‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 40 sur 196 · CH APURE I, § II · texte numérisé non relu

CH APURE I, § II

mêmes disaient de lui « que s'il n'avait pas été catholique il n'aurait jamais existé un plus grand orateur (1). » Pierre Matthieu l'appelle « le Ghrysostôme de France, le plus éloquent et le plus docte prédicateur de son siècle, tel que, si la religion donnoitdes statues aux orateurs, il faudroit que la sienne fût avec une langue d'or (2) ». Il y a sans doute beaucoup à rabattre de ces fleurs de rhétorique qu'aimait Matthieu ; mais il reste au moins constant qu'Auger avait un grand éclat de parole; il était d'ailleurs sincèrement pieux. Le duc de Nevers, qui était bon juge, le reconnaît « homme des plus fermes catholiques du monde, comme il l'a fait paroistre partout où il a presché (3) ». Celte fermeté, dont parle Nevers, pourrait passer pour de la rigueur. Envoyé vers 1559 en France, pour ramener les huguenots , Auger excita dans les provinces du Midi un singulier enthousiasme: l'emportement de son zèle se communiqua au peuple, et, à Bordeaux, ses sermons occasionnèrent plusieurs scènes sanglantes, représailles sans pitié des catholiques. Les protestants ayant désigné Auger à la vengeance, il fut arrêté à Valence par le baron des Adrets, et condamné à mort sans autre forme de procès. Il allait mourir, quand un ministre huguenot , touché au fond de l'âme de la courte et saisissante harangue que le patient adressa à la foule avant de s'abandonner au bourreau, obtint sa grâce et lui fie rendre la liberté. Auger en profita pour reprendre sa vie aventureuse, pour publier des livres de controverse ou d'ascétisme. On en a plusieurs , le Pédagogue d'armes, le Sacre spirituel j tous sont oubliés. Mais ce fut toujours à la parole, à la chaire, qu'Auger revint avec prédilection. On assurait de son temps qu'il n'avait pas, dans ses missions, converti moins de quarante mille

(1) Ranke, Uist. de la Papauté, tr. fr. l. III, p. 78 (I. V, § 5).

(2) Mallliicu, Hist. de France, 1631, in-fol., t. II, p. 609.

(i) Duc de iNevers, Traité de la prise d\Armes (1590), ap. Danjou, Archives cur. de l'Hist. de France, 1« série, t. XIII, p. 52.

~ '^^JiiînaS' J "" Ji'TB:'!:' !■ „ !! îagagaS'gaS' ■>■ :" , ai imm m

protestants, dont quinze cents dans la seule petite ville d'Issoire en Auvergne. Henri lïl avait entendu Auger prêcher à Lyon, en 1575, et il en avait été si frappé, que ce religieux était devenu aussitôt son confesseur. C'était le premier des jésuites attaché en cette qualité auprèsd'un roi. En directeur habile, Auger flatta et encouragea le goût bizarre du monarque pour la dévotion extérieure, minutieuse, pour les pratiques puériles. Le Métanéalogie, qu'il publia en 1584. et où il exaltait les processions de pénitents, acheva de lui conquérir la confiance de Henri HL Le jésuite exerça dès-lors quelque empire sur le dernier des Valois (1), et il lui en montra d'ailleurs sa reconnaissance par une sincère affection. L'appui d'un homme aussi éminent par son talent et par ses vertus eût pu être utile à la cause royale, si cette cause n'avait pas été perdue. Nous verrons au moins que, presque seul, il ne lui fit pas défaut.

Auger était une exception. Toutes les chaires retentissaient alors d'accusations contre les impiétés d'Henri IH. Le nonce lui-même ne pouvait arriver à dompter ce débordement de personnalités grossières. La vie dissipée du monarque faisait supposer quelque hypocrisie dans les pratiques d'excessive et bizarre dévotion qu'il affectait. Le contraste des orgies et des processions , ce roi quittant tout à coup des lîabits de femme pour revêtir un sac de pénitent et une ceinture garnie de têtes de mort , toutes ces contradictions prêtaient singulièrement à l'attaque (2). Henri HI, dans ses retraites aux Minimes et aux Feuillants, prêchait lui-même les moines en plein chapitre , et sans doute avec cette noble

(1) Magnum gratiae locum in principis ingenio lenebat. (Thiian., 1. LXXVIII, § 2, t. IV, page 152.)— Cf. Le Duchat, notes sur la Ton/, de Sancy, p. 4i7 et suiv.— Tabaraud, Biog. Univers.

(2) Montaigne lui-même semble faire allusion à Henri III au liv. I, ch. XXIX, de ses Essais : « J'ay veu tel grand blécer la réputation de sa religion pour se montrer religieux oultre tout exemple des hommes de sa sorte.» V. édit. de M. Vict. Le Clerc, Paris, Lefèvre, 1826, in-8o, t. II, p. il.

Page 1