CHAPITRE I, § IV
invoquait les diables (1). Il tira alors de sa manche un petit chandelier qu'il dit avoir appartenu au roi et sur lequel étaient gravés des satyres : a Voyez, ajoutait-il, ce sont là les démons du roi ; ce sont là les dieux qu'il adore, et dont il se sert pour ses enchantements. » Nous verrons Boucher, dans un traité ( et là certes on ne peut pas se rejeter sur l'entraînement de la parole ) renouveler, après beaucoup d'autres pamphlétaires, cette stupide accusation. Il ne faut pas s'étonner que tout cela trouvât créance dans le siècle de Ruggieri , de Catherine de Médicis , dans un temps où un publiciste aussi intelligent que Bodin , écrivait un livre sur la magie.
Pour donner une apparence de légalité à leur conduite , les prédicateurs, Feuardent et Guincestre en tête, obtinrent de la Faculté de théologie , un décret qui déclara Henri III déchu du trône, et qui autorisa la prise d'armes. Le doyen, Jean Lefebvre , et Denis Sorbin , essayèrent en vain de défendre l'autorité du roi , et d'établir son inviolabilité (2). Il fut ordonné de plus qu'on effacerait du canon de la messe les mots pro rege nostro Henrico, Les événements avaient marché vite , et on était bien loin déjà du temps où Henri III pouvait dire aux états de Blois : « Les lois dont je suis l'auteur et qui me dispensent elles-mêmes de leur empire. » Ce privilège qu'il revendiquait avait été usurpé par tout le monde.
L'-union du roi de Navarre avec Henri III redoubla , s'il était possible , les violences , en diminuant la sécurité. Les calvinistes se rejetaient définitivement vers la royauté, aidée des Politiques et de tous les modérés. Il fallut , dans les chaires qui étaient devenues de vraies tribunes , parler plus souvent encore, relever les courages abattus. On y annonçait
(1) Matthieu, Hist. des dern. troubles, p. 182. — Cf. Sot. Ménîpp.^ 1. 1, p. 156, 157, et Lestoile, Journ. de Henri III, p. 285 A.
(2) Petitot , Introd. aux OEconomies de Sully. ( Collect. de Mém,, série II, 1. 1, p. 109.)
les nouvelles , et les prônes s'étaient transformés en conciliabules. Des exhortations furent envoyées dans toutes les provinces , pour entretenir Tardeur et maintenir la Ligue. « Si vous recevez Henri de Valois dans vos villes , écrivaiton officiellement , assurez-vous de voir vos prédicateurs massacrés , vos échevins pendus , vos femmes violées , et les gibets étoffés de vos membres (1). » Toujours les prédicateurs en première ligne ; ils étaient la force de Finsurrection , les vraies allumettes des troubles , comme les appelle Pasquier; ils ne firent pas la Ligue tout seuls, mais c'est par eux qu'elle dura.
C'était à Paris surtout , qu'il fallait soutenir la frénésie populaire. On rassurait les plus effrayés en disant dans les sermons : « Vous ne connaissez pas vos forces , Paris ne sçait pas ce qu'il vaut; il a des richesses pour faire la guerre à quatre roys... La France est malade, elle ne se relèvera de ceste maladie si on ne luy donne un breuvage de sang françoys (2). » A ces vanteries militaires, à ce hideux langage se joignaient d'indécentes sorties contre Henri ni , conçues en si vilains termes, que la plume peu farouche pourtant de d'Aubigné, se refuse à les copier, et se contente de les flétrir crûment en termes que je ne puis rappeler (3).
Le parti des modérés était forcé , par prudence et par terreur, de subir tous ces excès de la chaire. Une protestation se risqua pourtant , sage , pleine de bonnes raisons , non déclamatoire dans les termes. Mais l'auteur gslrda l'anonyme , et le Conseil salutaire (4) , uniquement dirigé
/ (1) Mém. de la Ligue ^ t. III, p. 519. ^ (2) Matthieu , Hist. de France , t. II, p. 67T.
(3) Hist. univ., l. III, p. 174.
(4) Conseil salutaire d'un bon François aux Parisiens , contenant les impostures et monopoles des faux prédicateurs y 1589, in-8o. Cet opuscule a été réimprimé dans les Mém. de la Ligue, tom. III, p. 399 et suiv., et Sat. Ménipp., t. III, p. 268 et suiv. Je me sers de l'édit. originale. ( Bibl. du roi, L., 1448. ) — Fontette, dans ses additions à la 5t6i. hist. du P. Lelong , s'est montré beaucoup trop sévère à regard de ce