CHAPITRE I, § II
adoptaient ces maximes extrêmes. Je sais bien que Vigor, un des plus violents antagonistes des huguenots et l'un des sermonnaires les plus connus du milieu du xvi« siècle , disait en chaire : « Vous ne lirez jamais qu'un bon catholique ait pris les armes contre son prince , encore qu'il fût idolâtre » (1). Mais c'était déjà là une exception. Les doctrines de la Ligue se laissaient pressentir. Dès 1561, un bachelier en théologie , Jean Tanquerel , mettait parmi les propositions qu'il voulait défendre dans sa thèse , au collège de Lisieux, cet article : a Savoir, s'il est en la puissance du pape d'excommunier un roy et donner son royaume en proye et d'affranchir les sujets du serment de fidélité qu'ils ont en luy, quand d'ailleurs il se trouve qu'il favorise les hérétiques? (2) » Le problème était clairement indiqué. La Ligue, les décrets de la Sorbonne, les traités subversifs et les sermons incendiaires des Boucher et des Rose en furent la solution affirmative. Quand on pose des questions si nettement en temps de révolution , c'est que l'époque n'est pas loin où les événements, bien ou mal, les résoudront.
Mais il faut un drapeau aux passions politiques; il faut des noms propres aux partis. Les Guises furent les héros de la résistance catholique ; les Guises tinrent donc une grande place dans les sermons catholiques et furent un texte bien fréquent à l'éloquence religieuse. On retrouve celte tendance dès 1550 , dans les oraisons funèbres de Claude de Lorraine (3). Pierre Doré traite déjà son héros comme un
(1) Sermon sur le xiv* dimanche après la Trinité. — Les Politiques de la Ligue se sont, depuis, appuyés de ce texte. (Voir Dial. du Maheustre et du Manant , à la suite de la Ménippée , éd. de Ralisb., 1726, tom. III, p. 385.) — Vigor, d'ailleurs, quoique prédicateur du roi et fidèle aux Valois, ne ménageait pas les flatteries aux puissants rivaux de cette branche. Ainsi, sous François II, avant que le roi de Navarre Antoine de Bourbon n'eût déserté les huguenots, il l'attaquait au profit des Guises. ( V. Joly, Hist. de la Prédic, p. 394.) Vigor, curé de Saint- Paul, puis archevêque de Narbonne , mourut en 1575.
(2) Pasquier, loc. cit.^ 89 a.
(3) Oraison panégyr. pour Claude de Lorraine, par Pierre Doré. Pa-
roi de France : « peuple , tu as raisou de plourer ton seigneur » , et le D' Guilliauld rattache , avec une intention évidente , îa famille rivale des Valois à la race de Charlemagne.
En 1562 , à la mort du fils de Claude , de ce François de Guise que Doré avait appelé un chevalereux César ^ quand le crime odieux de Poltrot eut privé les adversaires de la Réforme de leur chef le plus éminent , ce fut un vrai cri de lamentation dans toutes les chaires. Jamais roi dans ses funérailles de Saint-Denis n'avait reçu de pareils regrets.
Le contre-coup en retentit jusqu'à Rome. Pie IV fit faire dans l'église de Saint-Pierre de magnifiques funérailles au chef de la résistance catholique, et Julius Pogianus (1) déclama, vis-à-vis le Saint Père, une harangue où François de Lorraine était comparé aux Machabées, et appelé le sauveur de la France, Galliœ conservator. Sans lui la France était perdue : Nisi Franc iscus prœstitisset , sana vel salva potius nulla esset Galliœ pars.
Cette apothéose officielle , réimprimée , traduite de ce côté des Alpes, augmenta encore l'enthousiasme. Toutes les chaires déjà avaient retenti de l'éloge de la victime, et de la malédiction de Poltrot. On remarqua surtout l'oraison funèbre (2) prononcée à Notre-Dame, par un moine éloquent (3) de l'ordre des frères prêcheurs, Jacques Le Hongre. C'est un dithyrambe. L'auteur ne prie pas, il loue :
ris, 1550, in-8o. — Oraison fun. de Claude de Lorr.^ par Claude Guilliaud, Paris, 1550, in-S» (Arsenal 1752 et 1755, Bibl.).
(1) Julius Pogianus, Orais. faite à Rome aux obsèques de Franc, de Lorraine, par comm. de Pie IV. lr.fr. Reims, 1563, in-8o (Arsenal 1754, ^t6/.).
(2) Serm. fun. procî. par F. Jacques Le Hongre , aux ohs. du duc de Guise, 15G2, in-8o (Mazarine, 24810).
(3) « Magna illi fuit apud omnes ejus itvi perorandi fama. » (Quétif et Ecliard, Scriptor. ordin. prœdic.y lom. II, p. 233.) Le Hongre, vie. gén. de Tarchev. de Rouen, mourut à 55 ans, en 1575. On voit dans les Mém. de Condé qu'il avait prêché avec éclat lors de la procession faite pour expier les désordres de Saint-Médard.