquefois trois heures et demie ; les uns venaient entendre le prédicateur par crainte de ses rodomontades sanguinaires, les autres pour se divertir de ses sorties triviales : toutefois le sentiment général qu'il inspirait encore était la terreur , et ce n'était pas avec une parfaite sécurité que les Politiques regardaient au pied de sa chaire un bourgeois fanatique , gantier de son état, l'un des Seize , et qu'on avait surnommé son chapelain parce qu'il assistait près de lui à toutes ses prédications , avec une grande flamberge à deux gardes (2).

On voit cependant , par les sermons môme de Garin , que dans les derniers temps la réaction royaliste commençait à ne plus craindre de se manifester ouvertement. Ainsi le prédicateur se plaignait amèrement de ce que les vrais catholiques (cela dans sa bouche veut dire les ligueurs) recevaient des broccards dans les rues. 11 assurait môme qu'on le persécutait personnellement , qu'il n'osait aller voir ses amis « de peur qu'on l'accusât de faction , » et qu'un Pohtique étant entré dans sa chambre avec un poignard , justice lui avait été refusée (3). Ces bavardages étaient exclusivement destinés à ameuter le peuple ; mais nous verrons tout à l'heure que , sans avoir cette timidité toute chrétienne , les orateurs de l'Union n'étaient pas parfaitement rassurés des progrès de Henri IV.

L'anarchie était au comble dans Paris ; il n*y avait plus de juridiction légale. Ici on était injustement poursuivi ; là on échappait aux justes sévérités des lois. Ainsi on voit d'une part Boucher s'emparer frauduleusement et par une infâme trahison de lettres confidentielles , et avec ces témoignages

(1) Ibid., p. 205 B, 195 A.

(2) Ibid., p. 220 B.

(3) Ibid., p. 204 A, 208 B.

lacérés, faire jeter en prison le malheureux Foulon, abbé de Sainte-Geneviève (1) ; tandis que , d'un autre côté , Garin arrache à la condamnation du Parlement un de ses confrères , le cordelier Capreolus , qui avait eu dans une taverne une rixe sanglante (2).

Mais puisque je parle de juridiction et de justice , il importe de ne pas omettre un incident curieux dans lequel intervinrent les prédicateurs (3), et qui se rapporte à l'histoire de la liberté de la presse.

On sait que s'il y a eu un siècle au monde où la pensée a pu se traduire dans toute son énergie, dans toute sa violence, sous toutes ses formes , ce fut dans la seconde moitié du xvr siècle. Les exceptions y sont peu nombreuses ; sans remonter au malheureux Etienne Dolet, sans même rappeler sous Charles IX le supplice de Geoffroi Vallée , il suffit d'ouvrir la Bibliothèque du père Lelong , pour se convaincre de l'extrême licence de la presse durant la Ligue. Il n'y a pas d'homme peut-être contre lequel on ait écrit plus de pamphlets que contre Henri III. Je n'excepterai môme pas Mazarin. Il a été surabondamment montré dans cette notice combien la liberté de parole aussi était absolue et complète.

Henri III n'avait pas été sévère à cet égard [k]. On sait pourtant qu'un gentilhomme protestant, Pierre d'Esgain, fut, en 1584 , condamné à la pendaison par le Parlement , pour quelques écrits satiriques contre le roi. Deux ans plus tard , le fait se renouvela contre un avocat nommé François Le Breton. L'ordonnance de 1587, par laquelle Henri III confia au recteur de l'Université la surveillance des librairies , fut impuissante à arrêter le torrent. L'Université s'élant jetée

(1) Ihid., p. 176 A.

(2) Ibid., p. 203 B.

(3) J6td., p. 18i et suiv.

(4) V. Gabriel Peignot, Essai historique sur la liberté d'écrire. Paris, 1832, in-8o, p. 67 et suiv.

Page 1