CHAPITRE IV , § IV
dans la Ligue , la carrière resta ouverte sans aucun obstacle aux pamphlétaires et aux publicistes.
Le gouvernement de l'Union, qui varia tant de fois, n'eut jamais assez de force pour s'opposer à la licence de la presse. A la fin de 1593, pourtant, la publication du Dialogue du Mahcustre et du Manant, les ayant piqués au vif, le duc de Mayenne et le Parlement ne surent pas se contenir , et firent arrêter les deux imprimeurs , Rolin Thierry et Lyon Cavellat , sur l'avis du président Le Maistre.
La plupart des prédicateurs recommandèrent les deux prisonniers à leurs paroissiens comme fort gens de bien. Commelet en parla d'un ton assez sage , modestement , et pria Dieu qu'on leur fît « brève et bonne justice. » Mais Garin ne s'en tint pas là ; il fit de l'arrestation des imprimeurs une affaire personnelle , et déclara que la procédure était inique , illégale et qu'on avait été plus libre au temps du tyran Henri de Valois. Sa conclusion fut qu'il n'y avait plus de justice et qu'il « falloit mettre un licol sur la robe rouge de ces gens de Cour, dont Paris estoit plein. »
Les prédicateurs triomphèrent; la Cour n'osa poursuivre, et les libraires en furent quittes sans doute pour la prison ; car je trouve qu'ils continuèrent à imprimer à Paris depuis lors : Thierry, jusqu'en 1623 ; Cavellat, jusqu'en 1610.
Pendant que les différents partis de la Ligue consumaient leur temps à ces luttes impuissantes , à ces divisions clandestines, à ces fureurs jalouses, à ces querelles intérieures, Henri IV , à force d'habileté et de souplesse , s'était rendu indispensable. On l'avait sacré à Chartres , le 27 février, et cette nouvelle adhésion avait encore augmenté le nombre
de ses partisans,
Paris, le Paris des ligueurs, était abandonné et réduit a la dernière extrémité. Le gouverneur de la ville lui-môme, le bon bourgeois de la Cité, M. de Nemours, je l'ai dit plus haut , voyant que la couronne de France échappait décidément à ses prétentions, était allé dans le Lyonnais pour se
ménager une souveraineté indépendante, et là, il se laissait emprisonner par ceux dont il voulait se faire des sujets.
Mayenne était au désespoir. Il ne lui restait plus qu'une seule ressource , l'armée du comte de Mansfeld , que Philippe II avait donné ordre de rassembler à Soissons. Les levées tardaient; il n'y avait plus un instant à perdre. Mayenne se décida à laisser Paris et à aller rejoindre ce noyau de troupes.
Avant son départ, il comprit qu'une organisation révolutionnaire pouvait seule , dans des circonstances aussi critiques, sauver l'existence compromise de l'Union. Les Seize furent donc rétablis dans leurs prérogatives , par les soins de celui qui les avait renversés naguère ; les agents espagnols se trouvèrent également rappelés à la direction des affaires : Brissac eut le commandement de Paris.
Mayenne quitta cette ville le 6 mars, et aussitôt les prédicateurs (car je n'ai à parler que d'eux) ressaisirent leur rôle actif. Boucher (1) fut chargé de présider les Seize ; il déclara le pape impuissant à absoudre le Béarnais ; il ranima l'esprit des confréries , rêva des proscriptions, et réclama enfin pour le peuple la liberté de s'assembler et de délibérer.
Hamilton et Pelletier (2), après avoir fait porter des armes chez eux par crochetées , en envoyèrent en grand nombre au couvent des Cordeliers , avec force munitions. Le curé de Saint-Côme ne sortait plus qu'accompagné d'une troupe de garnements, qui brandissaient des piques et des arquebuses à travers les rues. On le vit dire la messe en cuirasse, et, en pleine église, baptiser un nouveau-né sans se donner la peine d'ôter son armure.
(1) Lestoile, Journ. de Henri IV, p. 208 B, 212, 213 B.
(2) Pelletier dans ces dernières années passait pour extravagant. Ses paroissiens l'avaient presque tous abandonné. Il avait attaqué plusieurs fois des Politiques à main armée , en pleine rue. Sa fureur était mèràe telle quMl s'avisa un beau jour de coutelasser un pauvre idiot; ce qui inspire à Lestoile cette réllexion : « Il niéritoit d'estre chastré, mais le temps n'y éloil pas. » V. Journ. de Henri IV, p. 111.