CHAPITRE IV
puissance de la chaire, contrôle redoutable dont la presse et la tribune , je l'ai dit , se sont depuis partagé l'héritage en l'agrandissant.
Le caractère de cette période de la prédication parisienne, depuis la conversion solennelle jusqu'à l'entrée de Henri IV, c'est-à-dire depuis la fin de juillet 1593 jusqu'à la fin de mars 1594- , est surtout individuel. C'est aux personnes plutôt qu'aux choses, c'est aux orateurs plutôt qu'à ceux dont ils parlent , qu'il convient de rapporter ces derniers sermons , cette dernière lutte parénétique. Les événements, on les sait, je n'ai pas à les redire. A la phase guerroyante et militaire de la vie du Béarnais, succéda la phase des négociations , la phase diplomatique. Il acheta , il séduisit , il s'attira par tous les moyens ceux qu'il ne pouvait vaincre.
Henri avait eu à lutter contre quatre influences principales, influences bien diverses , à savoir : les menées de l'Espagne dans les États, l'indépendance des gouverneurs provinciaux et urbains, la turbulence ombrageuse des municipalités, et en môme temps l'esprit théocratique du moyenâge, renaissant dans l'intervention politique de la papauté. Eh bien , durant ces huit mois qui séparèrent sa conversion de son entrée à Paris, il redoubla si bien de soins, d'activité, de . sacrifices, pour triompher de ces différents obstacles, qu'il y réussit. La Satire Ménippée avait déjà jeté un profond ridicule sur les États. En exaltant le sentiment national, Henri IV acheva de déjouer les projets de Philippe II et de discréditer cette assemblée qui bientôt fut forcée de s'ajourner indéfiniment; voilà pour l'Espagne. Une ambassade fut envoyée à Rome pour solliciter l'absolution du pontife, et quoiqu'elle eût été mal accueillie d'abord, elle fraya la voie et prépara l'avenir de ce côté; voilà pour le saintsiége. Des négociations furent entamées directement avec les gouverneurs ; on leur fit de grands avantages ; on les acheta; voilà pour l'esprit fédéral. Les municipaUtés à leur
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tour, maintenues dans leurs franchises, obtinrent de l'argent, des privilèges, des promesses; voilà enfin pour l'esprit communal. Ici par corruption , là par lassitude , ailleurs par le bon sens tout français de sa cause, partout avec habileté, le Béarnais triompha. La défection de la Ligue était générale ; en se faisant catholique , en donnant gain de cause au seul motif légitime, à l'éternel prétexte de rUnion, Henri IV avait enlevé leur drapeau à ses adversaires.
Les prédicateurs des Seize entreprirent donc une lutte insensée, en s'efforçant encore de dépopulariser le nom de plus en plus populaire de Henri IV parmi les paroisses parisiennes.
Et pourtant, quoi qu'eût perdu leur parole en autorité et en crédit , on les redoutait, on s'en préoccupait encore, on s'en préoccupait dans les deux camps , dans les tentes de Henri IV et dans les cercles du lieutenant-général. Le Béarnais n'hésita même pas à s'en plaindre à son ennemi le duc de Mayenne , lui faisant observer « que si son premier gentilhomme en disoit autant de lui , Mayenne , il ne l'eût pas enduré. » Mais comment le faible chef de la Ligue eût-il pu modérer le langage des prédicateurs contre l'adversaire de la Ligue , quand tous les jours il s'entendait injurier en chaire, dans sa personne, dans ses proches , dans sa maison. Mayenne avait peur de ces tribuns acharnés , et tout en disant «qu'il seroit obligé d'en faire jeter une coupple à la rivière, » il se borna à se plaindre au Légat (1). Le Légat intervint par forme , et au lieu de s'apaiser, les invectives redoublèrent plus que jamais.
Tout le monde heureusement n'avait pas la couardise de Mayenne, et le mépris dans lequel étaient tombés les orateurs autorisait les représailles. C'est ainsi que le procureur-général , Edouard Mole (2) , irrité des blasphèmes
(1) Lestoile, Journ. de Henri IV, p. 169 B.
(2) Dial. du Mah.y ap. Ménipp., t. III, p. 532.