CHAPITRE I, § II
et facile éloquence qu'il montra plus d'une fois , entre autres à l'ouverture des États. Mais ses confrères les prédicateurs , comme on disait , ne l'épargnaient pas davantage pour cela. Les confréries de pénitents qu'il créa avec tant de zèle furent vivement raillées par les sermonnaires. Ce fut un redoublement de violences ; insolita libertate hacchati sunt, dit de ïhou. A Paris on ne parlait d'autre chose que de cette résurrection étrange des flagellants , et l'attention devint universelle quand un orateur très-célèbre s'avisa , quoique bon catholique, dit Busbec (1), de critiquer amèrement l'institution nouvelle.
Ce prédicateur (2) , bénédictin de Melun , puis curé de Saint-Pierre-des-Arcis , ne ménageait personne et menait , au rapport de Félibien, une vie exemplaire (3). Maurice Poucet était un bon théologien, homo doctus, ditdeThou, sed interdum scurrili dicacitate mordax. Il parlait avec verve et entraînement; mais ses plaisanteries de mauvais ton semblaient un dernier écho de celles de Maillard et de Menot et préludaient aux brocards de ce petit père André dont s'amusait Tallemant des Réaux. Son éloquence entrelardée, comme on disait vulgairement alors , plaisait assez à Lestoile qui le cite avec complaisance {k). Mais sous les éloges même des compatriotes, on distingue le vrai: «Il apportoit dans son élocution , dit Rouillard , une grâce telle que ce que les mal sensez tournoient en forme de risée , les plus sages l'imputoient à un grand artifice dont usoit ce brave prédicateur pour faire plus doucement savourer l'aigreur de ses censures (5). » Poucet en un mot était un parleur populaire
(1) Lettres, ap. Danjou , pe sér., t. X, p. 85.
(2) Il a laissé quelques médiocres écrits, entre autres une Remontrance à la noblesse de Vutilité que le roy apporte à sonpeuple qui prouve son attachement â la dynastie des Valois. On trouvera l'indication de ses ouvrages dans les Bibliothèques de La Croix du Maine et de Du Verdier, au mot Maurice. Voir d'ailleurs Bayle et Moreri.
(3) Bist. de Par., t. II, p. 1148.
(4) Lestoile, Journ. de Henri III, p. 90 B., 166 B.
(5) Sébastian Rouillard, Hist. de Melun, 1628, in-i", p. 627.
24 LES PllKblCATEUas DE LA LIGUE.
qui s'abandonnait volontiers aux hasards et aux emportements de la parole.
En mars 1583 , prêchant le carême à Notre-Dame , il appela les pénitents fondés par Henri III, la confrérie des hypocrites et athéistes, puis il dit textuellement (1) : « J'ay esté adverty de bon lieu que hier au soir , qui estoit le vendredy de leur procession , la broche tournoit pour le souper
de ces grospœnitens Ah ! malheureux hypocrites, vous
vous mocquez donc de Dieu soubs le masque, et portez par contenance un fouet à votre ceinture. Ce n'est pas là de par Dieu où il le faudroit porter; c'est sur votre dos et sur vos épaules et vous en estriller très-bien ; il n'y en a pas un de vous qui ne Tait bien gaigné. » Poncet n'accusait pas seulement les pénitents d'avoir mangé le gras chappon; il avait lait aussi , et fort crûment , allusion à la collation de la nuicL Cela allait droit au roi qui passait volontiers d'un bal obscène à l'ascétisme d'une retraite. Ce vendredi môme où la procession eut lieu , la pluie avait mouillé; tous les sacs dont s'enveloppaient les pénitents, et le familier prédicateur en avait pris occasion de citer le proverbe d'alors : se couvrird'un sac mouillé, qui s'appliquait aux mauvaises excuses qu'on donnait de ses vices (2). Ce dernier trait, qui touchait l'amour-propre royal au vif, fâcha surtout Henri HI. Le monarque, disant que « c'estoit un vieil fol,» le Gt conduire dans son coche par le chevalier du guet en son abbaye de Saint-Père à Melun , sans autre mal que la peur qu'il eut en y allant d'être jeté à la Seine.
Cette sortie de Poncet lui valut beaucoup d'admirateurs.
(1) Matthieu, Hist. des derniers troubles, 1622, in-4o, p. i5.«. Qf L^g. toile, Journ. de Henri III, p. 160 A.
(2) In corruptos aulicorum mores quos simulata pietate velabant acriter inveclus, eos, ad pluviosum supplicaiionum tempus alludens, période faceredixit, atque ii qui adversus imbreis se sacco madido muniunf quod apud nos proverbiali sermoue de iis usurpari solet, qui flagilia sua ineptis et ahsurdis comnientis excusant. Dicterium illud, quod ex vero iraheret, maxime regem pupugit. (Thuan., I. LXXVII, § 2, t. IV, p. 152.)