CHAPITRE V, § II. 25i
Montgaillard n'était pas le seul ligueur qui eût cherché un asile en Belgique , dans les possessions de Philippe IL J'ai dit que le chanoine Launay y alla mourir assez misera-blement. On sait que Dorléans s'y réfugia aussi quelque temps,et que Bussi-Leclerc se promena pendant quarante ans dans les rues de Bruxelles avec un gros chapelet au cou. C'était tout une petite colonie. Mais l'Espagne en général se montra ingrate et abandonna ses anciens suppôts. Dorléans était si dépourvu de ressources, qu'il revint bientôt en France , et la pauvreté de Bussi-Leclerc était proverbiale. Les prédicateurs furent mieux traités ; leurs relations avec la cour de Madrid avaient été plus suivies, plus directes. Le Petit-Feuillant ayant eu une abbaye. Boucher eut un canonicat.
L'ancien curé de Saint-Benoît , une fois en Flandre , n'abdique pas la polémique contre Henri IV, comme on doit s'y attendre de la part d'un controversiste aussi abondant, aussi emporté. Boucher ne pouvait se maîtriser de si tôt; il demeura fidèle à sa logique régicide, et de même qu'il avait loué Jacques Clément, il publia en 1595 une justification de Jean Châtel (1). Jamais on n'a approuvé le meurtre avec plus de sécheresse scholastique , avec une rigueur plus froide, plus sanguinaire.
L'odieux pamphlet de Boucher se divise en quatre parties : la première est tout à fait insignifiante, mais la seconde est digne de remarque. Boucher commence par accorder que la personne des rois est inviolable. Comme il vivait alors sous un despote et non plus sous la démagogie des Seize, la concession était nécessaire ; mais Boucher se dégage vite de cette réserve gênante. Châtel, selon lui, n'a pas voulu tuer un
(1) Apologie pour Jean Châtel, par François de Vérone, 1595, in-S». — Barbier indique une réimpression de 1610, sans nom d'auteur. Il y a aussi une traduction latine, sous ce titre : Jesuita sicarius, Lugdun. 1611, in-80.— Je me sers du texte donné par Lenglest du Fresnoy, au t. Vides Mém. de Condé.. Voy. Ille part., p. 1 à 120.
roi, car Henri IV, malgré son avènement, ne peut être considéré comme roi , puisque sa conversion est prétendue. Ce tyran n'a pas même le droit de protester contre Fexcommunication du pape (qui n'était pas encore levée alors) ; il n'a pas le droit de régner, même quand le Saint-père l'absoudrait, « car, dit Boucher, il n'y a pareille raison de restituer en absolvant que de destituer en condamnant (1). » Quant au droit de succession , le forcené pamphlétaire persiste dans ses doctrines de la Ligue : .r Si la succession a été admise, s'écrie-t-il , pour l'expérience qu'il y a que les inconvénients en sont moindres que de l'élection, si ne fut-ce jamais pourtant pour préjudicier au droict de nature sur lequel est l'élection , ny pour y renoncer ou se lier les mains , au cas que pour le vice et indignité des successeurs la succession fut nuysible et l'élection nécessaire.... » Boucher regarde toujours la monarchie comme « un contrat mutuel entre le seigneur et le vassal (2) ; » et il rappelle avec insistance la formule du sacre : Peuple, veux-tu avoir un tel pour roi ? Après ces points de droit général, le panégyriste de Châtel établit que, « quand autrement ne se peut », les hérétiques doivent être exécutés et tués par les particuliers. Cela l'amène à assimiler, avec grand renfort d'érudition, les tyrans aux hérétiques. Peu lui importent d'ailleurs les contradictions. Il loue Jean Chûtel, et il reproche amèrement à Théodore de Bèze d'avoir excusé Poltrot.
La troisième partie de V Apologie n'est plus didactique, elle est lyrique. Boucher déclare que l'acte du meurtrier de Henri IV est d'un héros courageux, magnanime. C'est une prodigalité fatigante d'épithètes hyperboliques. On conçoit après cela que la condamnation de Châtel paraisse injuste à l'auteur. Aussi, dans la quatrième et dernière partie, déclare-t-il l'arrêt du Parlement « schismatique, précipité, calomnieux, tyrannique. »
(1) 2e part. , ch. VIII, § 1.
(2) ma. chap. IX, 8 1. - V. plus haut p. 92.