INTRODUCTION, § II. XV
tyrique, la forme familière. Ce n'est point Olivier Maillard, comme on le dit d'ordinaire, qui, au temps de Louis XI, a introduit dans la prédication cet idiome bigarré , ce mélange étrange de latin et de français. Sans vouloir rechercher les origines du macaronisme, sans remonter jusqu'à ce drame des Vierges sages et Vierges folles, rapporté par Raynouard au x« siècle, on peut dire que Gilles d'Orléans a, l'un des premiers , compromis le langage sérieux et grave de l'éloquence chrétienne.
C'était un signe de décadence. A mesure que la foi s'altérait dans les esprits, la forme de l'enseignement religieux se modifiait ; jusque-là , le verbe catholique ne s'était guère adressé du haut de la chaire qu'à des convictions profondes, et s'abstenant à dessein du côté actuel et pratique, il s'était volontairement enfermé dans les hautes formules de la mo- • raie théologique et de l'ascétisme claustral. En pénétrant dans les détails de la vie contemporaine , en voulant reprendre directement les vices et la licence croissante, la prédication descendit des hautes sphères et se mêla au tumulte du monde. Le clergé était devenu ambitieux et corrompu. Cette dégradation se reproduisit dans la chaire : les efforts des dominicains furent stériles. L'un des mystiques continuateurs de saint Bernard, Hélinand de Froidmond , auquel le Cantique des Cantiques inspirait encore de si rêveuses homélies , réclamait en même temps, avec violence, la domination temporelle de l'église (1). Cette préoccupation des intérêts matériels s'immisça de plus en plus dans les sermons , et devint si manifeste que le trouvère , en sa malice, eut droit de constater la triste influence de l'argent,
du denier :
Denier fet presires desréer,
Et iij messes le jor chanter...
Dans denier fet les granz sermons (2).
(1) Bist. litt. t. XVm, p. 87 et suiv.
(2) Jongleurs et trouvères publ. par M. Jubinal, 1835, in-8o, p. 97.
Les images vulgaires, les traits familiers, les expressions grotesques, les sorties véhémentes, avaient remplacé presque partout la parole ascétique de Bonaventure, Féloquence entraînante de Bernard. Nicolas de Clémangis, Gerson, Pierre d'Ailly, essayèrent en vain de maintenir à la prédication son rang et son caractère. La réforme qu'ils voulaient établir dans la discipline et dans Torganisation sacerdotales, réforme sage qui eût peut-être prévenu la sanglante scission de Luther et de Calvin, échoua contre le fatal entraînement deTépoque. Ces grands esprits, l'honneur de la chrétienté d'alors, ne furent pas plus heureux pour la chaire. La chaire avait dès longtemps perdu toute retenue, toute dignité.
D'un côté, Dante s'écriait avec amertume ; « Maintenant on s'en va prêcher avec des mots plaisants et des bouffonneries, et pourvu qu'on fasse beaucoup rire, le capuchon s'enfle et l'on ne songe pas à autre chose ; mais il se cache au fond de ce capuchon un oiseau tel, que, si la foule le voyait, elle douterait àQ^ pardons auxquels elle a foi (1). » D'autre part, le caustique Boccace disait un peu plus tard, dans les dernières pages du Décameron : c< Considérant que les sermons faits par les prédicateurs pour reprendre le peuple de ses péchés sont le plus souvent aujourd'hui pleins de gausseries , de railleries et de brocards , j'ai cru que les mêmes choses ne seraient pas mal séantes en mes contes que j'ai écrits pour chasser la mélancolie des dames (2). » Où en
(1 ) Ora si va con molli e con isccde
A predicare , e pur che ben si rida, GoDlia il capuccio , e più non si richiede. Ma laie uccel nel t)eccliello s'annida, Che, se il volgo il vedesse , vederobbe
La perdonanza, di che si coniida
Parad. c. xxix, v. 115 e seg,
(2) ... E considerato che le prediche falle da' frali per riniorder délie lor colpe gli huomini, il più oggi piene di molli, e di ciancc, e di scede si veggono, estimai , che quegli medcsimi non islesser maie nelle mie novelle , scritle per cacciar la maliuconia dclle femmine. (Decam.y Conclusione.)