‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 52 sur 196 · CHAPITRE I, § IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE I, § IV

Pigenat prêcha leur apothéose à Notre-Dame (le père Fabre dit à Saint-Jean-en-Grève), et, au milieu d'une période d'éloges, il s'arrêta brusquement pour demander à ses auditeurs s'il ne s'en trouverait point parmi eux un assez zélé pour venger ce grand Lorrain dans le sang du tyran qui l'avait fait massacrer. Puis, faisant parler la duchesse de Guise, qui était près d'accoucher, il lui mit à la bouche ces deux vers (1) ;

Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor

Qui face valesios ferroque sequare tyrannos (^n. iv, 624.)

Mauvaise parodie de l'imprécation de Didon, qui, pour parler avec Matthieu, mit le feu à la teste et le fer aux mai7is de ceux qui écoutaient Pigenat.

L'exaltation était au comble. 11 y eut à Paris une procession de plus de cent mille personnes portant des cierges, et criant: «Dieu; éteignez la' race des Valois.» Quelques curés mirent sur l'autel des images de Henri III, en cire, que pendant la messe ils perçaient plusieurs fois au cœur. On ne se souvint pas que le cardinal Louis s'était vanté de faire une couronne de moine au roi avec un poignard; on ne se souvint pas des ciseaux que sa sœur, madame de Montpensier, portait toujours pour raser Henri III, comme au temps des maires du palais; on ne se souvint pas même de l'ambition royale du Balafré. Le dernier des Valois fut dès lors regardé comme un monstre.

Partout, au moins dans le Nord, où le calvinisme avait peu réussi, on fit peindre des tableaux ; partout les confréries s'assemblaient pour prier, et dans chaque ville presque on prononça des oraisons funèbres. Quelques-uns de ces sermons funéraires nous sont parvenus (2) ; ce sont des

(1) Hist. ecclés. de Fleury , cont. par le P. Fabre , h CLXXVÎH, § 79. — Cf. Félibien, t. Il, p. 1176, et le Journ. de Henri ///, p. 283 A.

(2) Les oraisons funèbres prononcées à Senlis et à Reims sont au numéro 4061 de la biblioth. de Rouen (Catal. Leber.). Je lis dans un

hymnes, d'incroyables dithyrambes mêlés d'injures passionnées. Ces discours étaient prononcés avec la plus lugubre solennité, et surexcitèrent encore l'imagination populaire. A Senlis, Muldrac prit pour texte la parabole du mauvais riche et du Lazare, qu'il appliqua au roi et au duc de Guise (1) ; à Amiens (2) , Wiart, curé de la paroisse de Saint-Leu, fit l'oraison funèbre, et le corps de ville y assista précédé de vingt-quatre sergents, qui tenaient chacun une torche aux armes des Guises. Le chœur était tendu de drap noir, et, pour conserver le souvenir de cette cérémonie, on la fit représenter sur deux grands tableaux, qui restèrent suspendus dans l'église jusqu'à l'avènement de Henri IV.

C'est une singulière destinée que celle de cette maison de Lorraine. Les scènes sanglantes, qu'elle y frappe ou qu'elle y soit victime, la popularisent toujours. Le peuple applaudit aux Guises quand ils prennent le poignard à Vassy ou à la Saint-Barthélémy; il pleure quand Poltrot tue François d'un coup d'arquebuse, quand Elisabeth traîne Marie Stuart à l'échafaud, quand le Balafré et le cardinal tombent sous les coups des gardes de Henri IH.

Lorsqu'on agite de nobles sentiments chez une grande nation, on est vite écouté; l'honneur, en France, est facile à remuer, et bientôt les prédicateurs eurent allumé dans toutes les âmes, chez le peuple comme dans les classes les plus élevées, un grand désir de vengeance, grandissimo desiderio difarne la vendetta^ comme dit Davila (3). D'Aubi-

trailé de Boucher : « Vix uUus ecclesiai angulus, Parisiis primum et ut speramus in tota Gallia, fuit, in quo non solemnes pro defunctis principibus preces et publicae laudationes factae fuerint. » De justa Henrici IH abdicatione, p. 97. Jamais roi n'avait reçu les éloges posthumes qui furent, par toute la France, décernés aux princes lorrains.

(1) V. la Bibl. Hist. du P. Leiong, n» 18814.

(2) Daire, Hist. d'Amiens, 1757, in-i», 1. 1, p. 300.

(3) ...Di modo che gli animi non solo délia infima plèbe, ma anco de' più coDspicui trà i cituidini restarono ingombrati dalle loro ra-

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