CHAPITRE 111 , § VI
vouloir poignarder quelqu'un qui le qualifiait ainsi. C'était une véritable et triste comédie. Le duc de Bragance ne va pas si loin dans le Pinto de Lemercier. Mais les prédicateurs et la faction espagnole continuèrent à vouloir faire de Guise un roi malgré lui ; on en verra des exemples tout à l'heure.
C'était là l'effort suprême et désespéré, les dernières violences, et, si j'osais dire, les convulsions d'un parti à l'agonie. L'événement capital, l'événement qui dominait la situation, c'était l'abjuration de Henri IV. Mais je n'ai pas dit encore comment l'annonce formelle de cette importante conversion avait été accueillie dans les chaires. On soupçonne que ce fut par des invectives.
Quatre orateurs se firent surtout remarquer par leur activité dans ce moment décisif : Feuardent, Génébrard, Aubry, et, comme toujours, Jean Boucher. Tous ces noms nous sont connus ; je ne dirai que quelques mots de chacun.
Feuardent s'en prit surtout aux mœurs de Henri IV , et en parla dans des termes que la plume osée de Lestoile peut seule reproduire. Mais bientôt , cédant sa chaire à Lucain , il s'occupa à meilleure affaire que deprescher, et les intrigues actives l'absorbèrent tout entier. Il fut un des agents les plus actifs du duc de Feria, dans ce dernier plan qui combinait les intérêts des Seize et les intérêts de l'Espagne, par le mariage projeté du duc de Guise , si jeune encore , avec l'Infante déjà sur le retour. Le lieutenant-général était un grand obstacle aux yeux de Feuardent, et le bruit se répandit même que le moine préparait « quelque petit Cousteau de jacobin pour Mayenne (I). » Peut-être était-ce une calomnie, car il n'y eut même pas de tentative.
Génébrard, auquel la Ligue avait donné le siège épiscopal d'Aix, montra sa reconnaissance en faisant le séditieux pardessus les autres, et en employant contre le Béarnais toute la rhétorique du Petit-Pont. Les violences de Génébrard
(1) Lestoile, Journal de Henri IV, p. 150 B , 155 B. (i) Ibid. i>ag. 157 A, 159 B.
(t) Ibid. pag. U3 A, US B.
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devinrent telles, que le bruit en arriva plus particulièrement jusqu'à Henri IV. «Quel est donc ce Génébrard ? » demandait le roi durant un de ses dîners à Saint-Denis?— « C'est, répondit D'Emeri, un moine qui ne sait ni parler ni écrire que par injures. »— Je lis dans Lestoile que Génébrard partit en mission pour Rome, vers la fin d'août , avec D'Espinac , archevêque de Lyon (1). Quand il revint, la Ligue avait perdu toutes ses chances, et nous verrons qu'il ne rentra pas dans Paris.
Feuardent et Génébrard reparaissaient dans la lutte après quelque intervalle. Nous les avions perdus de vue depuis plusieurs années déjà. Aubry, au contraire, ne quitta pas la scène un moment , et , à la veille de la conversion de Henri IV, il redoubla son emportement forcené (2) . Tous les moyens lui étaient bons, et, habile à remuer la populace, il avait été jusqu'à accuser les Politiques et Mayenne d'accaparer les grains. C'est un moyen qui réussit toujours auprès de la foule. On se pressa dès-lors autour de la chaire du curé de Saint-André-des-Arcs. C'était principalement au vieil esprit des corporations religieuses que s'adressait Aubry : c'était avant tout sur les confréries, si puissantes alors, et l'un des plus efficaces instruments de la Ligue, qu'il s'appuyait. A l'entendre, on était à la veille d'une autre Saint-Barthélémy:» Si nos princes font la paix, disait-il, qu'ils prennent garde! ils sont hommes et se peuvent changer. Il y a encore de bons frères à Paris qui batailleroient à rencontre , et y mourroient tous les bons catholiques plutost que de l'endurer. On me traisneroit plutost à la rivière et me jeteroit-on dans un saq en l'eau que de jamais y consentir. Si on en vient là, il y aura bien du sang répandu. » Et il disait encore : «Il faut poingnarder les Politiques... Si j'avois la force mesme que le courage, j'en tuerois bien... Je m'offre