‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 43 sur 196 · CHAPITRE I, § III · texte numérisé non relu

CHAPITRE I, § III

et surtout le jésuite Claude Matthieu, le courrier de la Ligue, comme on l'appelait, voyageur infatigable qui, sous le moindre prétexte , courait d'un bout de TEurope à l'autre dans les intérêts du parti; à Soissons, c'était Launay que nous retrouverons bientôt au premier rang; à Rouen, le cordelier Gilles Blouin ; à Orléans, Burlat, théologien distingué, mais fougueux , que Boucher prétendra tout à l'heure avoir été pendu par Henri III ; c'était surtout, à Toul, l'archidiacre de la cathédrale, François de Rosières, qui déclamait contre son roi aux applaudissements de la foule, con plausibile e popolare eloquenza, dit Davila (1). Ce François de Rosières avait déjà publié en 1581 un livre en faveur de la maison de Lorraine, livre qui l'avait fait mettre à la Bastille; le crédit des Guises parvint à l'en tirer; mais Rosières ne conserva aucune reconnaissance à Henri III de sa clémence ou plutôt de son incroyable apathie. A Châtillon, les prédications ne parurent pas suffisantes ; pour mieux exalter les esprits, le clergé fit représenter, dans un mystère, le combat de David contre le géant Goliath (2). On devine que David symbohsait Henri de Guise.

Henri III était universellement abandonné. Rose^Juimême , son prédicateur ordinaire , auquel nous arriverons Bientôt plus particulièrement. Rose accablé des bienfaits du roi , se rangea du côté des ligueurs. Le mardi du carnaval de 1583, Henri III s'étant mis à courir, en masque, les rues de Paris avec ses mignons, la plupart des prédicateurs se récrièrent hautement contre une telle conduite (3). Rose fut plus incisif que personne; le roi le fit venir et le tança fortement, disant « qu'il l'avoit laissé courir dix ans par les rues le jour et la nuit, et que pour une dernière fois, un jour de carnaval , il osoit le décrier en pleine chaire. » Rose

(1) Istoria délie guère civilidi Francia, 1644, in-f», 1. 1, p. 382.

(2) La Pérouse, Hist. de Châtillon, 1837, in-80, p. 316.

(3) Félibien, Hist, de Paris, t. II, p. 1147. — Cf. Lestoile, Journ. de Henri m, p. 158 B.

confus supplia son maître de lui pardonner. Content de cette soumission, à laquelle il n'était plus habitué, Henri III lui envoya quelques jours après quatre cents écus,avec ces mots : a C'est de quoi acheter du sucre et du miel pour adoucir vos trop aigres paroles et vous aider à passer le caresme. » La corruption est toujours le pire des moyens : Rose demeura quelque temps du parti du roi; Tannée suivante, je trouve même qu'il alla à Orléfins prêcher par ordre de Sa Majesté, à l'occasion des confréries que Henri III établissait partout, et que la ville se mit en grands frais pour le recevoir (1) ; mais c'était pour se rejeter plus tard avec rage dans les fureurs de la Ligue, Rose n'aura d'égal que Boucher.

Chaque jour la situation devenait plus grave ; la mort du duc d'Alençon laissait le trône à un huguenot, à Henri de Navarre qui fut vite excommunié ; dès lors les prétentions des Cuises devinrent manifestes. On publiait à Rome des écrits sur la nécessité et la convenance de l'avènement des Lorrains. Comme le dit Davila (2), le Balafré, songeant décidément au trône , fit habilement mettre ses vues en œuvre par des sermonnaires propres à entraîner la multitude. On était en 1586, et Bodin, qui, cette année même, publiait une traduction latine de son traité de la République, voyait se vérifier cette phrase de son livre qu'il eût pu développer et commenter s'il n'avait été ligueur ; « C'est un Cousteau fort dangereux ^n la main d'un homme furieux que l'éloquence en la bouche d'un harangueur mutin (3). »/

L'appui de plus en plus vif de Philippell et l'isolement croissant de Henri III permirent enfin aux ligueurs de lever

(1) Lottin, Rech. sur Orléans, 1836, in-8o, tom. II, p. 78 :«.... A Estienne Rouys, archer, trois escus d'or, tant pour le loyer d'ung coche monté de quatre chevaulx que pour les peines ttsallaires du cocher qui auroit mené iMgrs de cesle ville jusqu'à Cléry pour amener Mgr Roze, préd. du roy, en ceste ville , par commandement de S. M. »

(2) Tom. I, p. 382.

(3) Éd. de 1579, in-8o, p. 659.

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