‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 28 sur 196 · INTRODUCTION, § III. LXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION, § III. LXIX

La défection du duc d'Alençon, sa mort, l'avènement probable du huguenot Henri de Navarre, firent réfléchir les protestants. Les théories soutenues par Hotman , par Languet, par Buchanan, ne fournissaient-elles pas des armes très-fortes aux catholiques pour l'exclusion de Henri IV, pour l'élection de Henri de Lorraine (1) ? Cela était évident. Or, la France catholique agissait presque exclusivement d'après la volonté du duc de Guise ; car, selon l'expression de Balzac, dans ses Entretiens, « elle étoit folle de cet homme-là, c'est trop peu dire , amoureuse. » Henri de Guise savait sa puissance ; il en usa dans l'ordre de ses intérêts ; il fit la Ligue.

La Ligue n'était autre chose qu'une insurrection contre la royauté dans le sens orthodoxe, comme les guerres du calvinisme étaient une insurrection dans le sens hérétique. Dès ce moment, linfluence de Henri de Navarre qui voulait alors arriver à la couronne par les Huguenots se fit sentir chez les publicistes protestants ; l'influence de Henri de Guise qui voulait arriver à la couronne par les ligueurs se fit également sentir chez les publicistes du parti catholique. On s'emprunta donc mutuellement ses doctrines politiques : les calvinistes, dès-lors, recommencèrent à vanter le droit divin et le pouvoir absolu, tandis que les catholiques se mirent à déclamer en faveur de la souveraineté du peuple, en faveur du régicide. Des deux côtés on oublia ses antécédents d'hier, on se jeta dans des excès opposés, et le mot familier de Luther sembla se traduire dans les faits : « L'esprit humain est un paysan ivre ; il tombe d'un côté, on le remet sur son àne, il tombe de l'autre. » Au temps de la Saint-Barthélémy, sous Charles IX, les catholiques romains, Vigor, de Sainctes, n'avaient parlé que de soumission au roi (2); les aff'aires ayant pirouetté, comme dit Bayle, ils louèrent le meurtre des princes.

(1) Bayle, art. Hotman, rem. E.

(2) V. dans Bayle l'art, de Sainctes, rem. E.

C'est d'Espagne qu'étaient parties , par Philippe II , et contre le prince d'Orange , les premières théories catholiques d'assassinat légal ; c'est en Espagne également qu'elles se réfugièrent, après la Ligue, dans le livre de Mariana.

Les ligueurs affichèrent leur sympathie pour les différents meurtriers de Guillaume de Nassau, prince d'Orange , mis au ban de l'Europe par leur protecteur Philippe II ; ils louèrent Salcède, ils louèrent le jacobin Antoine Timmermann, confesseur de l'Espagnol Jaurigni (1), ils louèrent plus particulièrement Balihazar Gérard , sans doute parce qu'il avait réussi (2).

D'un autre côté , tout en intriguant pour se délivrer d'Elizabeth, et tout en se mettant en rapport avec le conspirateur William Parry, les jésuites de la Grande-Bretagne réfugiés en France, à Douai et à Saint-Omer, tonnaient contre la royauté anglaise. Ainsi Guillaume Allen déliait le sujet de toute fidélité envers le prince hérétique : fuJem datam tali principi nonse?vet{3] ; et Parsons, sous le nom de Philopâtre dans sdi Réponse à Elisabeth étions cc\ui de Doleman dans sa célèbre Conférence, attaquait le principe de l'hérédité et déclarait que « les sujets doivent chasser les monarques lorsqu'ils ne protègent point la foi {k) . »

Ainsi, en France, les premières attaques des catholiques contre la royauté, la première justification du régicide, avait

(1) Hyacinthe Choquet n'a pas craint de faire le plus grand éloge de Timmermann : « ... Deo se hostiani exhibuit , angelis laetitiam pcperit, catholicis lachrymas excussit, hœrelicis et admiration! et terrori : nunc vero aitcrna fruitur \\lx melioris telicitate. » (Sancti Belgi ordinis prœdicatorum, Duaci, 1618, in-S», p. 121.) Timmermann était de Dunkerque; il périt en 1582, à Tàge de 36 ans.

(2) V. Les cruels et horribles tormens de Balth. Gérard^ vray martyr, soufferts en l'exécution de sa glorieuse et mémorable mort pour avoir tué Guill. de Nanssau, prince d'Orenge^ ennemy de son roy et de l'Eglise catholicque. Paris, Ducarroy,1583, in-8o de U pa^^.

(3) Ad persecutores Anglos pro christ. Responsio, ap. Ranke, Hist. de la Pap. tr. fr., t. III, p. 224.

(4) Ranke, t6.— Cf. Mém. pour serv. à VHist. des Jésuites, ou Extr. de De Thou, 1761, in-12, part, ii, p. 8 et 17.

JNTBODUCTION , § III. LXXI

lieu à propos de deux princes étrangers , de deux prince» protestants, Elizabeth et Guillaume de Nassau. Mais les doctrines une fois admises, on se trouva poussé à les appliquer aux princes régnicoles et orthodoxes, au roi Henri II[. Les théories calviniennes du Franco'Gallia, du Vindiciœ contra tyrannos^ du De Jure regni, de la Servitude volontaire, devinrent décidément des théories catholiques.

Louis Dorléans (1), fanatique ligueur, justifia impudemment cet échange de foi politique : « Qu'on mesure les hur guenots à l'aune où ils mesurent autruy. Suivez leurs conseils, conformez-vous au chemin qu'ils tiennent pour s'establir,vous vous establirez vous-mêmes (2) ; » et il ajoute : « Il les faut fouetter des verges qu'ils ont cueillies. » L'aveu est bon à recueillir.

Pressés par ces arguments, les publicistes protestants se rejetèrent , après quelques hésitations , vers l'absolutisme. \\ fallut alors renier ce qui avait été écrit antérieurement. Languet était mort à temps , en 1581 ; on sait aussi les derniers mots prononcés, l'année suivante, par Buchanan :

(1) Ce Dorléans a joué un rôle infâme : il avait d'abord été absolutiste ; dans des vers adressés au contradicteur de Fr. Ilolman, Matharel, il s'était plaint des idées subversives du Franco-Gallia :

Non parcilur uni

Auguste capiti régis

le voilà maintenant qui adopte les idées d'Hotman. Dorléans, avocatgénéral du parlement de l'Union, prit part à toutes les horreurs de la Ligue. C'est lui qui, très-peu de semaines avant l'entrée de Henri IV à Paris, proposait de « bailler les prédicants aux Seize la veille de la sainct Jehan, afin d'en' faire offrande à Sainct-Jehan en Grève, et que atachez comme fagots depuis le pied jusqucs au sommet de ce hault arbre, et leur roy dans le muid où Ion met les chats, on eust fait un sacrifice agréable au ciel et délectable à toute la terre. » (Le Banquet et après-disnée du comte d'Arête, Paris, Bichon, 1594, in-8o, p. 252.) On peut voir dans Lestoile toutes les platitudes finales, toutes les palinodies de ce misérable; c'est lui qui appellera Henri IV « Hercule vainqueur de l'hydre. » Voijà la moralité des héros de la Ligue.

(2) Le catholique anglois, 1587, in-8o, p. 74 et 75.

« Je m'en vais là où il n*y a guère de rois. » La vie de Fr. Hotman s*étant prolongée jusqu'en 1590, l'auteur du Franco-Gallia (1), qui, le premier, avait formulé la théorie de la souveraineté populaire, ne put rester fidèle à son système ; il dut lui-môme se réfuter et céder aux exigences, aux intérêts de son parti : dans le De Jure successionis, il se déclare formellement pour la succession linéale. C'est qu'il ne s'agissait plus de renverser Charles IX, mais de faire régner Henri IV (2).

Le calvinisme, durant les troubles de la Ligue, ne cessa de soutenir la royauté ; c'était son rôle. « Dieu, disait Duplessis-Mornay dès 1586, prend en main la cause des roys et se tient blessé en leurs personnes. (3) » Plusieurs traités d'origine calvinienne parurent successivement qui cherchèrent à constituer la monarchie sur une base logique. Pour soutenir Henri de Navarre, on s'appuya ouvertement sur le droit divin (4). La théorie du régicide fut répudiée, et, à l'occasion de l'assassinat de Henri III par Jacques Clément , il y eut des protestations chez les huguenots.

En un mot, l'abdication mutuelle de l'absolutisme par les

(1) En 1586, Fr. Hotman gardait encore ses opinions. Il ajoutait à une nouvelle édition du Franco-(;a/^*a six chapitres pour prouver que les parlements avaient anéanti les états-généraux. « Il est, dit le père Lelong, peut-être le seul républicain qui se soit déclaré contre les parlements; mais il changea de ton dans son De Jure successionis. »

(2) Bodin prit un autre parti : malgré le penchant qu'il avait pour le calvinisme, malgré sa conduite aux États de 1576 où il s'était montré favorable aux réformés, ou le vit se jeter dans lu Ligue. En 1589, il adressa même aux habitants de Laon une proclamation en faveur de Mayenne où il était dit « que le soulèvement de tant de villes et de parlements en faveur de MM. de Guise ne devoit pas être appelé rébellion, mais révolution. » Niceron assure que c'était une suite de l'esprit républicain de Bodin qui le portait toujours à ce qui pouvait affaiblir l'autorité royale. {Mém., t. XVII, p. 252.) Il se trouve en effet qu'en passant du calvinisme dans la Ligue, Bodin n'a pas changé d'opinions politiques.

(3) Mém. delà Ligue^ 1. 1, p. 79.

(i) V. Expiicatio controversiarum quœ a nonnullis moventur ex Henrici Borbonii régis in regnumFranciœ constHutione. Sedan, 1590, in-8o, ch. II (trad. du franc, par Berchet).

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