CHAPITRE V, § m
renvoyer en prison ; mais il se contenta de lui dire : <r Ventre saint gris! vous avez très-bien parlé; c'est ce que doivent faire les prédicateurs aux grands comme aux petits , avec prudence néanmoins et avec modestie. » Henri IV vit bien vite les inconvénients de cette modération.
La Ligue, quoique atteinte dans son centre même, n'était pas encore réduite. Les doctrines du meurtre légal persistaient encore ; sans compter Jean Ghâtel , une foule de tentatives se reproduisaient incessamment contre Henri IV. Quelques orateurs fanatiques ne craignirent même pas d'approuver le duc de Guise , qui , pour maintenir Reims sous son obéissance , avait assassiné de sa main le maréchal de Saint-Paul. D'un autre côté , les dangers de la guerre n'avaient pas cessé. Philippe II, forcé de renoncer à la couronne de France , se rejetait sur l'espérance d'un démembrement qui eût réuni la Bourgogne et la Picardie aux Pays-Bas. Mercœur, avec l'aide de l'Espagne, résistait donc à d'Aumont dans la Bretagne , tandis que l'armée de Mansfeld protégeait Laon. Henri IV était même embarrassé par ses défenseurs ; car Montmorenci , triomphant de Joyeuse , eût volontiers érigé le Languedoc en état indépendant.
Dans ces conjonctures , devant ces nouveaux périls , Henri IV n'hésita pas à porter atteinte à la liberté de la
furieux fit interdire la parole à Chauveau, et Chauveau parla malgré le cardinal. Henri IV de son côté se hâta d'encourager un orateur qui servait indirectement sa cause ; il le fil donc venir et lui dit confidentiellement : « Il y en a qui vous veulent garder de prescher; mais moi je vous veux faire évesque; continuez.» Chauveau s'attacha en effet au parti royal, et ce fut même lui qui fit adoucir la formule d'abjuration, d'abord fort dure, qu'avaient rédigée les évêques. « Le roi n'est point turc, disait-il, mais chrestien.» Henri IV, qui d'ailleurs oubliait volontiers les services, n'eut pas le temps de donner un évêché à l'ancien curé de Saint-Gervais. A la fin d'août 1.59i, Chauveau mourut à Senlis , d'une fièvre chaude « procédant , dit Lestoile , du bouillon trop chaud que les cordeliers lui avaient fait prendre , car il étoit malvoulu des bons frères, pour ce que librement il les reprenoit. » Mais n'est-ce pas là une calomnie? ( V. Journ. de Henri IV, p. 125 A, 151, 152, 160 B, 24i A.)
chaire. En septembre 1595 , il publia une Déclaration contre les prédicateurs séditieux (1). L'exposé des motifs en est trop long , trop verbeux , pour être reproduit ; mais la conclusion sort de ces généralités vagues , et touche de près à notre sujet ; la voici : « Combien que plusieurs de ceux qui se sont tant oubliez , ayent depuis reconnu la faute qu'ils commettoient et s'en soient entièrement retirés et abstenuz, faisant leurs prédications conformes à la parole de Dieu, toutefois nous advertis que aucuns devenant obstinez et aveuglez par les présents et corruptions qui leur sont faits de la part de ceux qui les ont jusques icy entretenus et stipendiez , continuent encore en certaines provinces à user licentieusement de toutes blessures, injures et paroles dépravées et diffamatoires contre nostre authorité et authorité des magistrats, tendantes à séditions et à
émotions nous leur deffendons très expressément de se
mettre en chaire , sous peine d'estre contempteurs de l'honneur de Dieu , schismatiques et fauteurs d'iiérésie , et comme tels avoir la langue percée sans aucune grâce et rémission et bannis de nostre royaume à perpétuité... » Ces menaces effrayèrent sans doute quelques missionnaires turbulents , mais elles ne suffirent pas à réprimer la licence de la chaire. Il sera encore question dés prédicateurs dans redit de Nantes.
On sait comment Henri IV, en obérant ses finances que devait relever Sully, triompha des derniers chefs ligueurs , il les acheta. Les eiforts de Philippe II furent vains. Il eut beau appuyer d'Aumale en Picardie par le nouveau gouverneur des Pays-Bas, Fuentès ; il eut beau envoyer à Mayenne, en Bourgogne , le seeours de Valesco , gouverneur du Milanais ; il eut beau enfin , à la dernière extrémité , aider d'Épernon en Provence , et établir son gouvernement dans Marseille par la trahison des deux consuls : la Ligue était de
(1) Isamberl, Ane. lois franc., t. XY, p. toa et suiv.