CHAPITRE IV, § II
qui en étoit gouverneur; du quel ayant obtenu la permission de prêcher à Saint-Pierre , à la charge d'exhorter bien le peuple à être fidèle au roi , le compagnon n'y manqua pas, et après avoir déployé là-dessus toutes les voiles de son éloquence : — Que si, mes chers auditeurs , ajouta-t-il, vous me reprochez que vous m'avez ouï parler autrefois tout autrement , je vous avouerai qu'il est vrai que j'ai fort déclamé contre le roi de Navarre ; mais quel roi de Navarre pensez-vous que j'entendois? Ce n'étoit pas notre bon roi, que Dieu nous conserve et qui est en effet roi de Navarre de droit et de justice ; mais c'est ce méchant dom Philippe , usurpateur et injuste possesseur de Navarre que je nommois ainsi , parce qu'effectivement il possède ce royaume dont notre roi n'a que le nom et la prétention. »
Mais, outre que je me mets en avance sur les dates, qu'importe l'impudence ridicule de cet écrivain froid , prudent, cauteleux, de ce prédicateur perfide? Qu'importe que l'homme ait fait défaut aux doctrines? Le recueil des sermons de Porthaise, n'en est pas moins important, en ce qu'il montre l'unité forte et persistante de l'organisation de la Ligue dans les provinces ; en ce qu'il caractérise l'esprit d'opposition qui s'était conservé dans les communes soumises à l'Union , dans ces communes qui refusaient d'abandonner la révolte, de se détacher du formulaire pour rentrer sous le droit commun.
Par ce qui se passa alors en Picardie , dans le Lyonnais , en Bourgogne, on peut juger de l'influence qu'exerça encore la chaire dans ces derniers temps, et des retaràs que seule elle apporta à la soumission définitive des villes insurgées.
Presque partout les magistrats municipaux qui avaient fait naguère cause commune avec les curés , se retiraient de l'Union et avaient à lutter contre les prédicateurs qui y persistaient obstinément. A Amiens les représentations du mayeur ne purent contenir les sermonnaires. L'échevinage avait défendu de parler du roi en chaire , et cependant un
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LES PRÉDî GATE uns DE LA LIGUE.
moine nommé Saulmon protesta dans la cathédrale « qu'il regarderoit le roi comme un luthérien jusqu'à ce que le pape Teùt recognu. » Comme le peuple d'Amiens se prêtait au bruit que l'on faisait courir d'une trêve , un autre minime osa annoncer qu'il avait six cents hommes à ses ordres pour l'empêcher (1). La répression fut impuissante.
Lyon devint aussi, vers la fin de la Ligue, un centre trèsactif (2). Quand le duc de Nemours était venu prendre possession de cette cité comme gouverneur, d'Espinac l'avait un moment suivi pour veiller à ce qu'il n'entreprît rien dans son intérêt particulier, au préjudice de l'intérêt général de l'Union. L'archevêque , avant de repartir pour Paris , laissa aux prédicateurs le soin de contrôler Nemours. Les dénonciations qu'on se permit dès-lors en chaire contre le gouverneur ne contribuèrent pas peu aux barricades , puis à l'arrestation du duc; en sorte que sur ce point et à l'égard de ce prince, les prédicateurs parisiens furent dépassés par les prédicateurs lyonnais. Tandis qu'Aubry recommandait à ses paroissiens de prier pour le bon bourgeois M. de Nemours, les chaires de Lyon retentissaient d'injures et de menaces
contre lui (3).
Aussi les doctrines de la Ligue furent-elles enseignées à Lyon, même après la soumission de Paris, même après l'avènement de Henri IV. Quand le peuple lyonnais , en février 1594., se fut déclaré pour le roi, l'archevêque fit démonstration de se retirer, et les curés menacèrent de cesser leurs fonctions. Il fallut pourtant céder; mais si le clergé séculier substitua une résistance sourde et cachée à une opposition ouverte, les moines, les jésuites surtout, se refusèrent à insérer le nom de Henri IV dans leurs prières, et, comme le dit l'historien de Lyon , les prédicateurs, retranchés dans l'inviolabilité de leurs chaires, lancèrent les fou-
(1) Daire, Hist. d'Amiens, t. I, p. 3U, 3t5.
(2) V. Clerjon, Hist. de Lyon, t. V. p. 380, 412, 136, 438, 440, 451.
(3) Lestoile, Journ. de Henri IV, p. 170 B.