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été purement intellectuelles. Sans doute on peut dire que l'indépendance de conscience et le droit d'examen ont préparé l'avènement de la philosophie du xviii^ siècle, laquelle a préparé à son tour l'émancipation de 89, en sorte que par engendrement, par contrecoup, c'est la Réforme qui a causé la révolution : Voltaire a servi d'intermédiaire entre Luther et Mirabeau. Cette généalogie est acceptable, sans doute, mais point dans le sens direct, dans le sens absolu où l'entend M. de Ronald. De cette façon, rien ne s'expliquerait, en histoire, qu'en remontant d'effet en effet jusqu'à la cause première, jusqu'à la création ;il n'y aurait plus d'histoire possible que l'histoire universelle.
Tenons-nous aux résultats immédiats, et ne cherchons point les influences lointaines et détournées. Comment la Réforme qui, comme l'a dit M. de Chateaubriand, était bien (Torigine princfère et 'patricienne , a-t-clle été amenée en France à invoquer les principes démocratiques ; puis comment ces opinions populaires furent-elles acceptées par la Ligue contre la Réforme ; c'est ce que nous allons constater brièvement par les traités de La Roëtie, d'Hotman, de Languet et de Ruchanan.
La liberté d'examen dans 4'ordre religieux semblait impliquer la liberté d'examen dans l'ordre politique. Mais le protestantisme n'alla pas là où le poussait la logique, et il subit la nécessité de sa condition. Adopté d'abord par la noblesse allemande , il respecta le principe aristocratique. Cette tendance est manifeste dans les écrits de Luther. La tragédie luthérienne , comme dit Érasme , respecta le pouvoir temporel. Sans doute on pourrait extraire, de quelques traités isolés du moine de Witteraberg, des phrases hostiles à l'autorité royale , mais ce n'est pas le ton habituel,le besoin du moment poussait seul Luther à ces invectives bientôt oubliées. 11 fallait que le révolté de Worms fût blessé au plus vif de son amour-propre pour oser dire à un roi, à Henri VIII, qu'il était «un fol , un insensé, le plus grossier de tous les
pourceaux et de tous les unes. » Plus souvent, au contraire, Luther était plein de flatteries pour les princes, et ce n'est pas seulement devant la polygamie du landgrave de Hesse qu'il laissait fléchir cet fl/rf/'«w^onYr dont parle Bossuet. On le voit faire bon marché de la volonté populaire, non seulement à propos du gouvernement théocratique et militaire de Jean Mathias, ou de la folle royauté de Jean de Leyde , mais en toute circonstance. Ainsi, à l'occasion de Munzer, il engageait les princes à frapper sur « monsieur tout le monde, » heeromnes. Ce dédain de la foule était volontaire, réfléchi : «La loi écrite, dit-il, est pour le peuple et l'homme du commun.» Une autre fois, il écrivait aux révoltés de Danemark : « Ne combattez jamais contre votre maître, fùt-il tyran (1), et sachez que ceux qui l'osent attaquer trouveront leur juge.» Enfin toute sa doctrine se révèle dans ces mots : « Qu'un chrétien puisse se défendre contre Tautorité, il y a là matière à de grandes réflexions. Au fond c'est au pape que j'arrache l'épée, non à l'empereur. »
Voilà les hardiesses politiques du Luthéranisme. A la même époque, le catholique Morus, dans YLtopie, et sous cet Henri VIll que Luther traitait à si juste titre de tyran, Morus demandait un roi électif, un roi révocable.
Ainsi le réformateur de l'Allemagne était deux fois inconséquent à son principe, inconséquent en philosophie, inconséquent en politique ; car, d'une part, il proclamait le droit d'examen, et de l'autre, il refusait le libre arbitre à la conscience et la souveraineté aux nations, c'est-à-dire l'indépendance à l'individu comme à la société.
Luther s'interrogeait avec doute pour savoir si un chrétien a le droit de résister à l'autorité; Zwingle fut plus expli-
(!) L'opinion de Luther sur le tyrannicidc est curieuse à enregistrer : «Tuer un tyran n'est pas chose permise à l'homme qui n'est dans aucune fonction publique : car le V® commandement dit : tu ne dois pas tuer.ii (Michelet, Mém. de Luther, II, 246.) La Ligue dépassera Luther.
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cite et moins favorable aux tyrans : Cum Deo possunt deponi, disait-il. Néanmoins les cantons républicains d'Uri , d'Underwald et de Schwitz n'adoptèrent pas la Réforme; c'est par l'aristocratie surtout que la Suisse entra dans le protestantisme. Manz et Grebel, ces parodistes de Munzer, ne firent que passer.
Il en fut de môme en France. Sans la noblesse, chez qui les tendances absolutistes de la royauté avaient aigri l'esprit fédéral et turbulent , le calvinisme n'aurait jamais eu de cbances sérieuses. L'exemple des seigneurs autorisa , excita les bourgeois et le peuple. On sait les opinions que la noblesse se complaisait à accréditer sur l'origine de la royauté française. En montrant au berceau de !a monarchie, au début des dynasties, le prince élu par ses pairs, par ses égaux, par ses barons, l'aristocratie tâchait de regagner, à l'aide des systèmes historiques, à l'aide de l'érudition, ce que depuis Louis XI elle avait perdu par les empiétements successifs des rois. Quelques gentillûtres aflèrent môme \ plus loin. Ainsi, aux États-généraux del48i, on avait vu un député de la noblesse de Bourgogne, Philippe Pot , seigneur de La Roche, invoquer l'élection populaire, reges populi suffragiis creatos (i) .
Calvin n'alla guère aussi loin. Saint-Lambert assure, il esT\ vrai, dans le Catéchisme Universel, que « le chrétien de Calvin est nécessairement démocrate: » et, depuis, le cardinal de Bausset a dit : « Calvin transporta la démocratie dans la religion, dans la société politique (2). » Mais à cette doubleassertion faiterVune au nom de la philosophiedu xviii' siècle, l'autre au nom de la réaction catholique, on peut répondre par des citations, par des textes précis.
Selon Calvin, « tout pouvoir vient de Dieu (3). » Les rois
(1) Populum autem appollo non plebem necalios tanlinn hujus regni subdilos sed omnes cujus que status. ( Journ. de Masselin, éd. Bernier, p. 147.)
(2) Hist. de Bossuet, 1819, in-8, t. IIL
(3) Serm, sur les dix comm. du Décalogue. Genève, 1562, in-S, p. 147.
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particulièrement sont « d'institution divine (1), » quoique la forme aristocratique soit bien préférable aux deux autres formes de gouvernement. La foule est naturellement encline à la révolte, educata ad Ucentiam (i2) ; les discussions sur la souveraineté sont donc mauvaises : «C'est vaine occupation aux hommes privés, lesquels n'ont nulle autorité, d'ordonner des choses publiques, de disputer quel est le meilleur état de police. » Il faut, au contraire, respecter les représentants du pouvoir : «Si ceux qui, par la volonté de Dieu, vivent sous des princes et sont leurs sujets naturels, transfèrent cela à eux, pour être tentés de faire quelque révolte ou changement, ce sera non seulement une folle spéculation et inutile, mais aussi méchante et pernicieuse (3) . »
On trouvera sans doute ces diûérentes assertions assez claires ; voici encore un texte formel : « Bien que ceux qui sont en dignité et qui ont le glaive de justice en main s'en acquittent très-mal, qu'ils soient même ennemis déclarés de Dieu, si faut-il connoistre que Dieu a institué les royaumes afin que nous vivions paisiblement sous sa crainte... Mettez d'un côté, un tyran qui se livre à toutes les cruautés, et de l'autre, un peuple qui n'ait ni magistrature, ni autorité, mais où tout le monde soit égal, il est certain qu'il y aura une I confusion plus grande et plus horrible quand il n'y aura 1 point de prééminence, que s'il y avoit une tyrannie, la plus Sîxorbitante du monde ... Toutes principautés sont comme figures du royaume de Jésus-Christ; nous devons les avoir précieuses et prier Dieu qu'il les fasse prospérer, je dis en premier lieu des royaumes légitimes [k]. » Èe vrai caractère politique du calvinisme se révèle ici manifestement ;
(1) V. tout le ch. XX du liv. iv de Vinstit. chrestienne.
(2) Operoy Amslerd. 1667, in-folio, t. IX, p. 2. Lettre à Farel.
(3) Inst. chrest. Loc. cit.
, (4) Sermons sur les deux Epistres saint Paul à Timothée, Genève, 1563, in-i, p. 65 — Calvin a poiiilanl dit ailleurs : « Ahdicant se potestate terreui reges duiu insurguut contra Deum. » ( In cap. vi Daniel. )