INTRODUCTION, § IH. U
mettaient contre Catherine toutes sortes d'insinuations {\), les ministres en vinrent, bientôt à écrire dans leurs traités, à dire dans leurs prêches , à crier dans leurs écoles buisson-nières (on nommait ainsi les réunions des huguenots en pleine campagne) , qu'il fallait massacrer la reine et son entourage (2), qu'il fallait éteindre la race des Valois, et ne pas laisser un rejeton de ce tronc maudit (3). On arrêta même un ministre nommé Sureau, qui enseignait que le meurtre de Charles IX et de sa mère était permis du jour où ils refusaient d'admettre l'évangile calvinien (k); mais il fut relâché. C'est à propos du meurtre de François de Guise par Poltrot, en 1563, que les calvinistes se mirent à justifier ouver-tement l'homicide, à l'ériger en théorie. Nous verrons plus loin le meurtrier comparé à Judith (5). Déjà la virulente diatribe du Tijgre (6), dirigée contre le cardinal de Lorraine, et qui occasionna de si cruelles vengeances (7), avait autorisé et appelé les attentats sanguinaires. A l'occasion de Poltrot, il fallait bien prendre un parti. Théod. de Bèze n'hésita pas à l'absoudre, et à lui accorder la récompense céleste, I coronam (8). Cette justification ne tenait pas à l'entraînement du moment, à l'exaltation passagère des passions reli-
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(1) V. plus loin, p. 6.
(2) Quoties minislri non tantum clam insusurrarunt, sed aperte e pulpitis proclamarunt reginam matrem cum suis catulis esse mactandam. ( Dejusta Reip. christ, in reges authorit. 1590 in-8, p. 385 B.)
(3) Communis erat ministrorum prsedicatio familiam iliam valesianam fuisse instar Amalechi , eamque proplerea ita radicitus extirpandam ut ny bec ny ongle, nuUa ei potentia, nulla posleritas, nullus ex truneo surculus relinqueretur. ( Ibid., p. 386 A. )
(4) Demonstrare nitebalur fas esse cuique e suis fratribus interficere et regem Carolum et reginam matrem nisi obedire evangelico calviniano ( Ibid. )
(5) V. plus loin, p. 15.
(6) V. la curieuse dissert, de M. Ch. Nodier : De la liberté de la Presse avant Louis XIV. ( Bull, du biblioph. de Techener, 1834.)
(7) Voir Régnier de la Planche, Hist. de V Estât de France^ 1576 in-S, p. 385 et suiv.
(8) Apol. contr. Claudium Xantesium,
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gieuses. La mémoire de Poltrot demeura consacrée; un pamphlet célèbre, le Réveil-matin, la déclara sainte, et trois ans plus tard, en 1566, « delà délivrance Tan IIP, » un vaudeville (1) courut toute la France , où il était dit :
Ce fut cet Angoulmois ,
Cest unique Poltrot
( Nostre parler françois
N'a pas de plus beau mot ) ,
Sur qui tomba le lot
De retirer de presse
Le peuple huguenot
En sa plus grand détresse...
Tassassin était appelé :
L'exemple merveilleux D'une extresme vaillance , Le dixiesme des preux Libérateurs de France....
Quant à François de Guise il avait été attrapé de Dieu.
Et ce refrain retentissait partout, et cette odieuse cantilène était récitée dans les conciliabules, dans les prêches calvinistes, en môme temps que les psaumes rimes de Marot. Voltaire remarque donc avec raison, dans V Essai sur les mœurs, que ce furent les protestants qui, au xvr siècle, justifièrent les premiers le meurtre légal. Les catholiques, au surplus, ne leur laissèrent rien à envier. La conjuration d*Amboise, le massacre de Vassy semblaient peu de chose auprès de la Saint-Barthélémy.
Ce coup d'état sanglant, cette oppression impitoyable de la liberté de conscience, enhardirent, animèrent encore la résistance politique des publicistes huguenots. Un savant jurisconsulte, sectaire emporté auquel M. Nodier a cru pouvoir attribuer la satire du Tygre, François Hotman, s'était réfugié à Genève, après avoir échappé à grand'peine aux massacreurs de Bourges. C'est là qu'il publia, un an après
(1) Leber, îoc. cit., p. 82.
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INTRODUCTION, § III. Lllt
la Saint-Barthélémy, et dans toute l'amertume de son ressentiment , le FrancO'Gallia (1) , livre habile , livre érudit où, pour la première fois , les doctrines démocratiques sont appliquées à notre histoire nationale, et où, avec une grande verve de paradoxe , le droit populaire est justifié par la tradition, comme remontant au berceau même et aux lois fondamentales de la monarchie française. Tout le monde connaît ce système depuis que M. Augustin Thierry en a fait justice dans l'éloquente introduction de ses Récits Mérovingiens, Hotman confondait toutes les époques historiques, et évoquait des siècles barbares je ne sais quel vague idéal de gouvernement à demi monarchique , je ne sais quelle royauté impuissante , incessamment contrôlée et contenue par les grandes assemblées publiques.
Outre la partie historique du livre d'Hotman, sur laquelle il n'est pas permis de revenir après M. Thierry, il y avait une partie politique, une partie dogmatique, qui peut se réduire aux assertions suivantes :
c< La domination royale, quand elle n'est pas enchaînée, a un penchant naturel , une tendance propre vers la tyrannie (2). C'est pour cela que l'hérédité est mauvaise, et que le peuple a toujours le droit de choisir un chef à son gré (3). Il ne convient pas à des hommes libres, à des hommes que Dieu a doués de l'intelligence, de subir le bon vouloir et le bon -plaisir; l'humanité ne se laisse pas conduire comme un troupeau de brutes [k]. Aussi un peuple peut -il toujours déposer son roi, et en créer un autre quand bon lui semble. Ce droit repose dans l'ensemble de la nation, et doit être
(1) Ex off. Jac. Slœrii , 1573 in-8.
(2) ...Quod regalisdominatus, si sine freno relinquatur, ubi in tantam omnium rerura potestatem , tanquam in lubricum locum, venerit, facillime in tyrannidem delabitur... (p. 8.)
(3) ...Non haereditariojure sed populi judicioet siiffragiis. (p. 47 etseq.)
(4) ...Non hominum liberorum et lumine ingenii utentium, sed pecu-
dum potius et brutorum consilii expertium... (p. 80.)
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exercé par une assemblée solennelle. Le noble , comme rhomme du peuple, doivent y prendre part (1). »
Le Franco-Gallia, écrit avec toute la vivacité et Tentraînement «d*une fascherie extrême, » obtint un immense succès et occupa tous les esprits. On le réimprima plusieurs fois, et à très-grand nombre. Il y eut même à ce sujet toute une polémique, où intervinrent avec bruit les réfutations et les répliques de Tureau et de Papire Masson, sous le nom de Matharel. Ce dernier, attaché à la Reine-mère, souhaitait tout simplement la mort à Hotman, in exilio œtemum pereat^ et il l'accusait d'avoir puisé ses doctrines anti-monarchiques dans les cabarets de la Suisse, tahernœ Helvetiorwn popinœ vino madentes, Hotman répondit par une satire macaronique qui jeta le ridicule sur son adversaire. La plaisanterie était une arme sérieuse au xvi« siècle.
On le voit, le Franco-Gallia fut le premier manifeste important du radicalisme calviniste. Il fit entrer dans le courant de la discussion politique une foule d'arguments nouveaux. En essayant, par une fiction habilement soutenue, de retrouver dans l'esprit de la vieille monarchie française quelque chose de l'esprit démocratique de l'Écriture, Hotman s'adressait au sentiment national et éveillait les sympathies. L'histoire des Germains et des races mérovingienne et carlovingienne était de la sorte assimilée à l'histoire républicaine de la Grèce et de Rome, et il n'y avait plus de grande lacune, pour ainsi dire, dans les annales de la liberté.
Le livre de François Hotman a pour nous une importance particulière. « C'est du Franco-Gallia, comme Ta observé M. Aug. Thierry, que les idées de monarchie élective et de
(1) Jus omne et creandorum et abdicandorum regiim pênes solenne gentis concilium. (p 109). ... De positio régis et alterius institutio non ad episcopum tantum modo, neque ad clericuin aliquem, aut clericorum collegium pertinet,sed ad universitatem civium inhabitantium regionem, vel nobilium, vel ipsorum valentiorem multitudinem. ( p. 113. ) •