D'UN LIVRE ATTRIBUÉ A GUILLAUME ROSE
ET QUI A POUR titre:
DE JUSTA REIPUBLIC^ CHRISTIAIV.ÎÎ IN REGES IMPIOS AU-
THORiTATE , justissimaquc calholicorum ad Henricum Navarrœum et quemeumque baereticum a regno Galliae repellendum confaederatione.
Quel en est l'auteur.
Je connais deux éditions de ce curieux ouvrage : la première parut à Paris, chez Guillaume Bichon, 1590, in-8° (1); David Clément assure qu'elle est fort rare (2). La seconde est d'Anvers, 1592 , in-8% chez Jean Keerberg.
Les critiques , les historiens , les bibliographes , ne sont pas d'accord sur l'auteur de ce traité. Je vais rapporter les principales opinions , après avoir fait remarquer que la dédicace du livre est signée : G. G. R. A. Peregrinus romanus , et que la seconde édition porte sur le titre même : Guillelmo Rossœo auciore.
Le savant Le Duchat , s'appuyant un peu légèrement sur la Bihlioiheca classica de Draudius, attribue cette production à Guillaume Rose; il n'élève même aucun doute à ce sujet dans ses Commentaires sur la Ménippée (3). D'après l'autorité et la compétance reconnue de Le Duchat , le P. Lelong n'hésita pas à dire que
(1) Biblioth. de l'Arsenal, G048H. Je me servirai de cette édition: il y a eu des suppressions dans la seconde.
(2) Biblioth. des Livres difficiles à trouver, in-4o, 1760, t. IX, p. 417 et suîv.
(3) Le Duchat n'avait évidemment connu que la deuxième édition qu'il prit pour la première, car il dit: «Roseflt imprimer ce livre à Anver» en 1592. » (V. Ménipp., éd. de Ralisb. 4726, t. II, p. 196.)
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ce livre était aiir'ihnè commtmèment à G. Rose (t) ; le jésuite Daniel en fit autant dans son Histoire de Vra>\ce (2) , ainsi qu'Anquetil dans VEs]^riidc la Ligve (3).
Mais l'abbé d'Artigny vint contredire l'opinion reçue. Voici ses propres paroles : « Cet ouvrage n'est point de Guillaume Rose auquel le P. Lelong l'a donné mal à propos. L'auteur s'y est désigné de cette manière : G 0. li A. Peregrimis romanus , lettres initiales qui doivent ainsi s'expliquer: GuiUelmvs Reginaldv^ Anglus. Cet Anglais étoit alors à Paris, et grand ligueur. Il avait abjuré la religion anglicane à Rome, et c'est apparemment pour cela qu'il prenait le titre de pèlerin romain. Pitseus, ami et compatriote de ce Reginaldus, lui attribuant cet ouvrage, il n'y a aucun lieu de douter qu'il ne soit véritablement de lui (4). »
Différents critiques déjà avaient donné le De Jusia Reipuhlicœ in reges Auihoritate à d'autres qu'à Rose. Il avait été question de Boucher, de Gilbert Génébrard et enfin de Guillaume Giffort (5); Andréas Westphalius (6) avait même dit : « Hac larva se vêlasse putatur Guillelmus Giffordus. » On peut voir les sources de ces différentes hypothèses dans la Bibliothèque de Clément; aucune n'était appuyée de la moindre preuve. David Clément se range d'ailleurs à l'avis de d'Artigny, et il ajoute, comme nouvelle preuve, que le nom de liossœiis n'était pas un pseudonyme de la part de Raynolds, puisqu'il y avait alias Rossœiis dans son épitaphe. Fontette, en ses additions au P. Lelong, prit le parti de son prédécesseur contre d'Artigny : « Qui empêche de croire, dit-il, que cet Anglais a pu faire la dédicace. Rose voulant se cacher.^ »
De nos jours, enfin la question, loin de s'être éclaircie, semble encore plus confuse. M. W eiss dit dans la Biographie universelle (7) : « L'opinion de d'Artigny n'a pas prévalu , et Rose reste l'auteur d'un des .libelles les plus séditieux quait enfanté la haine contre Henri IV. » Barbier au contraire dans son Dictionnaire des Anonymes, n'hésite pas à dire que « d'Artigny a raison » , tandis que
(i) Bibl. hist. de la France, n" 49230.
(2) A l'année 4598.
(5) V. liste des ouvrages cités no 36.
(4) Mémoires de d'Artigny, in-12, t. VI, p. 478. — J'ajouterai que Reginaldus ou Raynolds est mort à Anvers en août 459-i, âgé de 50 ans.
(5) Baillet, sans loucher d'ailleurs à la question qui nous occupe, dit dans sa table des pseudonymes: « Rossa'us Guillelmus: Guill. Giffort et Guill. Raynolds ou Reginaldus. » {Jiigern. des Savants, 4722, in-4", \. VI , p. 544. ) Cela ne
résout rien.
(6) Epist. II de Libris public, auctor. combusliSy Sedini, 1710,in-8o, p. A, 4.
(7) T. XXIX, p. 19.
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le savant M. Rrunet, en citant le De Justa in reges auihoritale, ajoute entre parenthèses : « Auctore Guill. Rose (1). » Tout récemment enfin, M. Hallam semble avoir adopté cette dernière opinion: «A en juger, dit-il, par les preuves internes, from internai évidence, le livre paraît être l'œuvre plutôt d'un Français que d'un étranger (2). »
Tels sont les avis contradictoires des bibliographes. Le problème est compliqué, on le voit, plus compliqué encore qu'il ne l'était pour le Vindiciœ contra tijrannos , lequel fut tour à tour attribué à Rèze, à Duplessis-Mornay , puis définitivement rendu, par la critique perspicace de Rayle , à la mémoire de Hubert Languet.
Une solution est-elle possible ? on a commis plusieurs erreurs.
M. Barbier a relevé avec raison celle du P. Lelong qui assure que l'édition d'Anvers porte la signature : Rossaeus, episcopus sylvanectensis , ce qui lèverait toute difficulté , mais ce qui est une supposition gratuite.
Il yva donc lieu de douter que G. Rose soit réellement l'auteur du livre en question. Sans doute la tradition générale le lui attribue ; mais comme Le Duchat , à qui remonte cette tradition , ne donne aucune raison , aucune preuve, les scrupules sont légitimes.
Voilà où en est ce petit problème bibliographique. Risquons à notre tour quelques objections , appuyons-nous de quelques textes nouveaux.
D'Artigny se fonde sur Pits qu'il assure avoir été l'ami de Raynolds. Par malheur Pits ne dit pas un mot de cela , bien au contraire : « Ego saltem in eo glorior, quod semel in vita hune hominem vidi et salutavi , Rotomagi , anno 1588. » Ce serait là une singulière amitié. D. Clément, qui pourtant avait eu recours au livre de Pits, a répété l'erreur de d'Artigny.
Cette erreur vient de ce que Pits dit tenir la plupart des détails qu'il donne sur Raynolds , jjro majore parte, d'un ami commun, Guill. Giffort (3). '
Mais, qu'on le remarque, le De Justa Reipuhlicœ in reges Authorilate , a été également attribué à ce Gifford. A l'époque où parut le livre de Pits, en 1619, Gifford en profita peut-être pour rejeter sur la mémoire d'un ami mort et oublié la solidarité de doctrines qui n'étaient plus de mise, après trente ans d'intervalle : ce n'est là qu'une hypothèse.
(1) Manuel du Libraire, au mot Justa.
(2) Introduct. to ihe literat. of Europe, t. II, eh. IV, sect. II, § 32, note.
(3) Relalionum Hisioricarum de rébus atiglicis, Paris, 1619, ia-4o, pag. 790 et suir.
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Autre objection : ce pseudonyme de Guill. Rossaeus que Raynolds a pris sur quelques autres écrits insignifiants et qu'on lui a donné sur son épitaphe, suffit-il pour que nous lui attribuions le De Justa ? N'était-ce pas là un nom courant et sous lequel on s'était déjà déguisé? Thomas Morus ne l'avait-il pas pris , en défendant Henri VIII contre Luther (1) ?
Voici maintenant un texte favorable (je devrais dire défavorable, si je jugeais au fond le livre) à l'Écossais Guill. Raynolds. Je lis dans un des passages inédits de Lestoile publiés récemment par M. Champollion : « J'ay preste à M. Dupuys le livre d'un Escossois qui en matière de boucherie ligueuse n'en doit rien à Boucher, intitulé: De Justa Reipubl. in reges impios AuthoriUiie (2).» Or Lestoile est un contemporain , Lestoile était curieux de ces sortes de libelles; il était renseigné sur leur origine. —Autre preuve: Raynolds préparait un traité polémique sous le titre de CaUinoturcismiis. Sa mort , arrivée en 1594, vint l'interrompre, et ce livre ne parut qu'en 1597 ; or, on verra tout à l'heure, dans le De Justa , les calvinistes également comparés aux Turcs. On croirait qu'il n'y a rien à répondre.
Mais, au contraire, plus on avance et plus la question s'obscurcit. Si l'auteur de ce traité est un Écossois , pourquoi, en pariant de Buchanan son compatriote , dit-il : « Quidam historiens scotus (3). » Pourquoi d'un autre coté son compatriote Barclay Tappellerat-il aussi : « Rossœus quidam peregrinus qui librum scripsit (4). » Des réfugiés , même d'opinion différente , parlent-ils ainsi des écrivains de leur pays?
On ne voit pas le moins du monde, par la lecture du traité même, que l'auteur soit un Écossais. Sans doute il parle sans cesse de Marie Stuart, il maudit à toutes les pages Elisabeth, il injurie Morton (5) et le roi Jacques VI (6) , il se moque même de ceux qui parlent des affaires d'Angleterre sans savoir l'anglais : « Ecquid bonus iste vir linguam anglicanam intelligit? » Mais aussi com-
(4) V. Vind. Henri VlUyreg. Angliœ a caliimn. Luihcri, Londini, 1523, in-4o. — Ce qu'il y a de singulier, c'est que le paraphel de VAdmonilio^ dont il a été question plus haut (p. 258), est aussi signé G. G. R. (voir Niccron, t. XXVII p. 371.)
(2) Lestoile, éd. Champoll., gr. in-S», notice sur les mss., p. 13. — Je trouve aussi dans un ouvrage du jésuite Keller, écrit en 1611 , ces mots : « Liber Reginaldi de Just. Reip. etc. y jcsuilarum non parlus est. » ( V. Tyrannicidum , Monachii, 16H in-4o, p. 108.)
(4) De Regno et regali potestatCi Paris, 1600, in-|o, p. 248.
(5) Infamisilleproditor, ille€atilina,aUer Golignius, Scotorum flagiosissimus... (p. 460 A.)
(6) Aposlatam, bastarduin,spurium,inrernifilium... {ib. B.)
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ment un Écossais dirait-il vaguement, en parlant d'un fait accompli en Ecosse : « Scoti testantur. » Ne reconnaissez-vous pas une main française dans ces mots : « Nec guttam gallici sanguinîs aut indolis habent.... Angii seterni Galliae hostes. » Et pourtant ce n'est point Rose , ce n'est point un évêque qui parle. Un évêque aurait-il dit : « Cum uxoribus et liberis tranquille vivamus. »
Je conclus, autant qu'on peut affirmer en pareille matière, que le De Justa Reipublicœ in reges Authoritate n'est ni de Raynolds ni de Rose. De qui est-il ? Interrogeons le livre lui-même : l'auteur, à un certain moment, observe qu'au milieu de ces déchirements de partis , la Rourgogne , si récemment réunie à la couronne , pourrait bien se séparer et faire corps à part ; il ne le désire pas pourtant, quoiqu'il soit Ro\irguignon , parce qu'il met les intérêts de
l'église et de la patrie avant ceux de sa province : « Non tani
quid sit utile Rurgundico nomini quam quid sit utile reipublicae christianae expendo ; nec in meipso tanti vel sanguinem burgundicum vel mei régis gloriam , vel patriac amplitudinem quam Christî fidem considero... Deum ex animo precor ut Galliœ veteris sui im-
perii terminos latissimos conservet Sin vero Gallia a majorum
suorum cathoîicorum fide discedat, tum ego Galliae non tantura pro uno sex reges exopto ut olim dux noster Carolus , sed etiam decem et decies mille si fieri posset, omnibus nimirum urbibus suos separatim regem et régulas imprecor. (1) » Observons , en passant, dans ces derniers mots, que les idées de démembrement n'effrayaient pas trop cette Ligue qui, dit-on, nous a donné Yunité»
Je suis donc en droit d'inférer de ce qui précède , jusqu à plus ample information, que le livre dont il s'agit n'appartient ni à Raynolds, lequel était Anglais, nia Guillaume Rose, lequel était né à Chaumont en Rassigni(2); mais que, malgré l'avis très-grave de Lestoile, il est d'un pamphlétaire bourguignon , demeuré inconnu.