INTRODUCTION, § II. XIII
La prédication retrouva tout son lustre au xip siècle , et revêtit durant cette période deux caractères bien distincts. D'un côté elle se montra active , pratique , populaire , elle fit les croisades ; de l'autre , elle se jeta dans la contemplation , elle fut mystique. Saint Bernard semble résumer en lui ces deux écoles , ou pour mieux dire , ces deux tendances; son génie était fait pour les comprendre. On retrouve en lui la fougue éloquente de l'apôtre et la quiétude ascétique, le goût de l'arène religieuse, et en même temps de la cellule et de ses abîmes. La vie fut pour lui à la fois un combat et une retraite, un combat comme pour Pierre l'Ermite , une retraite comme pour Hugues de Saint-Victor. Cela se comprend. Rien déplus conciliable, en effet, dans les grands hommes chrétiens, que le silence du cloître et le tumulte extérieur de l'église ; ils se réfugient au besoin dans la solitude de leur pensée , et on dirait ces cités bruyantes qui ont au-dessous d'elles de mornes catacombes. C'est là le triomphe de la chaire dans le moyen-âge. Le mysticisme, loin de la rendre immobile , semble donner des forces à son activité pratique.
Ces sermons ascétiques s'adressaient surtout aux moines, à ces moines dont parle Pierre de Celles , et « dont le cou s'était replié en arrière à force de regarder le ciel. » Sermonés ad monachos , ce titre revient à chaque instant chez les écrivains ecclésiastiques du xii« siècle.
Cela ne devait pas durer. La décadence (je parle de la foi plutôt encore que du talent), commença à se manifester aussitôt après saint Bernard. Déjà Abélard avait offert un type distinct; ce n'étaient plus les métaphores d'étoiles et de roses, ce n'étaient plus les allégories , les tropologies, l'interprétation figurée des Pères et de la Bible. Dans les sermons d'Abélard , le sens littéral et historique de l'Écriture, et non plus le sens mystique , est examiné avec rigueur, avec méthode. C'est un professeur didactique qui ne détourne pas le texte vers les allusions morales, et qui s'en
Xrv LES PRÉDICATEURS DE LA LIGUE.
tient à une glose pure et simple. Saint Bernard réservait pour ses traités, pour ses lettres, les attaques contre la corruption de quelques monastères; Abélard les produisait dans la chaire même. On a de lui tout un sermon où est dépeint , avec des couleurs vives et âpres, un intérieur de cloître (1). Mais le relâchement monacal était encore une exception ; sainte Claire et saint François d'Assise d'ailleurs allaient établir dans les couvents une sage et ardente réforme.
Avec le xiii® siècle, le mysticisme de la chaire faiblit rapidement. A la diffusion extatique, aux images , aux vagues élans , aux aspirations de la prière succède une sécheresse extrême. L'influence de la scholastique est évidente ; les sermons visent à la précision, à la régularité, à la classification artificielle des raisonnements. L'abus devint même tel que Jacques de CessoUes, l'un des sermonnaires les plus renommés du temps , publia un livre de morale calqué sur le jeu d'échecs. On écrivit dès-lors beaucoup de sommes, de manuels à l'usage des prédicateurs , ce qui donna aux sermons un caractère uniforme et enferma la science parénétique dans les formules étroites et pédantesques de l'école.
En subissant l'envahissement de la scholastique, la chaire montra qu'elle était prête à abdiquer son caractère propre et à donner successivement place à tous les éléments , aux éléments les plus contradictoires. Les trouvères eurent leur tour comme les logiciens subtils ; les rimes firent rivalité aux syllogismes. On prêcha en vers, et plusieurs de ces singuliers monuments nous sont parvenus.
C'est au XIII* siècle aussi que la langue macaronique commence à envahir les sermons. Gilles d'Orléans dit en prêchant devant Philippe-le-Hardi : « Prœdicatores tenentur ramentevoir statum ecclesiœ (2) . » La double tendance de la chaire éclate dans ces simples mots ; le fond va devenir sa-
(1) V. Abelardi Opéra, 1616, in-i», serm. XXI, de Joanne Baptisla.
(2) Daunou, ap. Hist. litt. de la France, t. XVI, p. 165.