INTRODUCTION, § III. LXXIII
catholiques, de la démocratie par les protestants, était consommée. Bientôt les Ligueurs purent reprocher avec ironie aux nouveaux huguenots de substituer la fiction héréditaire à la souveraineté du peuple. Les calvinistes, à ce qu'il paraît, étalaient dès lors avec emphase leurs arguments complaisants en faveur de la royauté , attollunt régis nominis amplitudinem (1).
C'était un triste spectacle, un spectacle impie, que celui de tant d'idées générales, de tant de théories diverses, ici monarchiques, là républicaines, mises de la sorte au service des passions et des besoins, répudiées ou prônées selon les chances des partis, selon les rancunes des factions. Le sceptique Montaigne , témoin de ces variations et de ces apostasies, en était indigné : « Voyez, s'écrie-t-il avec chaleur, l'horrible impudence de quoy nous pelotons les raisons divines, et combien irréligieusement nous les avons rejetées et reprises, selon que la fortune nous a changés de place en ces orages publics. Ceste proposition si solennelle : s'il est permis au sujet de se rebeller et armer contre son prince pour défense de la religion , souvienne vous en quelles bouches ceste année passée l'affirmative d'icelle estoit l'arcboutant d'un party, la négative de quel autre party c'estoit l'arc-boutant ; et oyez à présent de quel quartier vient la voix et instruction de l'une et de l'aultre, et si les armes bruyent moins pour ceste cause que pour celle-là (2). » J'entends de loin la voix séditieuse de Boucher et de Guillaume Rose ; c'est de la Ligue qu'il s'agit.
Bayle, avec son esprit inquisitif etsagace, a, presque seul après Montaigne, touché d'un mot ce point obscur de l'histoire de la Réforme , je veux dire le moment précis où la politique radicale passe d'un pôle à l'autre. « Les révolutions
(1) Refellitur opinio novorum calvinistarum qui ex sola sanguinis successione, plénum regnandi jus proximo haeredi vendicant, contra quos probatur plenitudinem etperfectionem regiaî polestatis pender^ex consensu reipublicaî. [De Just. Reip. inreg. imp. Authorit., 1590, p. 20 B.)
(2) Essai*, l. II, ch. xii,éd. deM. Vict. LeClerc,1826,t. III, p. 11.
de France, dit-il, changèrent de telle sorte la scène que les maximes des deux partis passèrent réciproquement du blanc
au noir (1).»
On Terra par la suite de ce travail que la démocratie de la Ligue atteignit et peut-être dépassa la démocratie des huguenots (2). La voilà qui s'écrie en prenant les armes : «Le peuple fait les rois , il les peut desfaire comme il les a créés (3).)) Et plus tard vous l'entendrez, dans son entôte-
Éent, redire à Henri IV vainqueur : a La couronne de France est point héréditaire, mais élective... ; nous obéissons aux lis et non aux tyrans (4). »
Mais cette démocratie sera-t-elle plus sincère chez les ligueurs qu'elle ne l'avait été chez les calvinistes? ce n'est pas le moment de le dire. Au moins elle ira plus loin ; des liVi es elle passera dans les faits, et cherchera à s'organiser.
Remarquons seulement le singulier alUage, l'étrange escorte de ces deux radicalismes huguenot et ligueur. Le premier et cause commune avec l'aristocratie, le second avec le vieil esprit pontifical du moyen-âge. C'est ce qu'on a pu appeler les folies théocraiiques de la Ligue (5).
Les docteurs catholiques, en effet, empruntèrent aux publicistes italiens, non pas leurs théories absolutistes (6), mais leurs idées papales, leurs souvenirs de Grégoire VII et d'Innocent III, audacieusement formulés par Bellarmin (7).
(1) Art. Hotman, not. I.
1 (2) V. Dial. duroyaulme auquel est discouru des vices et des vertus kes roys et de leur établissement. Paris, 1589, in-S». '' (3) Mém. de la Ligue, t. Ill, paj;. 528. ^ (4) DiaL du Mah. ap. Ménipp. , éd. de Ratisb. , 1726, 1. 10, p. i03, 409.
(5) Saint-Marc Girardin Tabl. de la Litt. franc, au XYI^ siècle, 1829 in-8o, p. 2.
(6) Le Jésuite Botero disait en 1589 dans son Ragione di Stato : «...Quanto i sudditi saranno più costumati e più ferventi nella via di Dio, tanto si mostraranno più tratlabili et ubidienti ai suo prencipe. » (P. 113 B, de l'éd. de Chappuys.) Cela est curieux à comparer avec le De rcflfe du jésuite Mariana, publié dix ans plus lard.
(7) On lit dans son De summo pontifice (1586), 1. V, c. 6 : « Papa potest mutare régna et uni auferre atque alteri conferre. »
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N'insistons pas : ces emprunts , ces tendances se retrouveront sur notre route. Maintenant qu'on connaît les doctrines politiques du calvinisme , réelles ou feintes , nous pouvons rentrer dans notre sujet et reprendre d'un peu plus haut l'histoire de la chaire.
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