‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 56 sur 196 · CHAPITRE I , § V · texte numérisé non relu

CHAPITRE I , § V

préservées. Toutefois certains prélats, surtout dans le Midi , résistaient à cette invasion brutale du bas clergé dans les affaires de l'État. Ainsi à Tours, où Henri III, par cela môme peut-être , ne tarda pas à se retirer , l'archevêque avait envoyé à tous les prêtres l'ordre « de prier et de prêcher pour le roi (1) ». En revanche, le chapitre de l'archevêché de Reims défendait aux curés , sous peine d'être excommuniés, de donner l'absolution à ceux de leurs paroissiens qui ne signeraient pas la Ligue (2). Les évêques qui résistaient étaient souvent débordés. Ce qui arriva à Auxerre en est un exemple frappant.

Amyot (3), qui remplissait le siège épiscopal de cette ville, s'était toujours distingué par ses dehors religieux. En 1576, par exemple, le cardinal de Pellevé, ce futur ligueur dont s'est tant moqué la Ménippée, lui avait donné un bras de saint Saturnin, et le traducteur de Plutarque s'était montré fort reconnaissant de cette relique. Quand la Ligue vint , la modération de l'évêque ne l'empêcha pas d'être attaqué. Dès 1587, le provincial descordeliers, Claude Trahy, s'était installé à Auxerre , et par ses sermons avait entraîné toute la ville dans la révolte. L'orage éclata contre le bon Amyot, à son retour des états de Blois, en 1589. Les concessions furent vaines. A peine arrivé, l'évêque s'était fait absoudre par son officiai « d'avoir communiqué avec

(1) Conseil salutaire,, pag. 51.

(2) Ibid., pag. 9*.

(3) Amyot n'est pas le seul nom littéraire du clergé que je rencontre mêlé à ces luttes politiques. Philippe Desportes, qui avait été comblé des bienfaits de Henri III, nMmita pas la modération du traducteur de Plutarque , et donna vivement dans la Ligue. Aussi a-t-il son épigramme dans la Ménippée : « Athéiste et ingrat comme le poète de l'Admirauté. » On sait que Tabbé de Tyron était le familier de l'amiral Villars-Brancas. Ce furent même les intrigues de Desportes qui amenèrent un arrêt violent du Parlement de Rouen contre Henri IV, en janvier 1592, et par suite la soumission de cette ville à Villars. {Ménipp.y t. II, p. 8. — Lest., Journ. de HenH IV, p. 80 A. — Sainte-Beuve , Poésie franc, au XV l^ siècle, in-S©, p. 137.)

Henri III , et de lui avoir donné Feucharistie en qualité de grand aumônier de France (1). »

Néanmoins Claude Trahy déclama avec emportement contre Amyot, lui faisant , entre autres choses, un grand grief d'avoir dit en 1588, à propos d'une élection de mayeur et de je ne sais quelle rivalité municipale : «En tout état et gouvernement il faut qu'il y ait quelques uns qui commandent et d'aultres qui obéissent. » Nous sommes en pleine anarchie. Le fanatique cordelier ne s'en tint pas là, et bientôt il accusa son évêque d'avoir participé à l'assassinat des Guises. Dans son impuissance, Amyot eut peur, et, dès que Henri III se fut allié avec le Béarnais et eut été condamné parle pape, il adhéra à l'Union, se contentant de faire représenter humblement à Trahy « qu'il se modérât en ses prédications. »

Loin de l'apaiser, ces allures timides enhardirent le tribun. Aidé de plusieurs jeunes bacheliers en théologie, il se mit à prêcher tous les jours contre Amyot, et alla jusqu'à s'écrier, en chaire : «S'il entroit, je ferois sonner la cloche du sermon pour assembler le peuple et luy courir sus. » Ces harangues sanguinaires amenèrent des tentatives d'émeute et d'assassinat. On sifflait dans les rues les domestiques de l'évéque , et Amyot lui-môme , s'étant risqué à sortir, on lui mit le pistolet sur la gorge, on lui tira des coups d'arquebuse qui ne l'atteignirent pas , et il fut forcé de se réfugier chez un chanoine et de là dans une autre maison.

Ces scènes se renouvelaient tous les jours. Frère Jean Moresin, l'un des suppôts de Trahy, brandissait une hallebarde, sur la grande place d'Auxerre, criant de toute sa force : « Courage, soudars ! messire Amyot est un méchant homme, pire que Henri de Valois. Il a menacé de faire pendre nostre

(I) L'abbé Lebeuf, Mém. concern. thist. d'Auxerre, 1743, in-i», t. I, p. 633 et suiv. ; t. H, p. 402, et Pièces justificat., p. 221, 223 et siiiv., 228 etsuiv.,231.

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