‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 165 sur 196 · CHAPITRE V, § II · texte numérisé non relu

CHAPITRE V, § II

Boucher mourut «bien changé d'humeur et aussi zélé François chez les Espagnols qu'il avoit été furieux Espagnol en France. » C'est beaucoup dire. Mais en réfutant Mézeray, Le Duchat à son tour n'exagère-t-il pas l'entêtement de Boucher ? (1) Mézeray n'avait pas besoin de citer de sources ; il était contemporain , et son témoignage en vaut un autre.

Sans supposer au chanoine de Tournay ce vif retour de sentiments patriotiques, j'aime à croire qu'il se repentit sur la fin. Qu'on y songe ; il mourut fort tard, dans l'exil, à quatre-vingtseize ans, en 1646, cinquante-cinq ans après l'entrée de Henri IV à Paris. Ses aigreurs avaient eu le temps de s'apaiser. Boucher, avec ses souvenus, dut être fort triste dans les derniers jours. Dès le temps de la mort de Philippe II, il semblait pressentir cet avenir lugubre: le malheur lui paraissait une nécessité , et il s'écriait avec conviction : « C'est la loy commune prononcée divinement , invariable et inévitable aux hommes en ceste vie (2). »

Le nom de Boucher est d'ordinaire associé à celui de Guillaume Rose. L'évêque de Senlis est le dernier des sermonnaires ligueurs dont il nous reste à achever la biographie.

Aussitôt après le triomphe de Henri IV, Rose s'était réfugié dans l'abbaye du Val de Beaumont-sur-Oise. Bientôt le roi lui rendit son évêché par lettres patentes (3) ; mais le tenace prélat ne se crut point engagé par cet acte de clémence. Il se permit dans ses sermons de fréquentes sorties contre le monarque , et resta fidèle à la Ligue. Ainsi , en avril 1597, on voit qu'il est en peine pour avoir donné ordre à ses curés de faire confesser leurs fidèles par les capucins (4.). Or, il faut savoir que cet ordre entreprenant qui , après le P. Ange de Joyeuse (dont Voltaire a dit :

(1) V. l'Hist de France de Mézeray, à Tannée 1594. — Cf. Le Duchat, not. ad. Ménipp., t. II, p. 51 et suiv.

(2) Orais. funèb. de Philippe Ily p. 37.

(3) Mém. de Nevers, t. II, p. 608.

(4) Lestoile, Journ. de Henri IV, p, 283 B.

Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire),

allait fournir le P. Joseph aux intrigues de Richelieu, il faut savoir que cet ordre passait pour être complice des jésuites et de leurs sourdes menées.

Rose fut dès-lors observé par les agents de Henri IV. Les violentes attaques qu'il se permit l'année d'après contre la royauté, à l'occasion de l'édit de Nantes, décidèrent Henri IV à faire un exemple. Rose avait déclaré en chaire qu'il était prêt à entrer dans une nouvelle Ligue ; on le traduisit devant le Parlement , propter dicta quœdam non dicenda (1), comme dit l'indulgent Launoy.

Le 5 septembre 1598 , il intervint donc un arrêt du Parlement de Paris contre l'évêque de Senlis (2). Rose fut condamné à déclarer debout et tête nue , en présence des chambres réunies et des gens du roi , qu'inconsidérément et témérairement , après avoir obtenu sa grâce de la bonté de S. M.v il avait publiquement fait gloire de s'être engagé des premiers dans la Ligue et avait osé dire qu'il s'y engagerait encore si ces malheureux temps revenaient ; qu'outre cela , il détestait un livre publié par Louis Dorléans , sous le titre de Requête catholique , comme contenant plusieurs propositions impies et injurieuses à la royauté. Rose avait donné de grandes louanges à l'auteur et avait été convaincu d'avoir approuvé cet ouvrage en y faisant même des notes à la marge. Il fut encore condamné à cent livres d'or d'aumône envers )es pauvres prisonniers , et on lui défendit d'entrer dans Senlis et de prêcher en son diocèse pendant une année. Cet arrêt sévère fut exécuté à la rigueur à cause de l'obstination et de l'orgueil du prélat , rei contumacia seu pertinacia, dit De Thou , dont j'emprunte littéralement le récit.

(1) Launoy, Hist. Gymn. Nav. (Op., t. VU, p. 749.) (a) V. Thuan, 1. CXX, § 10; t. V, p. 732. -Cf. Lesloile, Journal de Henri IV, p. 295 B.

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