CHAPITRE IV, § III
qu'il entendait débiter à son curé contre le roi , osa le contredire tout haut, ei} pleine église, et ne fut qu'à grand'peine retenu par son beau-père. On voit où en était tombée alors la dignité de la chaire.
Plusieurs des noms des prédicateurs parisiens que nous avons rencontrés jusqu'ici disparaissent dans ces derniers mois. Les plus perspicaces', les plus habiles , pour se tenir prêts aux éventualités politiques , faciles dès lors à deviner, se réfugièrent dans un silence prudent. Occupons-nous de ceux qui continuèrent de lutter , en présence d'un dénouement prochain.
Et d'abord , on le devine, Henri IV avait gardé ses soutiens habituels , ses orateurs royalistes. Sa cause avait même conquis dansla chaire quelques nouveaux appuis. Benoist, après avoir prêché la paix à [Saint-Denis pendant quelques mois , se risqua à rentrer dans Paris, et, aidé de Nouvelet , persista plus que jamais dans l'enseignement de lapatience, de la réconciliation , de la concorde. Guincestre aussi, on l'a vu , usa de la même modération dans son langage et alla même jusqu'à dire, en propos couverts, lui l'ancien apôtre des Seize , qu'il était serviteur du roi (1). Ce furent là, avec Morenne, avec Chavagnac, avec Chauveau, les plus actifs prédicateurs de la cause royale. D'autres allaient d'un parti à l'autre , et , selon les chances ou les bruits , injuriaient ce qu'ils avaient loué la veille.
Commelet (je continue à rendre individuellement son rôle à chacun) , le jésuite Commelet donna , avec une singulière effronterie,l'exemple de ces contradictions impudentes. Ainsi dans les derniers mois de 1593 , il sedistingua par sa modération , protestant qu'il était bon Français, et que, né en Auvergne , il voulait un roi national , loin de désirer un roi espagnol. Il ajoutait d'un ton morose et avec découragement (2), que la paix était désirable, mais qu'on n'en
(1) Lestoile, Journ. de Henri IV, p. 183 A, 205 B, 210 A, 212 A.
(2) En décembre 1593, il se conlenta de faire diversion aux affaires de
était pas digne, qu'on ne faisoit que tout brouiller^ et que dans cette corruption universelle , la guerre pouvait durer cent ans (1).
Mais tout à coup , sans transition , il reprit brusquement le ton séditieux ; il accusa les ligueurs d*apathie , de « ne savoir faire la guerre qu'aux poules ; » il désigna même le duc de Mayenne aux assassins, en disant: « 11 faudroit un Aod au pourceau , à Thomme efféminé , quia un gros ventre (vous m'entendez bien). » On aperçoit les progrès singuliers qu'avait faits cette doctrine du meurtre canonique. La voilà qui se tourne contre les ligueurs eux-mêmes. La liberté individuelle n'était pas mieux respectée. Un coutelier, nommé Gaillardet , ligueur fanatique et l'un des plus ardents parmi les Seize, frappa et blessa grièvement d'un coup de dague un pauvre savetier, auquel il était échappé dans la conversation je ne sais quel mot royaliste. Commelet, ainsi que Garin, prêchèrent en faveur du coupable et déclarèrent que le malheur,c'était que la victime n'eût pas succombé. Ainsi soutenu, l'assassin resta impuni , et le savetier n'obtint même pas une légère amende en faveur du barbier qui l'avait guéri. C'est ainsi qu'on entendait dans la Ligue le droit privé ; on a vu ce qu'était devenu le droit public.
Commelet (pour en finir avec ce jésuite) appartenait dans ces derniers temps, au moins de cœur, au parti de Philippe II qui, en désespoir de cause, se rejetait sur le mariage de l'Infante. Cela semble ressortir de ses paroles : (( Le Béarnois, disait-il , est magnanime, guerrier, bening, clément, je le veux bien! mais de la religion vous n'en parlez point. Prouvez-nous seulement qu'il maintiendra la religion, et je vous prouverai que je ne suis pas espagnol. » C'était se
la Ligue en prêchant contre les nombreuses religieuses qui, toute la journée, se promenaient au Palais, accompagnées de jeunes gentilshommes, et avec toutes sortes de scandales. V. ibid.j p. 182 B. (1) Ibid., p. 156 A, 175 A, 180 B.