CHAPITRE IV, § II
Cela veut dire que Châtel aura raison ; cela absout à l'avance Ravaillac. La doctrine du meurtre politique persiste et garde ses formules.
Porthaise n'admet même pas les représailles , les représailles légales, juridiques. Un des plus grands crimes qu'il reproche au Béarnais , c'est d'avoir fait pendre et tirer à quatre chevaux , comme on l'a vu plus haut , Robert Chessé et Edme Bourgoing (1). Ces deux exécutions sont pour le perfide sermonnaire un prétexte heureux de peindre Henri IV comme un intolérant et sanguinaire inquisiteur. On sait ce qu'il faut penser de ces mensonges (2).
Le théologal du Poitiers se rattache ouvertement à la cause du jeune ducde Guise et de l'Infante; il se vante à'estre lorrain. On voit pourtant qu'il n'accepte ce parti extrême que par dépit de ne plus voir de chances directes à la fille de Philippe IL Les regrets transpirent jusque dans ses protestations nationales. L'hypocrisie est évidente : « On m'accuseroit, dit-il , d'estre espagnol, ce que je ne suis, car je cognois assez de princes et gentilshommes catholicques et françois pour commander en ce royaume quand il en sera besoin, sans introduire un prince espagnol ou alleman; ce qui ne se fera jamais de mon advis et consentement.» Voilà qui est très-bien jusqu'ici; mais Porthaise par malheur ne s'arrête pas là , et il ajoute : « Ce néantmoins je diray en franc arbitre que j'ayme mieux estre espagnol et serviteur de l'Église romaine , que d'estre anglois , fauteur et compagnon de la postérité de l'hérésiarque Wiclef (3) . » Ici le désappointement perce ; seulement Porthaise est moins franc, moins expHcite
(2) C'était, de la part des prédicateurs, un parti pris de transformer rextrème clémence de Henri IV en une cruauté impitoyable. Rose disait aussi : « Comment auriez-vous bien le cœur de recevoir ce tiran qui s'est plongé les bras jusques aux couldes dans le sang des catholicques et fait enterrer les prestres tout vifs. » ( V. Lostoile, Journ. de Henri /F, p. 117 B.)
que Boucher. Faute de rélection de l'Infante qu'il désirait, et contre laquelle il proteste maintenant, il se rejette sur un mariage avec le fils de Henri de Guise. Cela sent visiblement les doublons du duc de Feria. Philippe II , avec son infatigable activité diplomatique , avait organisé tout un système de corruption. Partout en France il avait des agents , des créatures , des soutiens.
La conclusion pratique de Porthaise, c'est qu'il ne faut jamais faire , c'est « qu'on ne fera jamais alliance, ny trêve, ny paix avec les hérétiques (1) ; » jamais de paix avec le Béarnais, ce faux converti, qui suit les deux cultes et pratique une vraie polygamie de Turc.
Il y a, je l'ai dit, dans les sermons de Porthaise toute une partie spéciale destinée aux habitants de Poitiers. Ce n'est pas la moins curieuse , car elle montre comment les prédicateurs flattaient les passions locales, les intérêts particuliers. Porthaise édiûe son auditoire sur l'espèce de blocus qu'il fallait subir, et il en fait un grand grief contre Henri IV. Tout se vend fort cher ; les bourgeois sont ruinés. Mais le prédicateur s'aperçoit subitement que ces inconvénients qu'il signale pourraient bien favoriser le parti de la paix , et alors sans souci de se contredire , il se hâte d'assurer à ceux qui l'écoutent, qu'il y a cependant moyen de vivre : « Le vin n'a encore enchéry, s'écrie-t-il, et je sçay homme, la sepmaine passée; qui eust trois fort bons moutons pour cent sols (2). d Voilà les solides , les sérieux arguments de Porthaise en faveur de la Ligue ; ce n'étaient assurément point ceux qui
faisaient le moins d'effet.
Les protestations de désintéressement ne coûtent pas beaucoup au prêcheur, il en est prodigue : « Pour moy, dit-il, qui n'ay rien de propre, ains seulement pour me nourrir et donner aux pauvres; je ne leur demande faveur, ains seulement les adjure de se souvenir que leur tyrannie