CHAPITRE I, § IV
gné, avec ce style franc, pittoresque et mêlé, qui lui va si bien par moment, a parfaitement, de son point de vue huguenot, compris la situation. Il faut citer : « La France, dit-il, comme estant venue au période de son éloquence! desployant plusieurs discours dans les chaires et par les escrits, estoit agitée de raisons contraires. Les Liguez estoient plus avantagez que ceux de la Réforme par les sermons des prescheurs, comme possédans les suggestes des grandes villes et puis aians l'acte de Blois sur lequel les prescheurs paratragédioient à plein fond ; ils avoient encore la grande secte des jésuites tout entière pour eux comme servant au grand dessein. Ces esprits choisis, comme l'on sçait, se servirent de l'horreur de l'acte que nous avons dit, et eslevèrent pour un temps la pluspart des courages de la France à un haut degré de vengeances qui sentoient le juste et le glorieux (1).»
On pourrait ne pas attacher d'importance aux prédicateurs de la Ligue, si leurs déclamations n'avaient point trouvé dans l'histoire une triste et presque immédiate traduction. Ainsi, Guincestre interpellait en chaire le président de Harlay, et quelques semaines après ce magistrat était jeté en prison, avec soixante de ses collègues du parlement, par les suppôts de l'Union.
L'ambassadeur du roi d'Espagne , Mendoza , avait quitté Henri HI presque immédiatement après les meurtres de Blois, et il était venu, par sa présence, donner à la Ligue l'autorité du nom de Phihppe II, l'appui du successeur de Charles-Quint. Le Conseil des Quarante fut constitué, sous la présidence de 'Mayenne, frère des Guises, qui n'avait pas tardé à se jeter dans Paris. Ce Conseil, première tentative du gouvernement populaire de l'Union, fut bientôt porté à cinquante-quatre membres, et à côté de noms
gioni et accesi di grandissimo desiderio di famé la vendetta. (Davila
(1) D'Aubigné, Hist. universelle, 1616-1620, in-fol., t. III, p. 288.
vraiment politiques comme ceux de Jeannin et de Villeroy, sept prédicateurs y furent admis ; c'étaient Rose , Boucher, Prévost, Aubry, Pelletier, Pigenat, Launay..
La friandise, comme dit Le Duchat, des cent écus que Ton touchait par mois, avait séduit ces prêtres désintéressés ; l'appât tout nouveau du pouvoir les enivra. Maîtres du gouvernement , ils virent dès lors leurs intérêts engagés à la déchéance définitive de Henri IIL
Les récits les plus absurdes , les plus fabuleux , furent , à partir de ce jour, débités dans les chaires avec une imperturbable assurance. On tomba dans le merveilleux. Ainsi, ^e 15 février 1589, Boucher dit textuellement , à propos de Henri IH : « Ce teigneux est toujours coeffé à la turque d'un turban lequel on ne lui a jamais vu ôter, même en j communiant.... et quand ce malheureux hypocrite faisoit semblant d'aller contre les Reistres, il avoit un habit d'Alle- *mand fourré et des crochets d'argent qui signifioient la bonne intelligence et accord qui étoient entre lui et ces diables noirs empistolés. Bref c'est un Turc par la teste, un Allemand parle corps, une harpie par les mains, un Anglois par la jarretière, un Polonois par les pieds et un vrai diable en l'âme (1) ». Il y avait au moins un trait d'esprit dans ces grossièretés, car on se souvient que Henri 111, roi de Pologne, s'était , pour ainsi dire , évadé de son palais de Cracovie.
Guincestre n'avait pas l'habitude de demeurer en arrière, et, quoiqu'il ne fut pas du Conseil des Quarante, il ne voulut pas se laisser dépasser en injures et en démoniaques inventions.Il annonça donc, le jour des Cendres,qu'il ne prêcherait point l'évangile ce carême , parce qu'il était « trop commun et que chascun le sçavoit » , puis il ajouta qu'il raconterait (( la vie , gestes et faicts abominables de ce perfide tyran Henry de Valois » , contre lequel , assure Matthieu , « il desgorgea une infinité de vilainies et injures» , disant qu'il
(1) Lestoile , Journ. de Henri IIJ, p. 285 A.