CHAPITRE I , § IV
Comité des archi-ligueurs. — Projets d'inquisition. —La Bibliothèque de madame de Montpensier. — Histoire tragique de Gaver ston , ])ar Boucher. — Émeute pour un sermon à Saint-Séverin. — Rôle des prédicateurs dans la Journée des Barricades. — Pigenat installé de force dans la cure de Saint-Nicolas-des-Champs , Guincestre dans celle de Saint-Gervais. — Premiers sermons à la nouvelle de l'assassinat des Guises. — Guincestre fait prêter serment à ses auditeurs. — Processions et oraisons funèbres. — Exaspération des orateurs contre Henri III. — On l'accuse de magie. — Décret de déchéance prononcé par la Sorbonne. — Pamphlet royaliste contre les sermonnaires.
Au milieu de ces conjonctures difficiles , quelques scrupules semblaient encore retenir les Guises. Le Conseil de la Ligue brusqua les événements. Un noyau se forma d'hommes plus résolus (1), qui voulurent une prompte solution. C'étaient un bourgeois nommé Rocheblonde, Jean Bouclier, que nous avons déjà vu à l'œuvre, Laûnay, ancien ministre protestant devenu chanoine, et enfin le curé Jean Prévost, qui se modéra plus tard et se rangea vite parmi lès partisans
(1) M. Ranke se trompe ( Hist. de la Pap., t. III, p. 190, 1. v, § 10 ) quand il prend ce comité d' archi-ligueurs, comme les appelle Lestoile iJourn.de Henri m, p 215 B. — Cf., p. 227 B.), pour le premier centre de l'Union. La Ligue existait depuis 1576, et nous sommes en 1587. Il est vrai que Matthieu (Hist. de France, t. H, p. 492) appelle ces conférences « le premier berceau de la Ligue. » Mais Matthieu , qui s'était laissé prendre à l'entraînement des catholiques, et qui avait même composé une tragédie sur l'es meurtres de Blois, pour se rejeter ensuite avec chaleur dans le parti royal, semble avoir intérêt à faire commencer la Ligue le plus tard possible. M. Ranke a été induit en erreur par le Dial. du Maheustre et du Manant ( à la suite de la Ménipp., tom. III, p. 426, 438, 439). Il est bon de savoir que ce curieux pamphlet est attribué à Cromé, l'un des Seize, qui doit nécessairement présenter la Ligue comme une association tardive , spontanée , naturelle. Dans les Singeries de la Ligue, de Jean de La Taille {Ménipp., t. I, p. 354 ), Prévost, Launay et Boucher, sont aussi appelés « les premiers piliers de l'Union. »
de Henri IV. Ils s'assemblaient et tenaient leurs conseils dans la chambre de Boucher, à la Sorbonne, puis au collège Forteret, où ce docteur alla demeurer. Le premier article de l'admission était un serment de mort, Mayenne prit langue avec eux , et plusieurs prédicateurs , amis de Bussi- Leclerc, leur prêtèrent appui. On cite entre autres Pelletier et Guinçestre, Rose, Hamilton , Cueilly ( personnages que nous retrouverons tous plus tard), s'y adjoignirent. Lestoile les traite avec un grand dédain : « G'étoient, dit-il, quelques marmitons et souppiers de la Sorbonne , braves conseillers d'état qui ont toute leur vie été enfermés dans un collège à pédantiser et à manger les pauvres novices de la théologie. » Lestoile en parle fort à son aise ; il y avait dans ces fanatiques des hommes haut placés. Rose était évéque de Senlis, Boucher avait la cure de Saint-Benoît, Prévost celle de Saint- Séverin. Le saint-siége connaissait si bien la puissance de ces prédicateurs, qu'il s'ouvrit d'abord à eux, comme le dit VAnonimo Capitolino de la vie de Sixte V (i). Ils eurent bientôt accaparé toutes les chaires (2).
Mais Paris n'était pas encore un assez vaste théâtre pour les intrigues de ces forcenés, qui osèrent demander au roi l'étabUssement d'un tribunal de l'inquisition dans chaque ville. N'ayant pas réussi dans leur exigence (on le conçoit), ils envoyèrent partout des religieux pour soulever les populations. Ainsi, on voit, à Dieppe , un minime venir, au nom de la Ligue , pour prêcher le carême , et en être empêché par le gouverneur et l'assemblée municipale (3).
(1) Ap. Ranke, Htsf. de la Papauté, t. III, p. 190, L V, § 10.
(2) C'était un grand honneur que d'être désigné pour prêcher le carême à Notre-Dame. Dès que la Ligue fut en faveur, les sermonnaires de l'Union l'emportèrent presque toujours. Je ne cile que les noms un ]ieu connus. En 1566, ce fut deSainctes; en 1576, Génébrard; en 1583, Benoist; en 1587, Hylaret; en 1589, Boucher; en 1590,Chrislin. Pendant le siège, de 1592 à 1594, on ne nomma personne. Les chaires étaient sans doute à l'abandon et au premier occupant. {Arch. du Royaume^ section hist., carton L, 742).
t3) Vitet, Hist, de Dieppe, 1833, in-S», 1. 1, p. 219.