CHAPITRE V, § III
Ce qu'il y a de plus curieux dans le recueil des œuvres de l'évêque de Séez , ce sont les oraisons funèbres de Brisson et de Henri III, prononcées en 1595, en pleine réaction royaliste , en plein esprit de restauration. Les théories monarchiques reparaissent et triomphent. On sent que l'ère de Richelieu et de Louis XIV approche.
C'est surtout dans l'éloge posthume , dans l'apothéose tardive de Henri III, prononcée à l'église Saint-Méry le 11 août 1595, que ces tendances , que ce retour subit vers les idées de droit divin sont manifestes et importantes à constater (1). Non seulement l'orateur réhabilite la réputation tout'àrfait déracinée du dernier des Valois , non seulement il estime que ce prince est déjà là-haut [^) , mais il rétablit sur des bases tout à fait absolutistes les principes de la politique. Ainsi on rencontre à chaque instant des phrases telles que celles-ci : a Nul ne peut offenser les rois qu'il n'offense Dieu. » Ou bien : a Par l'auctorité qui leur est donnée , les rois sont au-dessus des lois. » Ou encore : « Royauté sacrée , royauté auguste , plus que toute autre approchant de la divinité (3).» Tout dans la monarchie, rien que par la monarchie, c'est là la devise de Morenne. S'il appelle le Parlement «l'œil de la France (4), » c'est qu'il songe à la Ligue sans prévoir la Fronde.
Morenne attribue tous les excès des dernières années à l'influence vénale de la chaire : « Le sang, dit-il , me gesle d'horreur quand je m'en ressouviens et je tombe en soudaine pâmoison (5) ; » puis il ajoute : « Croirez-vous jamais, ô postérité I que l'impudence de tels harangueurs mercenaires se soit jusque-là desbordée? » Le futur évêque de Séez ne met pas en doute que ce ne soient les doctrines san-
(1) Je me sers de préférence de Téd. princeps : Oraison funèbre de BemxlII, Pans, 1595, in-8o. (Biblioth. royale, L, 1489, pièce 25.)
(2) Pag. 3, 6.
(3) Pag. 9, 10, 40.
(4) Pag. 4i.
266 LES PREDICATEURS DE LÀ LIGLE.
goinaires des prédicateurs boutefeux et diaboliques qui aient suscité des assassins; il aftirme même positivement que Jacques Clément avait été induit par les jésuites (1).
On se rappelle, dans Je Baron de Fœneste , Thistoire comique de ce cordelier qui jouait «à la prime » quand il entendit sonner la cloche du sermon à Saint-Germain-l'Auxerrois. « Lui étant venu deux rois, dit d'Aubigné , il fit de la .noitié, ce qui fut tenu; lui étant encore venu un roi, il fit son reste, disant : — Au diable qui ne les tiendra ! — Tout fut tenu. Il jeta alors les quatre rois sur table et mit en sa poche 80 écus. Puis il courut à sa chaire , avec les autres oueurs , et commença en criant : Vive le roi ! vivent les rois! et à cela ajouta un grand discours de l'autorité des rois, avec force traits de saint Pierre et de saint Jude (2). » Eh bien! ce que d'Aubigné travestit avec cette verve cynique, avec ce tour plaisant et amer qui lui sont propres , c'est tout simplement l'histoire de la prédication durant le règne de Henri ÏV. On tomba dans un autre excès. Les sermons absolutistes remplacèrent partout les sermons démagogiques.
Et de plus, la réaction ne s'en tint pas aux théories ; elle se traduisit en représailles sanglantes.
Les jésuites , que nous verrons bientôt reparaître avec avantage et s'insinuer habilement dans les bonnes grâces de Henri IV, furent d'abord frappés. L'Université les attaqua de. Tant le Parlement dès le mois de mai 1594. , et renouvela , avec un nouvel acharnement , le procès qui avait déjà eu lieu en 1558, à l'occasion du collège de Glermont. L'avocat Antoine Arnauld (3) se montra encore plus emporté que n'avait été naguère Pasquier. Il accusa nommément Pigenat, et surtout Commelet, auquel il attribua la traduction du eripe nos de luto par desbourhonnez-nous [k] . On sait que cette mauvaise
(1) Pag. 8, 23, 46.
(2) I>* Aventures du baron de Fœneste, 1630, in-8o, p. m.
(3) Mém. de la Ligue, t. VI, p. 155, 176. — Cf. Le Duchat, not. ad Ménipp. t. II, p. 259. — On trouvera le plaidoyer d' Arnauld à la lin de VHist. de l'université de Du Boulay.
(i) Lestoile, dans sa haine des jésuites, a un tel désir de trouver Comme-