‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 6 sur 196 · INTRODUCTION, §11. XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION, §11. XVII

était donc tombée l'éloquence chrétienne, l'éloquence de saint Ambroise et de saint Césaire? Qu'on y songe! Dante et Boccace sont du même siècle ; l'un représente le passé, l'autre l'avenir. La foi du moyen-âge qui s'achève semble se résumer dans la Divine Comédie j le cynisme mordant, les satires bouffonnes du temps de Luther s'annoncent déjà dans le Décameron. Eh bien, Dante et Boccace attaquent également et constatent l'abaissement de la chaire, le premier avec une tristesse amère et au nom des croyances antérieures, l'autre avec cette gaieté sans frein, cette verve contre les moines, dont héritèrent au xvi' siècle les Reuchlin, les Hutten, les Henri Estienne, tous les pamphlétaires de la Réforme. La décadence des doctrines, la trivialité de l'expression nous sont attestées de toutes parts.

La littérature religieuse du xiv*" siècle n'a plus tout à fait le même caractère que celle des époques précédentes. Sans doute beaucoup d'esprits distingués se réfugient dans la contemplation ; les âmes d'élite éprouvent plus que jamais le besoin de la solitude, Pétrarque lui-même en fait l'éloge. Le mysticisme atteint ses limites avec Catherine de Sienne, avec Tauler, avec Ruysbroek; l'austérité des pénitences arrive aux derniers excès chez les Flagellants. Mais la vie réelle des peuples d'alors, la marche de la société ne sont pas là. En politique, en religion, en littérature, lexiv* siècle, ainsi que le xv% est un temps d'initiation et d'enfantement, un temps de travail sans relâche et pourtant de travail stérile, comme l'a remarqué M. Guizot (1).

On le sent, la chaire reproduisit ces aspirations confuses vers un avenir inconnu: on s'avoisinait des siècles positifs et railleurs ; elle se préoccupa des affaires du monde, elle ne s'interdit plus les plaisanteries. Les allures des prédicateurs devinrent de plus en plus libres, et les moines se mirent à critiquer le haut clergé. Sous Philippe VI, les franciscains,

(1) Hi$t. de la civilis. en Europe^ 8» leçon.

ces ardents apologistes de la pauvreté, allèrent jusqu'à attaquer dans leurs sermons la rapacité de Jean XXII, et jusqu'à nier son orthodoxie. Les arrêts de la Sorbonne furent impuissants.

Vincent Ferrier, au milieu des ardentes et nombreuses missions de son apostolat, achevade séculariser la prédication, en s'adressant exclusivement au peuple même, dans des discours simples, pleins d'une naïve expansion et appropriés directement à l'auditoire. Jacques de Lausanne, en de véhémentes déclamations, où l'on rencontre déjà un mélange continuel de mots latins et français, ainsi que d'expressions grotesques, acheva l'œuvre et réduisit la science parénétique aux libres proportions d'un enseignement populaire. Cette école, diversement continuée, domina dès-lors et tint le sceptre.

Dans les premières années du xv* siècle Tavénement de la politique active et actuelle dans la chaire devient manifeste. C'est une véritable irruption. Les vrais précurseurs des sermonnaires de la Ligue, sont les sermonnaires du temps des Armagnacs et des Bourguignons, du temps du grand schisme d'Occident. C'est déjà la môme violence de langage, le même cynisme, la même vénalité (jelecrains); ce sont les mêmes doctrines sanguinaires. Les antécédents de notre sujet sont trouvés (1).

(1) Ce rapport n'a pas échappé aux sagaces auteurs de la Satire Ménippée. Pithou dit, dans la belle harangue qu'il prête à d'Aubray : «Quiconque lira les factions de Bourgogne et d'Orléans, y verra nostre misérable siècle naïvement représenté. Il y verra nos prédicateurs boutefeux, qui ne laissèrent pas de s'en mesler, comme ils font mainienanl, encores qu'il ne fusl nullement question de religion : ils preschoient contre leur roy, Us le faisoient excommunier comme ils font maintenant; ils faisoient des propositions à la Sorbonne contre les bons citoyens, comme ils font maintenant; et pour de l'argent, comme ils font maintenant. Notre mignon, le feu duc de Guyse, y est représenté en la personne du duc de Bwirgogne, et nostre bon prolecteur le roy d'Espagne en celle du roy d'Angleterre.» (V.Grosley,Fïede Pierre Pithou, Paris, 1756, in-12. T. 1, p. 300.)

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