‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 26 sur 196 · INTRODUCTION, § III. LXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION, § III. LXIII

Voilà déjà que les Guises sont accusés de déprimer l'aristocratie. On peut prévoir que les partis ne tarderont pas à changer de drapeaux.

Mais avant d'en finir avec \es Mémoires de V Estât de France^ il ne faut pas oublier le plus remarquable, le plus audacieux, et maintenant le seul connu, des traités politiques qui y furent insérés. C'est là, en effet, que vit le jour pour la première fois la Servitude volontaire ou Contr'un, Personne assurément ne saurait le nom de La Boëtie, personne ne feuilletterait même l'opuscule qui l'a fait vivre, si Montaigne n'avait couvert de sa grande renommée le nom de son ami, et si la plupart des éditeurs n'avaient réimprimé le Contr'un sous la sauve-garde des Essais. Tel est le privilège de la gloire. On est toujours curieux de connaître celui que Montaigne appelait « le plus grand homme, à mon advis, de nostre siècle ; » on est toujours curieux de lire un opuscule qu'il jugeait « gentil et plein ce qu'il est possible (1). »

Ce qui caractérise particulièrement la Servitude volon-taire (2) , c'est une aspiration impatiente vers l'indépendance absolue, une haine acharnée de toute soumission et de toute obéissance. La Boëtie regarde comme un très-grand malheur « d'estre subject à un maistre duquel on ne peult estre jamais asseuré qu'il soit bon, puisqu'il est toujours en sa puissance d'estre mauvais quand il vouldra. » De là, sa haine contre la monarchie, ce gouvernement où tout est à un, à un seul homineau, lequel n'a pourtant d'autre puissance que celle qu'on luy donne, La Boëtie proteste avec chaleur contre « cette opiniastre volonté de servir, si avant enracinée. »

L'auteur du Contrhm distingue trois espèces de tyrans, ou pour mieux dire de rois, selon qu'ils sont montés sur le ^ trône par les armes, par l'élection, ou par l'hérédité. L'ori-

(1) Essais 1. 1. ch. 27, édit. de M. Vict. Le Clerc, Paris, Lefèvre, 1826 in-8o t. II, p. 1 et suiv.

(2) V. Montaigne, éd. de M. Le Clerc, t. V, p. 349 et suiv.

gine est donc dissemblable : les résultats sont analogues. « Les esleus, dit-il, comme s*ils avoient prins des taureaux àdomter, traictent les sujets ainsi ; les conquérants pensent en avoir droict comme de leur proye ; les successeurs, d'en faire ainsi que leurs naturels esclaves (l). » Ces diverses conditions politiques sont également injustes aux yeux de La Boëtie, et il les repousse : « De chois, je n'en veois point. » Mais le gros populas se laisse facilement abuser et tromper. On le corrompt, on le séduit par des récits merveilleux, comme ceux de l'Oriflamme et de la sainte ampoule ; et il est la victime des courtisans, des favoris, des financiers, en un mot, des « mange-peuples. » Heureusement, on ne peut invoquer la prescription ; « les ans ne donnent jamais droict de mal faire, ainsaggrandissent l'injure.» Puis il y a toujours des esprits favorisés, des esprits miculx nays que les aultres^ ayant la teste bienfaicte; le joug leur pèse et ils « ne peuvent tenir de le crouler (2). » C'est à eux que l'étude, le savoir, révèlent les droits de la nature humaine ; la liberté disparaîtrait de ce monde, qu'ils la retrouveraient dans leur imagination ; ils sont là pour protester.

La Boëtie est une de ces natures ainsi douées. Mais de conclusion pratique, il n'en donne point: «Dieu, dit-il seulement, réserve bien là-bas, à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière (3). » L'ami de Montaigne écrivait ceci à seize ans, par conséquent vers 154G. Le calvinisme alors n'avait pas encore à justifier Poltrot ; on n'était pas au temps où la Ligue voulait absoudre Jacques Clément.

Il y a dans le Contr'un une certaine verdeur qui n'est pas sans éclat : le style a même de la fermeté ; mais il est tendu, il vise péniblement à l'archaïsme. En somme, ce n'est qu'une amplification, une manière d'essai^ comme dit Montaigne

INTRODUCTION, § III. ^jV

lui-même, l'élan d'un jeune cœur qui s'éprend de la haine antique contre les tyrans, et qui, n'ayant aucune idée des conditions et des nécessités sociales, déclame en rhéteur, comme avait fait Pétrarque à propos de Rienzi.

C'est le souffle de Genève, ce sont les premiers germes du futur presbytérianisme de Knox , qui s'amalgament avec l'érudition enthousiaste de la Renaissance dans le cerveau d'un enfant.

M. de Lamennais a fait à l'opuscule de La Boëtie l'honneur d'une réimpression isolée (1). Il y trouve « une chaleur vraie, une éloquence de persuasion sans emphase, de la sagacité, de l'esprit d'observation, des pensées profondes. » Je crains que l'indulgence littéraire ne procède précisément ici de causes fort peu littéraires (2). L'illustre écrivain réserve le pessimisme pour notre temps. Au xvi« siècle, il est optimiste; il a à la fois des sympathies pour la politique des calvinistes et pour la politique des ligueurs. Mais que devient la vérité historique, dans ces évolutions de partis et de systèmes?

La Servitude volontaire avait été écrite très-antérieurement aux traités d'Hotman et de Languet ; mais, je l'ai dit, elle ne fut imprimée qu'en 1578 dans les Mémoires de V Estât de France. Le protestantisme revendiquait ce morceau à juste titre et le regardait comme son œuvre. On le lut avi-

(1) V. de la Servitude volontaire par Est. de la Boëtie, avec une préface par F. de Lamennais. Paris, Daubrée, 1835, in-8o.

(2) M. de Lamennais dit pag. 7 : «Le sentiment de la liberté se développait au fond des âmes, et, si les disputes de religion nY'taient pas venues le détourner de son cours, si, en dehors de toute contention, il s'étoit ' allié au principe chrétien et identifié avec lui, nous ne doutons pas que . l'Europe n'eût fait alors dans Tordre politique des progrès aussi rapides que ceux qui s'opérèrent dans des ordres différents. » L'hypothèse est commode; mais est-elle acceptable? Les théories radicales se produisirent au xvie siècle de deux côtés, au nom de deux partis, d'abord par le calvinisme, puis par la réaction catholique. Cela est parfaitement distinct, et il serait bon de choisir. M. de Lamennais admire la Boëtie et il admire en même temps la Ligue. A quoi servait de se tant moquer de l'éclectisme, pour tomber à ce point dans le syncrétisme?

dément, et deux ans plus tard, en 1580, Montaigne pouvait dire : « Il court pieça es mains des gens d'entendement, non sans bien grande et méritée recommandation. » y

Le nom de Montaigne rappelle aussi le nom de Buchanan, son ancien précepteur, auquel les dates d'ailleurs nous amènent. Après une vie errante et traversée, ce poëte célèbre, historien distingué, pamphlétaire bilieux, était revenu en Ecosse, pour justiûer la révolte contre sa bienfaitrice Marie Stuart. En 1579 (il avait 73 ans), il publia, sous le titre de De jure Regni apud Scotos, un dialogue où, avec tous les raffinements d'un cicéronien, avec la latinité fleurie d'un bel esprit de la Renaissance, il reprit le thème, soutenu plus brutalement et sans toutes ces aménités littéraires , par Hotman et par Languet.

Buchanan n'était pas le premier qui défendît, au-delà de la Manche, la théorie de la souveraineté nationale. Déjà, sous Elisabeth, Jlooker, obscurément il est vrai, avait, dans dans son Ecclesiastical PoliUj (1), revendiqué le concours du peuple ; et Knox (2), aidé des prédicateurs presbytériens (3) , avait reconnu le droit de déposer les rois.

L'auteur du De Jure Regni mit à profit les idées antérieurement émises en son propre pays, et il les fondit habi-

(1) V. Hallam's /nfrod. to the lit. of. Europe, t. II, ch. IV, sect. II, § 40.

(2) On sait les maximes de Knox :« Piebis est religionem reformare. — Deus constituit proceres ad elTr3enes principum appelitus coercendos. — Principes objustas causas deponi possunt. » (V. Bayle, art. Knox, rem. D.).

(3) L'histoire de la chaire en France, c'est presque l'histoire de la chaire en Angleterre. Dès le xv« siècle les sermons politiques abondèrent dans la Grande-Bretagne. Lors de l'usurpation de Richard III, par exemple, les prédicateurs, le do«teur Shaw et autres louèrent vivement le meurtre des enfants d'Edouard, cette tige bâtarde comme ils disaient. Ces traditions se perpétuèrent, et, dans les troubles religieux, la démocratie finit par envahir l'enseignement parénétique. Je n'en citerai qu'un trait. Jacques I" disait, au rapport d'Israeli [Charact. of James the first): « J'étais quelquefois calomnié dans leurs sermons populaires, non point pour quelque défaut ou vice (^ui me fût personnel, mais parce que y étais roi... Ils regardaient la royauté comme le plus grand mal. » (D'Israeli's Miscellanies of literature, Paris, Baudry, 1840, in-8o, t. II, p. 313.)

Page 1