‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 195 sur 196 · III. — L EXECUTION · texte numérisé non relu

III. — L EXECUTION

L'arrêt rendu fut immédiatement exécuté. Il est certain, d'après les témoignages conformés de Gramond, de Malenfant et du procèsverbal du Capitole, que Vanini, dès qu'il se vit condamné, leva le masque, comme dit Gramond, refusa les secours de la religion, et fit entendre des blasphèmes qui scandalisèrent tous les assistans, et mirent à nu l'hvpocrisie de sa conduite et de ses discours pendant le procès. Quels furent précisément ces blasphèmes ? On sent combien de fables durent ici se mêler à la vérité. Le Mercure de France, Garasse et Patin, font parler Vanini comme s'ils l'avaient entendu. Il faut s'en tenir au récit de ceux qui assistèrent à cette scène affreuse. Du moins Vanini mourut-il avec courage. Gramond et Malenfant essaient de lui ravir ce dernier honneur ; mais leur récit même témoigne contre eux. On doit savoir gré au Mercure de France davoir osé rendre cette justice à l'infortuné : " Vanini, dit-il, mourut avec autant de constance, de patience et de volonté qu'aucun autre homme c^e l'on ait vu. Car, sortant de la Conciergerie comme joyeux et allègre, il prononça ces mots en italien : Allons, dit-il, allons allègrement mourir en philosophe." Il ne demanda pas grâce, et marcha au supplice avec une résolution mêlée d'un peu de jactance. Faisons taire notre indignation, et laissons parler ceux qui virent de leurs yeux et nous racontent en détail cette horrible tragédie :

Procès-verbal tire des archives du Capitole.

" Il faisoit semblant de mourir fort constamment en philosophe, comme il se disoit, et en homme qui n'appréhendoit rien après la mort, d'autant qu'il ne croyoit point l'immortalité de l'âme. Le bon père religieux qui l'assistoit estimoit, en lui montrant le crucifix et lui repré-

4g La Fie et les Ecrits de Vanini,

sentant les sacrés mystères de l'incarnation et passion admirable de notre Seigneur, l'esmouvoir à ce qu'il se recognûst. Mais ce tigre enragé et'opiniastré en ses faulses maximes mesprisoit tout, et ne le Toulut jamais regarder, ains accouroit à telle mort ainsy qu'à sa dernière fin, s imaginant que ce debvoit estre le remède de tous ses maulx, après laquelle i! n'auroit plus rien à craindre ny à souffrir ; il mourut doncques en athée ; aussy portoit-il ung cartel sur ses espaules, où ces mots estoient escrits : Athée et blasphémateur du nom de Dieu."

Mémoires manuscrits de 3Ialer,fant.

" Alors celui-ci (Vanini), mettant bas le manteau de piété dont il avoit voulu se servir pour se dérober aux coups de la justice, se montra tel qu'il estoit, disant d'abord qu'd mouroit en philosophe, et rejetant comme inutiles tous les secours de la religion. Je fis un eff'ort sur moy-même pour voir s'il finiroit comme il l'avoit annoncé, et sui^^s le cours accoutumé qu'il fit, et fus témoin de sa mort. Il est vray qu'il ne voulut escouter le père ***, qui l'assistoit, ny foire œuvre de foy, faisant entendre des blasphèmes qui foisoient frissonner les plus mtrépides, et qui arrachèrent de mon cœur tout l'intérêt que je portois à uh homme si éloquent. Mais il n'y avoit pas courage en sa manière, mai^ rat^e et crainte. Jamais coupable ne parut plus abattu, plus furieux que le dict Lucilio. Sa bouche escumoit, ses yeux sembloient charbons ardens, et ne pouvoit se soutenir, bien que par momens parlât de son courage. En vérité, si c'est là mourir en philosophe, comme il le disoit, c'est mourir en désespéré.

Suite du récit de Gramond.

" Je l'ai vu, quand sur la charrette on le conduisoit au gibet, se moquant du franciscain qui s'etforçoit de fléchir la férocité de cette ame obstinéc.Il rejetoit les consolations que lui otfroit le moine, repoussoit le crucifix qu'il lui présentoit, et insulta au Christ en ces termes : '' Lui, à sa dernière heure, " ma de crainte ; moi, je meurs sans effroi." Tl disoit faux, car nous l'avons vu, l'ame abattue, démentir cette philosophie dont il prétendoit donner des leçons. Au dernier moment, son aspect étoit forouche et horrible, son ame inquiète, sa parole pleme de trouble et quoiqu'il criât de temps en temps qu'il mouroit en philosophe, il est m'ort comme une brute. Avant de mettre le feu au bûcher, on lui ordonna de livrer sa langue sacrilège au couteau : il révisa ; il fallut employer des tenailles pour la lui tirer, et quand le fer du bourreau la saisit et la coupa, jamais on n'entendit un cri plus horrible ; on auroit cru entendre le mugissement d'un bœuf qu'on tue. Le feu dévora le reste, et les cendres furent livrées au vent."

La Fie et les Ecrits de Fanini.

En vérité, ce qui nous pénètre ici d'horreur, c'est peut-être moins encore l'atroce supplice de Vanini que la manière dont Gramond le raconte. Quoi ! im infortuné, coupable d'errer en philosophie, et de résoudre le problème du monde à la manière d'Aristote et d'Averroës, plutôt qu'à celle de Platon et de saint Augustin, est tourmenté à plaisir avant d'être étranglé et brûlé ; et parce qu'il hésite à se prêter lui-même à un raffinement de cruauté, un homme pieux, un magistrat, un premier président de parlement, écrivant dans son cabinet tout à son aise, le traite de lâche ! Et si la douleur ou la colère arrache un dernier cri à la victime, il compare ce cri au mugissement d'un bœuf que Ton tue ! Justice impie ! sanguinaire fanatisme ! tyrannie à la ibis odieuse et impuissante ! Croyez-vous donc que c'est avec des tenailles qu'on arrache l'esprit humain à l'erreur ? Et ne voyez-vous pas que ces flammes que vous allumez, en soulevant d'horreur toutes les âmes généreuses, protègent et répandent les doctrines même que vous persécutez ?

Vanini a été brûlé à Toulouse le 9 février 1619. Cet autodafé a-t-il donc consumé l'impiété et ranimé la foi ? Non : chaque jour a vu éclore en France des écrits ou sceptiques ou impies qui dominaient sur l'opinion. Quel livre passe alors pour le bréviaire des honnêtes gens ? Les Essais du sceptique Montaigne. Le meilleur et le plus populahe écrivain du temps est assurément son élève Charron, dont la plume ingénieuse et discrètement hardie met en honneur parmi les gens du monde le doute circonspect et une élégante indifférence. Gassendi relève pour les savans et les philosophes le système d'Epicure. Enfin l'école de Théophile sème dans les cercles et les ruelles à la mode, pour les beaux-esprits, les jeunes gens et les femmes, les Quatrains du Déiste, le Parnasse satirique, et ces vers devenus si célèbres parce qu'ils exprimaient audacieusement la pensée commune :

Une heure après la mort, notre ame évanouie. Sera ce qu'elle était une heure avant la vie.

Au reste, nous nous en rapportons à ces deux mêmes hommes qu ont tant applaudi au supplice de Vanini. Gérasse écrit cinq ans après révènement : trouve-t-il que cette affreuse exécution ait fait reculer d'un pas l'athéisme ? Loin de là, il pousse un cri de détresse à l'aspect de ses progrès toujours croissans. Mersenne ne voit partout qu'athées, déistes et sceptiques. Il lance contre eux trois gros ouvrages. Dans celui-là même où il raconte et célèbre la fin misérable de Vanini, il déclare que l'athéisme triomphe dans le monde entier ; que le nombre des athées s'est tellement accru qu'il ne sait pas comment Dieu peut les laisser vivre ; que Paris sent encore plus l'odeur de l'athéisme que celle de la boue; qu'il y a à Paris au moins

Page 1