‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 178 sur 196 · CHAPITRE V, § IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE V, § IV

chaire , comme l'a dit M. de Chateaubriand , alors la seule inviolable , donna asile à la liberté politique et même , sous un certain rapport, à l'indépendance religieuse. Massillon dit tout sur la souveraineté du peuple(l). » On sait aussi les hardiesses politiques de Fénelon.

Il fut peu parlé de la Ligue sous Louis XIV ; la Ligue rappelait de trop voisins, de trop tristes souvenirs. Mais on peut dire néanmoins que le xyii*^ siècle en masse la répudia, au nom des idées religieuses , tout comme au nom des idées monarchiques(2). Quand Louis XIV, en révoquant l'édit de Nantes , sembla reprendre la politique de la Ligue , plusieurs des écrivains du grand siècle n'eurent pas honte de se montrer favorables à cette mesure , et pourtant ils ne tentèrent point , ils se gardèrent de réhabiliter la Ligue. Dans leur indépendance d'historiens , ils condamnaient ces excès du passé au nom de la raison; dans leur faiblesse de flatteurs, ils applaudissaient à un acte coupable qui pourtant était solidaire de ce passé honteux. C'est une contradiction où leur moralité est plus compromise que leur bon sens.

Le xviii^ siècle , qui n'avait plus à ménager ces intérêts de cour , confondit la révocation de l'édit de Nantes et la Ligue dans une môme réprobation. Quand le jésuite Lacroix se risquait à écrire en faveur du régicide, il était aussitôt condamné par le parlement (3) ; quand Damiens essayait d'assassiner Louis XV à cause de la religion (4), il était universellement maudit. Le xviii° siècle , par là , se montrait conséquent avec la doctrine historique , contraire à la fausse démocratie de la Ligue, contraire à la fausse démocratie du Calvinisme, qu'il avait héritée des écrivains

(1) Études Hist., t833, in-8o, t. IV, p. 442.

(2) Voir l'opinion de Daguesseau, note X.

(3) V, Voltaire, Essai sur les mœurs , ch. clxxiv, sub. fin.

(4) Pièces originales et procédure du procès de Damiens, 1757, in-4<», pag. 45.

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de Louis XIV. Ce n'est donc pas la Henriade toute seule , ce n'est pas Tadmiration de la Réforme ( on sait comment les historiens d'alors ont traité Luther et Calvin ) qui rendirent le nom de Henri IV populaire , et le souvenir de l'Union odieux. Le xviii" siècle à coup sûr n'a pas toujours été l'impartialité même en histoire; on peut appeler de plusieurs des arrêts qu'il a portés ; mais cela ne veut pas dire qu'il se soit trompé en toute chose , cela ne veut pas dire qu'il se soit trompé sur la Ligue

La Ligue est peut-être l'événement le plus singulier qu'on aît jamais lu dans Thistoire.

Prés. Hénault.

J'ai dit au commencement de ce travail que la Ligue avait été réhabilitée de notre temps à trois points de vue tout à fait contraires : par M. de Bonald au nom des royalistes, par M. de Lamennais au nom de la souveraineté du pape, par M. Bûchez au nom de ce qu'on appelle, à l'aide d'une singulière association de mots, le catholicisme radical.

Or, on a vu par les faits mêmes, par les doctrines exposées, par les principes mis en œuvre, ce qu'avait été la Ligue ; on a vu quels aspects elle présentait, envisagée de ces trois côtés différents.

Nous venons de dire que la Ligue avait été condamné par les écrivains monarchiques et religieux du règne de Louis XIV, et qu'elle l'avait été également par la philosophie peu monarchique et peu religieuse du xviir siècle. Cette unanimité de suffrages n'a pas été prise en considération ; on a dit que le xvii« siècle ne pouvait que rejeter sans examen une époque

OÙ la royauté avait été compromise ; on a dit que des historiens comme Voltaire ne pouvaient que dédaigner des actes où la religion était en jeu. Ainsi l'instinct des générations se serait trompé pendant deux siècles sur la moralité et le but de ce triste épisode de notre histoire 1 J'avoue que je ne partage, à l'égard de la Ligue, ni l'admiration monarchique de M. de Bonald, ni l'admiration ultramontaine de M. de Lamennais, ni l'admiration républicaine de M. Bûchez. Je ne vois pas là d'autre monarchie qu'une royauté imposée par l'étranger; je ne vois pas là d'autre triomphe pour le saintsiége que celui des folles doctrines théocratiques de Bellarmin et des jésuites, auxquels le droit divin des rois fait ombrage et qui espèrent avoir meilleure composition de la souveraineté populaire ; enfin je ne vois pas là d'autre démocratie que le réveil des vieilles passions municipales, que la honteuse dictature des Seize, qu'il serait injuste d'absoudre par cette seule raison que, comme le dit Lestoile, ils voulaient « se gouverner sans roi ni prince d'aucune

sorte. »

J'aime à croire que ce ne sont point là les faits qu'ont tenté de faire admirer M. de Bonald, M. de Lamennais et M. Bûchez ; ils ont voulu seulement soutenir chacun son système, appuyer chacun ses idées par l'histoire : l'histoire par malheur ne peut se prêter à ces complaisances justiû-

catives.

Le point de vue tout à fait particulier, tout à fait spécial et restreint , sous lequel la Ligue a été envisagée dans ce Mémoire ne m'autorise pas à la juger dans son ensemble, à en déterminer le caractère complexe, à en apprécier avec étendue le but et les résultats. Ce sera bien assez de quelques remarques isolées, de quelques propositions succinctes. Pasquier dit dans une de ses lettres : a Nous penserions nous coupper un doigt, si nous retranchions quelque chose de nos inventions. » Ce que l'auteur des Recherches sur la France écrivait au milieu des troubles civils du xvi^ siècle

et devant Tentôtement fatal des partis est resté vrai. Pasquier n'espérait pas convaincre ceux qui avaient fait la Ligue ; je n'espère pas être plus heureux auprès des modernes historiens qui l'ont racontée ou des récents publicistes qui l'ont jugée.

I. — On dit que la Ligue a donné l'unité à la France, parce que l'unité politique ne pouvait résulter que de l'unité catholique. Le protestantisme , ajoute-t-on , eût partagé le pays en petites principautés, en cercles, comme le fut l'Allemagne.

Mais le catholicisme , dans les pays précisément où la Réforme n'a jamais pénétré, en Italie, en Espagne, a-t-il amené l'unité? deux siècles se sont écoulés depuis Luther et Calvin, et l'unité n'est venue ni pour l'Espagne, ni pour l'Italie.

Sans doute on ne peut nier le caractère fédéral du calvinisme ; le calvinisme menait à une division du territoire, à une république aristocratique. Mais, en revanche (et en mettant à part son bon /?r«^ec?^ewr, Philippe II, auprofitde qui elle s'accomplissait surtout) , la Ligue a-t-elle jamais repoussé les idées de démembrement ? Qu'était-ce que ce cantonnement dont il était si souvent question? Qu'était-ce que ce réveil de l'esprit municipal et des gouvernements locaux? Et, d'un autre côté, qu'était-ce que Montmorency en Languedoc, le duc d'Aumale en Picardie, le duc de Nemours à Lyon, Mercœur en Bretagne, Mayenne en Bourgogne, sinon aussi une sorte de fédéralisme catholique ?

Ainsi avec les tendances du calvinisme on aboutissait à une organisation princière comme celle de l'Allemagne; avec la Ligue (si on n'était pas mené au triomphe de la maison d'Autriche ) , on risquait d'imiter les républiques italiennes, ou les cantons suisses,

L'unité était perdue pour la France des deux manières : la conservation religieuse pour les chefs ligueurs, la révolte

reli^euse pour les chefs calvinistes, n'étaient qu'an instrament.

II. — La démocratie de la Ligue, ces idées hardies que la Ligue a mises en avant et pour lesquelles on réclame les sympathies faciles de notre âge, n'étaient pas des idées originales , des idées sincères. La Ligue les avait empruntées au calvinisme qui les avait émises lui-même sans y croire, qui les avait jetées au hasard par ses ministres , par ses savants, comme un brandon de discorde au milieu des partis.

Singulière démocratie des deux côtés : chez les protestants elle n'est qu'un organe aristocratique ; chez les ligueurs elle sert à appuyer les projets d'usurpation des Lorrains, puis les projets d'envahissement de Philippe IL

Henri de Guise voulait transformer son gouvernement de Champagne, non pas en ûef indépendant comme naguère les ducs de Bourgogne et de Guyenne , mais en royaume ; il profita des dissensions religieuses et fit la Ligue. C'était organiser son parti. Gomme il lui fallait être appuyé par les masses, comme il ne pouvait arriver au trône que par le principe de la souveraineté du nombre , ses docteurs , ses écrivains commencèrent à invoquer, contre Henri HI, le droit de déposition par le peuple, comme par le pape. La Ligue était arrivée à son apogée quand Henri de Guise fut assassiné ; elle conserva donc et développa les principes par lesquels elle était née. De là le caractère presque républicain de l'Union.

III. — Le calvinisme comme la Ligue s'avisa assez tard de démocratie. Le faux libéralisme des huguenots, le faux libéraUsme des ligueurs, qui avaient fait alliance, le premier avec les intérêts des gentillâtres, le second avec l'esprit fanatique des corporations, des confréries et des communes, n'ont guère servi la cause véritable de la liberté.

Ces excès au contraire ont amené, ont nécessité le triomphe de la royauté absolue. Ce sont les souvenirs de la Ligue, c'est la turbulence des chefs protestants qui facilitèrent et légitimèrent aux yeux des nations l'œuvre de Richelieu et par suite l'œuvre de Louis XIV.

IV. — La démocratie calvinienne et la démocratie catholique ont donc été une fiction. Ni l'une ni l'autre, en aucun temps, ne se préoccupèrent de l'unité politique de la France ; toutes deux songeaient beaucoup à l'indépendance, très-peu à l'égalité. On ne peut à ce sujet que répéter les mots spirituels de Bayle sur les principes ambulatoires, tantôt abandonnés, tantôt mis en avant par ces sectaires : «Vrais oiseaux de passage, dit-il dans son article sur Hotman , qui sont en un pays pendant l'été et en un autre pendant l'hiver, lumières errantes qui comme les comètes des Cartésiens éclairent divers tourbillons. »

V.— L'édit de Nantes a été tout aussi bien une conquête sur l'intolérance des protestants que sur l'intolérance des ligueurs ; Calvin disait presque autant de mal de la liberté de conscience que Vigor ou que Boucher. Le luthéranisme, appuyé en Allemagne par les monarques et par les princes, n'a été légalement constitué que par le traité de Westphalie ; le calvinisme, repoussé en France par les rois, abjuré par Henri IV, l'a été dès l'édit de Nantes.

VI. — M. de Chateaubriand a dit dans les Études historiques : « Les Guises représentaient le passé , les huguenots révolutionnaires de l'époque représentaient l'avenir. » Ces sortes de formules générales sont dangereuses. Le malheur de la Ligue au contraire est d'avoir représenté le passé en même temps que l'avenir dans leur côté le plus absolu , d'avoir évoqué la théocratie du moyen âge et devancé en même temps la démagogie de 93. D'autre part, les huguenots ne

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représentaient pas Tavenir : ce n'est pas l'avenir que Richelieu a vaincu à La Rochelle, c'est bien le passé.

VIII. — On juge un mouvement historique par le but qu'il se propose, par les moyens qu'il emploie, parle résultat auquel il arrive.

Si le but de la Ligue a été purement religieux, elle commence trop tôt et elle s'achève trop tard : elle commence contre un roi catholique, vainqueur des Huguenots à Jarnac et à Moncontour ; elle s'acharne, en finissant, contre un roi nouvellement converti qui n'a d'autre moyen de la ruiner que d'acheter ses chefs et ses gouverneurs. Le but de la Ligue à son origine n'était donc pas le but précis qu'on lui a prêté après coup. C'était tout simplement une révolte contre la royauté, au profit des Guises. Les États enjoignaient à Henri III de faire la guerre , une guerre à outrance aux huguenots, et en môme temps ils lui refusaient des subsides, c'est-à-dire ce qu'il fallait pour entrer en campagne.

Quant aux moyens que la Ligue a employés, on les connaît

trop.

Je dirai tout à l'heure en quel sens et dans quelle mesure

son résultat a été utile.

VIII. — La Ligue a complètement manqué du sentiment national. Voltaire n'est pas sorti de la vérité quand il a dit , dans V Essai sur les mœurs: « La France déchirée fut sur le point de recevoir des lois de Philippe II, et d'avoir sa fille pour reine.» Que voulait la Ligue en définitive, en fait, et hors des théories de ses docteurs ? Que voulait-elle après les meurtres de Rlois? elle voulait introduire ces étrangers qui, dèsletempsdeLanoue, «frétilloient pour entreren France.»

La ruine seule de l'Union a amené la politique de Xéquilibre européen ; si l'Union avait réussi, le triomphe de la maison d'Autriche était assuré.

Ainsi l'or du Nouveau-Monde répandu à profusion par

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Philippe II faillit réaliser dans la Ligue ce que la politique guerrière de Charles-Quint n'avait pu accomplir. La prépondérance de la France ne se serait jamais établie , et la maison d'Autriche devenait maîtresse de l'Europe. Philippe II le sentait bien ; la France seule , enclavée dans ses états, entravait ses plans de domination universelle.

Avec la Ligue, l'œuvre de Richelieu , la guerre de trente ans n'étaient pas possibles.

IX. — L'indépendance même du Saint-Siège était compromise, malgré les théories ultramontaines des ligueurs, car le pape devenait une espèce de chapelain de la maison d'Espagne , de la vaste monarchie catholique.

X. — Quand on reproche à la Ligue de s'être appuyée sur l'Espagne , on répond que Henri IV s'est appuyé sur l'Angleterre. Mais quelle différence entre Elisabeth et Philippe III Henri IV écrivait à Sully, à propos de la mort d'Elisabeth ; « Elle estoit ennemie irréconciliable de nos irréconciliables ennemis. » Mayenne et les chefs ambitieux et désabusés de la Ligue en auraient-ils dit autant de la mort de Philippe II ?

Elisabeth appuie Henri IV pour le faire monter sur le trône ; Philippe II appuie la Ligue pour y monter lui-même sous le nom de sa fille.

Jamais roi n'a eu le tour d'esprit plus national que Henri IV. N'est-ce pas lui qui criait , à la déroute d'Ivry : « Sauvez les François et main basse sur les étrangers. »

XI. — A ne considérer les guerres religieuses du xvi* siècle qu'au point de vue politique , on peut dire que le triomphe du calvinisme , on peut dire que le triomphe de la Ligue perdaient également la France.

Leurs tendances mauvaises se sont heui-eusement entredétruites et rendues impuissantes par le combat. Le ]^àTiï politique, qui était le parti de la raison, n'aurait

jamais triomphé des emportements des Huguenots sans la résistance de la Ligue, qui heureusement se trouva vaincue

à son tour.

Voilà dans quel sens les résultats de TUnion ont été utiles. Par des excès contraires à ceux des calvinistes, elle permit, elle autorisa, elle rendit indispensable, elle fit accepter l'édit de Nantes, c'est-à-dire la liberté de conscience et par suite cette noble et tolérante politique devinée, mais en vain, par L'Hôpital.

XH. — En voulant rendre TÉtat solidaire de la religion, la Ligue méconnaissait la nature propre du christianisme et rabaissait son caractère de liberté suprême et de haute indépendance.

Est-ce qu'une religion , j'entends une religion véritable , une religion éternelle, repose sur les formes transitoires et mobiles d'un gouvernement politique ? Ne se fonde-t-clle pas plus haut , quoi;qu'en ait dit Joseph de Maistre ?

Xm. — Je conclus que la Ligue , en fait, n'a nullement servi la monarchie religieuse, la suprématie sacerdotale , ou la démocratie catholique, dans le sens où paraissent l'entendre M. de Bonald, xM. de Lamennais et M. Bûchez. Elle a au contraire amené des résultats tout à fait opposés :

La protection légale de la royauté a été accordée au protestantisme par l'édit de Nantes.

L'égUse gallicane s'est de mieux en mieux constituée jusqu'à la Déclaration de 168*2.

Le gouvernement absolu a été peu à peu établi , et n'a plus rencontré de graves obstacles.

Eh bien I si les excès de la Ligue ont évidemment amené le premier de ces faits, le souvenir de ces excès n'a pas peu contribué à faciliter l'accomplissement des deux autres.

APPENDICE

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