CHAPITRE V, § n
Après une adhésion aussi formelle que celle que Ton vient de lire à l'institut de l'inquisition , on ne peut s'étonner des allusions amères que Boucher fit dans son oraison funèbre contre la récente promulgation de l'édit de Nantes. « Deux religions en un même pays , s'écrie-t-il , c'est Thé* résie avec la foy, le mensonge avec la vérité, la concubine avec la légitime , les ténèbres avec la lumière ! » et un peu plus loin : « Stupidité et ignorance de penser que par deux chemins , non-seulement différents, mais diamétrallement contraires, et qui ne sont ny ne peuvent estre aucunement parallèles, on puisse venir au mesme endroit , et ce qui est pis encore, que par la liberté de conscience, c'est-à-dire par la liberté d'estre meschant , les hommes se puissent mieux conduire (I). » Nous avons vu dès l'abord quelque solidarité s'établir entre la Saint-Barthélémy et la Ligue. Boucher était donc logique d'une certaine façon en admettant l'inquisition et en attaquant le libre exercice des cultes.
Pour mieux justifier sa conduite dans les luttes civiles de la France, il assurait que tout s'était passé « soubz la bénédiction et adveu des papes depuis Grégoire XIII jusques à Clément VIIÏ à présent séant (2) ; » mais la cour de Rome, dès qu'elle ne fut plus inquiétée par les exigences de Philippe II, eut hâte de se rattacher à la politique de Henri IV. Les doctrines de Boucher, momentanément admises par le saint-siége, durant la guerre civile, ne pouvaient qu'être réprouvées une fois le calme rétabli.
On en trouve la preuve frappante dans une lettre du cardinal d'Ossat, adressée à Villeroy, et datée du 1'*^ mars 1600. Laissons parler l'habile négociateur : c( Je dis à Clément VIII qu'étoit parti des Pays-Bas le D' Boucher pour venir à Rome visiter limina apostolorum Pétri et Pauli au nom de l'évêque de Toumay qui lui avoit donné un canonicat en son église, et là dessus j'expliquai à S. S. la vio-
(1) p. 53 et 54.
(2) Pag. 72.
lence et rage de cet homme et les livres qu'il avoit écrits contre le feu roi, et ceux où il avoit soutenu le parricide attenté par Jean Châtel, excitant chacun à parachever ce que cet assassin avoit commencé; où il avoit encore écrit plusieurs choses contre l'autorité et puissance du Pape et étoit encore aujourd'hui plus obstiné et plus violent que jamais ; qu'il y aurait trop de lieu et de raison de l'arrêter prisonnier et de le bien punir de ses forfaits et blasphèmes; qu'au moins S. S. lui montrât, en ne l'admettant pas à ses pieds, que telles gens lui déplaisoient. Le Pape me répondit qu'il se souvenoit d'avoir ouï parler de cet homme, et môme que le Nonce des Pays-Bas lui avoit écrit qu'il disoit que le Pape ne pouvoit absoudre le roi. Puis S. S. me demanda s'il étoit arrivé. Je lui dis que non que je sçusse.— Or bien, dit-il, nous verrons (1). » Dans la sixième lettre, qui suit cette missive de d'Ossat , on voit que le bruit se répandit dans Rome que Boucher était tombé malade à Cologne. C'était sans doute une feinte pour éviter le désagrément d'un refus d'audience, la honte d'un déni méprisant.
Quoi qu'il en soit , le texte de d'Ossat est important. Il marque où en arrivait, en 1600, à Rome même, la réaction en faveur de Henri IV. Partout les doctrines de la Ligue étaient, au moins olficiellemeiit, repoussées par ceux qui les avaient exaltées naguère ; elles n'avaient plus cours ouvertement que chez quelques pédants obstinés, chez quelques jésuites espagnols. A Tournay, Boucher justifiait Jean Chûtel ; à Tolède, Mariana appelait Jacques Clément œternum Galliœ decus.
Pour consoler Boucher de sa mésaventure auprès du saint-siège, la cour d'Espagne le fit, dès son retour, nommer archidiacre de Tournay.
L'ancien curé de Saint-Benoît vécut extrêmement vieux.
Ne sachant comment user l'activité qui le dévorait, il passa
(1) Lettres du Card. â:Ossat, éd. de Hamelot de La Hoiissaye, 1708, in-12, t. IV, p. 181.