‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 126 sur 196 · CHAPITRE IV, § IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV, § IV

Garin se hâta aussi d'armer son couvent, et il annonça en chaire, le soir même du départ de Mayenne, qu'il avait deux mille moines à ses ordres. Ses auditeurs formaient autour de sa chaire un véritable club. Le 7 mars, il leur commanda d'interrompre toute communication avec les Politiques, et de prendre garde aux portes (1). Le 10, il se fit dans son sermon l'organe des Seize, et il dit au peuple qui l'écoutait : « Le temps est venu... vous avez le nombre, vous avez la justice ; courez aux armes; faites main-basse sur les Politiques; ils sont dignes du dernier supplice. Aux armes! et qu'on commencel (2)» Ce projet d'une Saint-Barthélémy des modérés mit en garde tout le parti royaliste.

Le gouverneur Brissac, ligueur forcené, qui avait beaucoup à se faire pardonner, traitait alors secrètement avec le roi pour la reddition de Paris. Il en transpirait déjà quelque chose ; les Seize étaient dans une alarme continuelle, et sur le qui- vive. Garin avait dit en chaire : ce Messieurs de Paris, mes bons frères catholicques, vostre ville estoit vendue ; mais on ne la peut livrer comme les autres (3).» Ces dénonciations, et la menace d'un coup de main contre les Politiques, eËTrayèrent Brissac. Le gouverneur de Paris se plaignit vivement du prédicateur au prévôt des marchands et aux échevins: le Parlement ordonna donc que le Légat serait invité à interdire la parole à Garin.

Le cordelier, en effet, après avoir reçu une vive réprimande du nonce , rétracta ou plutôt corrigea et interpréta ce qu'il avait dit en chaire. Les magistrats furent dès lors un peu moins maltraités dans ses sermons, et, en revanche,

(1) Jbid. p. 209. ^. ^ ^

(2)... In concione publiée plebem ad seditionem concitasse dicebatur; lempus venisse quo vere caiholici de politicis dignas pœnas expeterent ; numéro illos vincere, sed causa ipsos potières, procul dubio ex eis victoriamreportaturos; tantum occuparent, neque cuiquam eorum extrema commeritorum parcerent... (T/man. Hist.,\. CIX, § 3; t. V, p. 349). Cf. Lestoile. loc. cit. p. 210.

(3) Lestoile, loc. cit., p. 195 A.

il se desgorgea par des menieries contre le Béarnoîs. Heureusement le parti modéré l'emportait ; le triomphe définitif de Henri IV était imminent. Garin ne pouvait se le dissimuler. Aussi, pour s'étourdir, mettait-il son dernier espoir dans un de ces meurtres providentiels, qu'absolvaient, qu'exaltaient si volontiers les théologiens de la Ligue. Le 13 mars 159^i, neuf jours avant l'entrée de Henri IV à Paris, Garin déclara qu'on devrait anoblir la famille de Jacques Clément, et il s'écria, en désignant le vainqueur d'Ivry « Il faut se desfaire de cestuici ; ce seroit œuvre très saint, héroïque et louable, qui assureroit le Paradis et mériteroit la place la plus proche de Dieu (1).»

Rose partageait sans doute le désir, les espérances de Garin. Henri IV prit possession de Paris le 22 mars. Le 20, l'évêque de Senlis annonça, à Saint-André-des-Arcs, qu'il allait prêcher une huictaine pour parfaire le procès au Béamois. Le lendemain, en effet, veille de la prise de Paris, il commença cette série de sçrmons, en présence du cardinal de Plaisance, et s'engagea à prouver dans son prochain discours « que le prince de Navarre estoit bâtard et indigne de succéder à la couronne de France (2). »

Le prédicateur, interrompu, ne put tenir sa promesse. On sait comment, d'accord avec Brissac et les royalistes, Henri IV, dès le 22 au matin, se trouva maître de la capitale comme par enchantement. Ce fut là encore, de la part de Guillaume Rose, un triste exemple des illusions insensées que peut entretenir la passion politique. Il semble qu'une fois lié à un parti extrême, il faille demeurer aveugle et immobile, et ne plus s'apercevoir de la marche des événements. Il y a toujours des esprits qui croient au passé, quand une révolution va réaliser l'avenir longtemps attendu.

(1) JWd., p. 211 A, 214 A.

(2) Thuan. Hi$t., 1. CIX, g 7 ; t. V, p. 357. p. 213 B.

— Cf. Lesloile, toc. cit.

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