‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 193 sur 196 · NO. I. TOM. I. G · texte numérisé non relu

NO. I. TOM. I. G

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La l ie et les Ecrits de Vanini.

La Vie et les Ecrits de Vaniui.

en autres choses, et si M. Lemazurier eust creu les rapports qu'on luy faisoit souvent des desportemens et mœurs du diet Lucilio, l'auroit incontinent fait vuider de son hostel et de la ville. Car il estoit par trop notoire que le dict estoit enclin, voire entièrement empunaysi du vilain péché de Gomorrhe ; et fut arresté deux fois diverses le commettant, l'une sur le rempart de Saint-Estienne, près la porte, avec un jeune escolier an^^evin, et une autre, en une certaine maison de la rue des Blanchers, avec un heau fils de Lectoure en Gascogne ; et conduit devant les magistrats, répondit en riant qu'il étoit philosophe, et par suite enclin à commettre le péché de philosophie. Procès- verbaux furent dressés, et sont ès-archives ; mais de ce ne fut rien poursuivy, parce qu'on savoit la grande estime qu'avoit pour luy M. Lemazurier; et de plus la grande éloquence du dict Lucilio pipoit tout le monde, et ne lui feust rien fait de ce qu à un autre auroit valu le fagot. Encouragé par l'estime qu'on avoit à Tholose de la littérature, qui en cette cité a toujours été recommandation puissante, Lucilio, homme timide et circonspect, commença à répandre à bas bruit sa doctrine athéiste parmi les escoliers, gens de lettres et sçavans, mais d'abord comme objections des impies auxquelles vouloit respondre, mais de ces responses il n'en apparoissoit jamais, ou estoient si foibles, que les clairvoyans jugeoient sainement qu'il vouloit seulement enseigner sans danger sa damnable et réprouvée opinion. Au reste, je ne crois pas que jamais se soit veu un homme sachant mieux les poètes latins ; il en citoit des vers à tout propos et toujours à propos. Il a été prouvé dans la suyte que, en la me qui conduit aux escholes de notre université, il prcschoit chacpie semaine deux fois, disant à ses auditeurs que la crainte d'un dieu estoit, ainsi que son amour, pure fantaisie et ignorance du peuple, que falloit fouler aux pieds toute crainte ou espoir d'une vye future, et que le sage devoit tendre à son contentement ])ar toutes voyes qui ne pouvoient le faire regarder comme ennemy public de la religion et du prince, mais qu'il la devoit aussy ébranler, et s'il le pouvoit sans danger de sa personne, du tout ruyner ; comme aussy renverser le trône du potentat, mais sans jamais s'exposer à la rigueur des lois et tribunaux. Aya*t esté escouté par nombre de libertins, escholicrs et autres, il commença à dévoiler toutes ses pensées, et disoit à ceux qu'il croyoit les plus atfidés, et singuUèrcmeiit à ***, de la province d'Auvergne, et à ♦**, noble tourangeau, qu'il avoit mué son nom de Lucilio en ceux de Jules- César, parce qu'il vouloit conquester à la vérité philosophique toute la France, comme ce grand empereur avoit conquesté toute la Gaule au peuple romain, et aioutoit aussy qu'il en avoit reçu mission expresse au sanhédrin, oix luy et les douze s'étoient desparti l'Europe. Au reste, chez M. Lemazurier et avec les personnes dont ne pouvoit raisonnablement espérer d'esbranler la foy, ne tenoit que propos orthodoxes, et

mesme affectoit une grande indignation contre les hérésies, à ce point mesine que les ministres de la P. R. réformée de Castres et de Montauban l'avoient en grande haine et soupçon. Mais furent encore découvertes ses ruses et menées diaboliques. On s'en méfioit, mais personne n'osoit s'en expliquer, par la crainte du président ; voire même que le dict Lucilio estoit si atrempé à toutes les tromperies, qu'on le voyoit chaque jour es églises des couvens, dans l'attitude la plus dévote, confessant et faisant œuvre de vray chrétien. Mais enfin la vérité fut cognue, et le dict arresté, dont bien des gens furent estonnés, mais le plus grand nombre, non. Car toutes ces impiétés, blasphèmes et crimes que l'on savoit en gros, furent lors dévoilés. Cependant ne se démentit point en son hypocrisie, et parut dans la prison toujours dévotieux, sy que le geôlier disoit qu'on luy avoit donné en garde un sainct. Et ne tenoit point cette conduite sans desseing. Car plusieurs, sinon ses amis, au moins grands admirateurs de sa doctrine et science, le vouloient sauver en le renvoyant devant l'inquisition de la foy qui, à la manière accoutumée, n'auroit prononcé contre luy que des peines canoniques, lui faisant faire au plus amende honorable. Mais le parlement saisy et le procès instruit par M. de Catel, conseiller, n'y eust plus moyen de le sauver, d'autant plus qu'en maints interrogatoires il dévoila toute la méchanceté de son ame. Bien est-il vray que, respondaiit à l'accusation d'athéisme, en ramassant une paille au bas de la sellette, il fit sur l'existence de ce fétu une oraison fort belle, démontrant ainsi l'existence de Dieu, et l'ay entendu certes avec un haut contentement ; et aussi les membres de la cour l'auroient mis hors, en le chassant toutefois du royaume, sans le zèle qui fut alors blasmé par aucuns, de M. le conseiller Catel, qui, malgré ce beau discours, obtint la condamnation du dict Lucilio."

Voici encore une autre pièce inédite, et curieuse par un autre endroit. L'administration municipale de la ville de Toulouse, le Capitoul ne pouvait rester étranger à l'affaire de Vanini. Ce fut le parlement qui le jugea ; mais ce fut la ville qui l'arrêta et le garda quelques jours avant de le remettre aux mains du parlement ; et quand il fut condamné, l'exécution de la sentence appartenait à la ville. La municipalité de Toulouse, qui tenait registre de tous ses actes, a consigné par écrit, en une sorte de procès-verbal, ce qu'elle fit en cette occasion. Ce procès-verbal a été conservé et se trouve encore dans les archives du Capitole. Il ne fait mention que de détails matériels, mais ces détails même ont leur importance. Ainsi on y trouve un signalement complet, et le seul authentique, de la personne de Vanini, son âge, les noms qu'il se donnait, enfin l'indication précise du crime pour lequel il fut recherché, et ce crime est bien l'athéisme.

La Vie et les Ecrits de Vanini.

"... Le jeudi, second jour du mois d'aoust, sur l'advis qui fut donné aux dits sieurs capitouls, fut prins dans la maison des héritiers de feu Monhalles au capitoulat de Daurade, et fait prisonnier par les sieurs d'Olivier et Virazel capitouls, et conduit à la maison de ville, un jeune homme soy-disant aagé de trente-quatre ans, natif de Naples en Italie, se faisant nommer Pomponio Usciglio, accusé d'enseigner l'athéisme, duquel ils étoient en queste depuis plus d'un mois. On disoit qu'il estoit venu en France à desseing de tenir cette abominable doctrine. C'estoit un homme d'assez bonne fa^on, un peu maigre, le poil chastaing, le nez long et courbé, les yeux brillants et aucunement agars, grande taille. Quant à l'esprit, il vouloit paroistre savant en la philosophie, et médedecine qui estoit l'office qu'il se disoit professer. Il faisoit le théolologien, mais meschant et détestable s'il en fut oncques ; il parioit bien latin, et avec une grande facilité ; néanmoins tresment ignorant parmi les doctes en toutes les dites sciences. Et comme la parole descouvre le cœur pour si fort qu'on le veuille cacher, il arriva qu'estant souvente fois entré en dispute avec aucuns des plus grands théologiens de ceste ville, il fut descouvert pour tel qu'il estoit. Et quoique par ses paroles taschât à déguiser son desseing, si est que, maugré lui, ceste petite artère qui va du cœur en la langue évapourroit ses plus secrètes pensées, et lui portoit du cœur en la bouche, et de la bouche aux oreilles des gens de bien, des paroles pleines de blasphème contre la Divinité : ce qui fut cause que, quoy que, lorsqu'il fut fait prisonnier, on ne l'eût trouvé saisi que d'une Bible non défendue, et de plusieurs siens escripts, qui ne marquoient que de questions de philosophie et de théologie ; sy est-ce toutefois que le pariement, adverty et très asseuré de ses secrètes pensées et maximes damnables qu'il avoit tenues en particulier, très-pernicieuses pour les bonnes mœurs et pour la foy, le fit remettre, le cinquiesme du dit moys d'aoust, des prisons de la maison de ville en la conciergerie du palays, où il fut détenu jusqu'à ce qu'on eust trouvé preuves suffisantes pour le convaincre et lui parfaire son procès comme on fit : car le samedy, neuviesme du mois de février en suivant, la grand'chambre et la toumelle assemblées, fut donné arrest au rapport de M. de Catel, conseiller au parlement, par lequel il fut condamné..."

Ainsi, les mémoires de Malenfant et le procès-verbal de l'hôtel-deville s'accordent pour désigner le conseiller Catel comme celui qui conduisit toute cette affiiire. Quel motif le poussait ? Leibnitz, qui se complaît aux plus petits détails comme aux plus hautes généralités, dit dans la Théodicée que le procureur-général voulait c/iff^rfwer le premier président, qui aimait Vanini et lui avait confié ses enfans pour leur enseigner la philosophie. Catel, il faut le dire, était un homme ardent, mais nonnête et éclairé. Il est l'auteur d'une histoh-e estimée des comte» de

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Toulouse. Une tradition encore vivante attache à son nom l'honneur ou la honte de la condamnation de Vanini. Encore aujourd'hui, à Toulouse, au Capitole, dans la salle des Illustres, sous le buste de Catel, on lit ces mots gravé& en lettres d'or sur un cartouche noir :

GUILELMUS CATEL.

; Vel hoc uno

Memorandus quod, eo relatore, Omnesque judices suam in sententiam Trahente, Lucilius Vaninus, insignis atheus, Flammis damnatus fuerit.

Ces documens nouveaux, joints au récit de Gramond, l'éclairent et le développent ; mais il s'en faut bien que toutes les pièces de cette fatale procédure nous soient connues. Nous n'avons ni le procès-verbal de la confrontation de Vanini et de Francon, ni ses interrogatoires, ni surtout le discours par lequel Guillaume de Catel répliqua à celui de Vanini, discours qui changea la disposition de l'assemblée et détermina la condamnation de l'accusé.

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